Mon dernier article (Lire ou philosopher ?) a suscité quelques réactions qui en disent long sur les difficultés de penser hors des paradigmes dominants. Certaines trigaudes qui n'y entendent rien, se perdent en dégognades pénibles qui ne sont pas sans rappeler le syndrome du "virus de la bonne femme" sévissant partout, décidément. Quoi ? Vous voulez détruire les bibliothèques, mettre le feu aux livres, empêcher la jeunesse d'accéder à la culture ! Démocrite est évidemment un dangereux facho, un type nuisible et maléfique ! Allons bon ! Lorsqu'on se situe à ce niveau de réflexion, mieux vaut fréquenter des blogues consacrés au bonheur des anges ou à la sociopathie urbaine.

     Fort heureusement et plus sérieusement, il est d'authentiques interventions à l'image de celle d'une philosophe sans gravité que je remercie chaleureusement et qui témoigne d'une lecture approfondie et inspirée. J'en propose ici l'édition dans un nouvel article, suivie de quelques compléments qui permettront de mieux saisir, je l'espère, le plan d'immanence exploré précédemment.

 

    "Ce que vous pointez ici cher Démocrite est assez redoutable au point que je m’interroge de savoir s’il s’agit bien de se détacher du chemin livresque (comme moment, étape nécessaire mais qu’il faudrait subsumer) pour le philosopher ou s’il s’agit d’affronter notre propre impuissance à nommer et donc à écrire ce qui se joue dans le philosopher. 
J’ai connu comme vous les affres des ouvrages philosophiques, qui m’ont je l’avoue, souvent donnés la migraine ou a contrario procurés une immense joie. Là où le bât blesse, c’est que la plupart des esprits dits « apprentis philosophes » ou dotés d’une curiosité intellectuelle sont domptés, séduits, « docilisés »par la lecture de textes. 
Or, le mode du philosopher a ceci de singulier qu’il jaillit dans notre esprit à notre propre insu, il fait irruption, bouleverse et chavire le cours de nos pensées. Dans tous les cas, cheminer sur ses sentes ne se décrète pas. 
Le fait est de constater que nous ne venons jamais à nos pensées car elles viennent à nous et si la lecture de quelques textes peut trouver un retentissement fort ou faible en moi, elle ne constitue en rien le mouvement qui irrigue les sillons de mon âme, mieux les méandres de mes pensées. 
L’autre difficulté que je perçois est cette tentative toujours vaine, maladroite voire même illégitime qui consisterait à vouloir emprisonner dans des morphèmes cet élan qui préside au philosopher, capturer la pensée de l’im-pensé : impensable n’est-ce pas ! 
Si l’on accepte de quitter momentanément la pensée conceptuelle, celle de la tradition métaphysique pour laisser éclore la pensée originaire, alors on pourra dire à l’instar d’ Hölderlin : que « l’homme est un signe, vide de sens » et c’est bien de cela dont il s’agit.. 
Le langage n’est malheureusement pas assez subtil pour (dis)cerner ce flux.. L’arbre est à chaque instant une chose neuve : nous affirmons la chose parce que nous ne saisissons pas la subtilité d’un mouvement. (F. Nietzsche « La volonté de puissance »)."

   

      Merci très chère Sibylle pour cette excellente intervention qui me ravit. On aura compris qu'il ne s'agit nullement de détruire physiquement les livres mais de comprendre le type d'intentionnalité qui porte le sujet vers l'objet-fétiche investi par la culture. C'est bien cet originaire de la pensée qui est ici en jeu, ce quelque chose qui échappe à toute objectivation et dont on peut prendre conscience dans un au-delà du livre (si on se place sur le terrain de l'expérience historique du sujet), et dans un en-deçà, si on interroge la source féconde qui irrigue notre pensée. 

       La difficulté consiste ici à comprendre que le livre qui paraît délivrer le sujet de ses multiples emprisonnements initiaux et donner accès au sens, est simultanément l'obstacle pour la saisie de cet originaire. Seul l'incendie, c'est-à-dire, l'écart salvateur qui démystifie le pouvoir de la culture permet de penser ce "hors-langage", ce qui n'est manifestement pas à la portée de tout le monde tant les conditionnements et les resistances sont prégnants.

     Ce qui est ici proposé comme itinéraire de pensée rejoint, mais de manière plus radicale, la formule autrefois provocante de Heidegger, lorsqu'il affirmait que "la science ne pense pas". Prise dans un paradigme qui lui interdit d'interroger son propre fondement (comme de nombreux lecteurs ou lectrices), la science génère du fonctionnement au service d'un pragmatisme culturel cumulatif (ce qu'on appelle les progrès de la science, des techniques et des savoirs) et non une saisie de l'originaire dont l'intensité demeure exclusivement qualitative. Mais ici, nous allons plus loin encore en soutenant que le livre ne pense pas. Si pourtant nous croyons spontanément le contraire, c'est d'abord le fait de ce que Nietzsche appelle une "illusion grammaticale" qui nous conduit, parce que nous sommes des êtres conditionnés au langage et au mythe fondateur de la civilisation occidentale, à coller au monde des signes construit par le texte et présentifié par le livre.

     Mais il est une autre difficulté liée à la méconnaissance de sa propre puissance de pensée, de ce qui génère en nous cette activité spécifique et que Sibylle rappelle avec beaucoup de finesse : "la pensée ne vient pas quand je veux, elle vient quand elle le veut" (Nietzsche). Le livre, qui paraît nous donner accès à un monde d'idées, s'intercale entre nous et notre force vitale primordiale, entre nous et ce qui nous meut. Le pouvoir du livre nous endort même lorsqu'il nous excite ou nous contrarie. Ce qui demeure inaperçu, c'est le brutal impératif de la signification porté par un fétichisme grégaire dont nous sommes tous, plus ou moins, les victimes consentantes et les promoteurs, a fortiori quand on adhère inconditionnellement à cette représentation du pouvoir libérateur de la culture et de l'émancipation des masses par l'accès aux livres.

     L'essentiel se passe pourtant ailleurs. Qui le verra ? Nous faisons le pari que seule l'expérience de la déroute aiguise en nous cette féconde intuition : une déroute qui nous mène sur des chemins de nulle part, loin des signifiants, loin de la double articulation du langage dont le livre entretient les mirages, au plus près de la margelle qui cercle le puits de l'impossible vérité. C'est quelque part dans cette zone indiscernable, au milieu des tensions les plus intimes, les plus singulières et les moins socialisées de notre être que surgit cette étrange et authentique activité qu'on appelle "penser".