Dans mon précédent billet, je fais l'éloge de l'infidélité bien comprise, vertu immanente, éthique, en prise avec le mobilisme intérieur de la vie. Il est intéressant de constater que sur le plan politique il en va de même. Machiavel, le conseiller des Princes, fait du mensonge un art supérieur, la qualité politique essentielle pour se maintenir dans le flux insaisissable de la fortune. Il est pourtant tout sauf machiavélique comme le croient le sens commun et ceux qui ne le comprennent pas. Il n'est pas cet épouvantable immoraliste qui prendrait plaisir à tromper, à abuser, à utiliser les autres au service d'un intérêt privé. Machiavel est amoraliste. Il raisonne par delà bien et mal, utilisant les catégories de la morale non pour les transgresser mais parce qu'elles servent, tels des outils, au bon fonctionnement de l'équilibre politique, à sa stabilité. 

        Ce renversement est le fait d'une analyse psycho-anthropologique. Qui suit la morale ? Qui est ontologiquement vertueux ? Personne ! Lorsqu'une conduite est morale, c'est toujours parce qu'elle rencontre un intérêt circonstanciel, autant dire la puissance d'un désir qui s'acoquine à une valeur pour se légitimer. C'est pourquoi il faut au Prince cette acuité si particulière et si profondément "terroriste" (au sens où elle provoque une terreur tragique), vertu éminemment philosophique qui consiste, pour reprendre la formule de Spinoza (grand lecteur de Machiavel), "à jeter sur les affaires humaines un regard de géomètre". La froide et patiente observation du mathématicien-psychologue s'attachera à "la vérité effective de la chose plus qu'à l'imagination qu'on s'en fait (Le Prince, chap. XV). Et que voit-il ?

         "Les hommes sont ingrats, inconstants, simulateurs et dissimulateurs, tremblants devant les dangers et avides de gains ; tant que vous leur faites du bien, ils sont tout à vous ; ils vous offrent leur sang, leur vie, leurs enfants ; mais lorsque le péril s'approche, ils se détournent bien vite. Le prince qui se serait entièrement reposé sur leur parole serait bientôt perdu..." (Le Prince, chap. XVII)

          L'infidélité politique s'exprime dans la « virtù », dans cet art suprême qui consiste à savoir ne pas tenir sa parole là où le commun mentira sous le régime brut de ses impulsions. A l'immédiateté passionnelle de l'infamie et de l'hypocrisie des hommes ordinaires, Machiavel oppose l'art supérieur de l'infidélité, la beauté du geste politique au service de l'efficacité maximale. La politique de l'infidélité se double donc d'une esthétique, d’une créativité continue dans le champ universel et dramatiquement ordinaire des passions humaines.