Il y a quelques jours, j'aborde dans le cadre d'un cours général sur l'art, la distinction opérée par Kant entre l'agréable et le beau (Critique de la faculté de juger). Le problème central est de savoir s'il faut se contenter sur le terrain esthétique du relativisme subjectif qui sévit partout et qui s'exprime sous la forme bien connue d'une opinion : "à chacun ses goûts". Si l'effort "conceptuel" prôné par le philosophe de Königsberg s'accompagne le plus souvent d'une certaine résistance chez les élèves, là, j'ai dû faire face à un front réactif particulièrement virulent et passionnel.

      L'agréable définit une expérience sensible accompagnée de plaisir. Celle-ci ne vaut que dans la mesure où l'objet qui la rend possible est considéré comme un moyen de satisfaction. Mais une fois achevée, elle disparaît car elle demeure en soi, sous une forme exclusivement empirique. Dès lors, le jugement de goût prononcé pour l'occasion sera, à l'évidence, relatif et entièrement subjectif. En matière d'agréable, le relativisme se confirme et personne ne discutera des goûts et des couleurs. Tu aimes les choux de Bruxelles ? Non je préfère les haricots verts !" Il n'y a rien à ajouter.

      En revanche, le beau signale une expérience qualitative qui reste sans rapport avec la précédente car l'objet qui la rend possible semble posséder cette propriété particulière (la beauté) indépendamment de la sphère privée à laquelle nous sommes viscéralement attachés. On ne peut comprendre cela que si l'oeuvre d'art est devenue pour la conscience une fin en soi, une occasion privilégiée de contemplation dans laquelle le sujet rencontre quelque chose qui lui échappe irrémédiablement et qui, de ce fait, ne peut plus faire l'objet d'une appropriation, d'une consommation, d'une réduction psychologique au service d'un désir ou d'une réminiscence mélancolique ou heureuse. Le beau déclenche en nous un jugement de goût qui exige des autres un assentiment, faute de quoi nous penserons qu'ils n'ont pour l'occasion aucun goût ou qu'ils en manquent cruellement.

     Voilà pourquoi Kant soutient que "le beau est ce qui plaît universellement sans concept". Le beau n'est pas une idée à proprement parler car son processus d'apparition échappe à toute règle prédéfinie. Et pourtant, il articule une expérience mais surtout un objet esthétique à un universel qui ne dépend plus de ma seule subjectivité bien que l'expérience s'accompagne aussi de plaisir. Cet universel réside dans l'accord des sujets susceptibles de faire la même expérience.

     Voilà l'insupportable ! Que le beau ne soit plus tout à fait subjectif, qu'il puisse se lier à une exigence d'universalité (en droit et non dans les faits) est vécu comme une castration du désir, comme une amputation de la subjectivité centrée sur elle-même. Nombre d'élèves n'ont pas supporté cette thèse y voyant un terrorisme mental privant le sujet de son goût personnel au nom d'une norme abstraite - l'universel permettant pourtant de distinguer qualitativement l'oeuvre d'art et l'objet agréable. 

     Pourtant, ce qui apparaît ici avec une forme de raidissement bien plus cristallisée qu'auparavant, c'est le fait vraisemblable que ces élèves n'ont, non seulement jamais vécu d'expériences esthétiques, mais aussi que la clôture mentale dans laquelle elles (c'est une classe de filles)se trouvent leur interdit de s'ouvrir sur autre chose qu'elles mêmes, sur autre chose que du consommable ou que leur intimité. Comment accéder à un "voir", à un mode contemplatif désintéressé, à une expérience ouverte sur l'altérité radicale de l'oeuvre lorsqu'on baigne dans une culture de l'agréable et des moyens ? Comment accéder à cette ouverture de conscience sans craindre de voir disparaître le rapport utilitaire qu'on tisse avec les objets depuis toujours sous l'impulsion des modèles sociaux ? Ce problème est redoutable et excède à l'évidence la question de l'art.

     L'acte philosophique se heurte ici à plus fort qu'il n'est, et manifestement, les cours n'y suffiront pas.