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      Nous savons depuis longtemps, nous autres Atomistes déroutés, Sceptiques vagabonds, Héraclitéens ventilés combien il est non seulement utile mais nécessaire de distinguer la philosophie comme corpus constitué et l'acte philosophique, ce que nous appelons le philosopher. Entre les deux glissent l'amertume de la vérité et son cortège tragique, c'est-à-dire l'expérience intime de la fêlure qu'aucun concept ne peut adéquatement recouvrir. C'est pourquoi, il est aisé d'apprendre la philosophie, de l'enseigner en la déployant au moyen d'une grande raison qui ordonne la pensée, croyant simultanément ordonner le monde et qui, partant, bouche les trous de la vacuité. Illusion démiurgique ! 

       "Il n'y a pas de philosophie que l'on puisse apprendre, on ne peut apprendre qu'à philosopher" faisait remarquer Kant. Oui, mais pourquoi faire ? Quel est ce philosopher qui se détache d'un apprentissage de la philosophie, sinon ce désir de comprendre l'incompréhensible, de se heurter d'abord à sa propre énigme pour rencontrer, dans une fulgurante et peut-être dévastatrice intuition, l'énigme plus insondable encore, de l'univers, du "plurivers", bien trop grand pour soi et dont l'unité a éclaté sous les grondements du tonnerre : éclairs de la vérité ? 

       Il semble que pour parvenir à cette redoutable et pourtant décisive intuition il faille faire retour sur ce trou qui nous constitue et nous sépare de nous-mêmes, sur cette faille qui nous interdit de nous auto-engendrer, sur cet abîme originel qui nous prive de toute peau psychique et dont notre naissance livre quelques échos épars à qui sait accueillir sa propre dépossession. Mais pour tout dire, cet accueil ressemble plus à un forçage qu'à un choix, à "un coup de marteau" dans le système représentatif initial qu'à une libre volonté, à une irruption désenchantée plus qu'à "une lumière qui viendrait de se lever" (Kant). La marque du réel conduit à l'épreuve de vérité, au geste philosophique lorsqu'elle n'est plus dissimulée par le champ de la représentation. Nul ne peut prendre conscience dans l'allégresse de cet étrange néant dont on provient. Nul ne peut accéder dans l'évidence au vertige devant l'infini dont nous sommes issus et qui nous déborde de toute part. C'est qu'entre nous et cette faille s'interpose une haine sourde, une allergie viscérale à l'égard de l'originaire ! 

      Il est si difficile de se penser le rejeton d'un coup du sort dont les conditions sont sans aucun rapport avec nous. Pascal Quignard parle de "la nuit sexuelle", du coït parental qui nous "tire" du néant et dont la scène grandiose ou pathétique ne nous concerne en rien, alors même qu'elle décide absolument de notre future existence. Comment ne pas haïr la vérité de ce moment ? Comment ne pas éprouver une détestation radicale à l'égard de cet acte qui nous engendre sans nous ? Je ne suis pas là où je suis ! Je ne serai jamais à moi-même ma propre cause. Je me tiens privé de mon origine et m'attache à mille illusions, à de multiples constructions identitaires parfaitement vaines pour tenir entre mes mains ce quelque chose que je crois être moi et dont le fondement m'échappe depuis toujours ! La haine de la vérité est première. Elle procède d'un déni, d'un refus de penser sa propre naissance c'est-à-dire le néant d'où procède sa misérable vie, le trou par lequel quelque chose se tisse dans le dédale contingent des rencontres. Cette chose qui est moi s'est faite sans moi, sans mon accord, sans mon adhésion ! Comment pourrais-je aimer la vie ? Comment m'aimer moi-même alors que ma propre peau se tisse dans l'inassignable ? Sans doute puis-je espérer trouver quelques réponses provisoires chez mes parents mais ceux-là sont aussi dépourvus que moi. Leur acte peut bien être motivé par un désir d'enfant mais ce n'est pas moi qu'ils ont conçu et désiré. Ils m'ont découvert. Je me suis aussi découvert pour mieux me recouvrir ! L'amertume de la vérité découverte philosophiquement se loge au creux de cet "inconvénient d'être né" (Cioran) dont on ne se débarrasse plus et qui hante désormais la véritable conscience philosophique.

     Le problème philosophique majeur n'est donc ni le suicide (Camus) ni la mort (Montaigne, Heidegger, Sartre) mais la naissance, ce temps incompréhensible où l'être et le non-être coïncident pour former un individu parfaitement insignifiant, aussi nécessaire que contingent, aimant parfois la vie au prix d'une incroyable cécité, haissant le plus souvent la vérité pour mieux supporter son impéritie.