Collaradeta 2742 m avatar Flickr_modifié-3

 

 

 

 

 

 

 

 

"Exister équivaut à un acte de foi, à une protestation contre la vérité".    Cioran, Précis de décomposition.

        Comment ne pas entendre dans cette formule ramassée, dans ce trait fulgurant la sinistre vérité de notre condition ? Peut-on froidement regarder le réel en face, contempler avec lucidité l'improbable déroulement de l'existence voué au hasard, à la maladie, à la vieillesse, à la déchéance et à la mort sans se plaindre du sort qui est nôtre ? La cause de la vie est indéfendable surtout si on ne retient que les éléments de la décomposition. C'est bien ce que fait Cioran. Et tout lui donne raison puisque nous mourons, puisque le temps fait destin et qu'il avale chacun d'entre nous tel le titan Kronos dévorant ses propres enfants. Comment ne pas effectivement protester et même se révolter contre ce réel qui nous frappe à mort ?

       Nous résistons, non pas à la tentation d'exister car chacun existe comme il le peut, condamné à se positionner dans le jeu social, sur la vaste scène-miroir des désirs mimétiques. Nous résistons par la pensée à la vie elle-même, à nos propres forces, à nos possibilités d'invention, de méditation, de jubilation parce que nous savons ou plutôt croyons savoir comment tout cela va se terminer.

       Il s'est passé quelque chose pour être ainsi contaminés par la fin, par l'idée de la mort, par la tragédie, par la déliquescence programmée. Il s'est passé que le réel a fait irruption et qu'il a fracassé nos représentations, ouvert une brèche et divisé nos forces. Il faudrait savoir comment ce fracas est vécu et quelles traces il peut laisser dans son amer sillage. Celui qui découvre dans sa chair le tragique de sa condition expérimente sa propre force vitale et met à l'épreuve ses capacités de vérité et de pensée. Selon Cioran, nous serions condamnés au mensonge, à l'illusion, au recul devant la vérité, le réel ne pouvant être regardé en face sans sombrer dans l'abîme (Démocrite). Il semble difficile de lui donner tort. Cependant, nos réactions sont diverses et définissent des positionnements spécifiques et souvent contradictoires :

        Il se peut que l'homme recule devant l'effroi à la manière de Pascal, cherchant refuge dans "un acte de foi"(comme dit Cioran) et dans la religion. Il se peut qu'il nie l'impermanence et le réel en inventant des arrière-mondes, de l'Idéal, de l'Être, des essences (Platon), un premier moteur, une nature finalisée (Aristote), une grande Raison (les stoïciens), toute une métaphysique compliquée pour sauver son besoin de sens (Leibniz). Il est possible qu'il se réfugie dans les religions de l'Histoire (Kant, Marx, Hegel) dans le culte du progrès (Comte)et de l'Esprit absolu. Il peut encore basculer dans la mélancolie tel Lucrèce ou cultiver un pessimisme d'envergure à la manière de Schopenhauer et de Cioran. Chacun fait comme il le peut en fonction de son idiosyncrasie, de son tempérament vital.

     D'autres enfin ont la capacité, tout en affirmant le tragique de la vie, la "nihilité" de toute chose (Montaigne), de conjuguer la découverte du réel implacable avec la création et la force vitale (Spinoza, Deleuze et Nietzsche), la joie (Spinoza, Deleuze, Clément Rosset, Marcel Conche), le bonheur et l'amitié (Epicure). Ceux-là ne sont pourtant pas tombés de la dernière pluie et n'ont pas été épargnés par les épreuves de la vie. Qu'on songe à Spinoza persécuté et poignardé par un fanatique, à Epicure et Nietzsche souffrant de maux épouvantables jusqu'à leur mort, à Deleuze soumis à une très grave insuffisance respiratoire.

       Les deuils successifs, les douloureuses expériences, le vieillissement, le sentiment de la perte sont souvent vécus comme des catastrophes totales. La mélancolie, cette pathologie fétichiste témoigne d'un attachement fantasmatique à la chose qui manque toujours ( à distinguer de l'objet perdu) et qu'aucun lâcher-prise ne laisse filer. (voir mon article Mélancolie et création). Voilà qui interroge nos capacités d'abandon, d'oubli, de digestion, autant de processus physiologiques bien réels et nécessaires à la santé de l'âme et du corps. Cependant, ces drames peuvent aussi se comprendre comme des castrations symboliques et narcissiques imposées par la réalité rendant possible une maturation psychique. Le vivant que nous sommes est mis à l'épreuve de ses forces propres en s'arrachant à l'empire de ses passions archaïques de toute puissance. Encore faut-il digérer, désagréger, décomposer réellement ce qui s'est passé et partant, se placer sur le même plan que le jeu du réel qui défait et recrée indéfiniment. Epicure, Bouddha et Spinoza nous ont mis en garde sur ces sujets. Le désir d'illimitation est un symptôme, une dérive de la force vitale dans le champ de l'imaginaire. 

          La force des philosophes de la joie tragique, c'est précisément qu'ils se placent au plus près de l'échiquier du réel dont le corps est une modalité parmi d'autres. Chercher à persévérer, à se maintenir, à se déployer sans cesse, à se recréer toujours et à créer parfois, dit quelque chose de cette autre vérité sourde qui s'exprime dans la matérialité organique du vivant. Cette vérité n'a nul besoin d'avocats, de théoriciens, d'idéologues et de phraséologie pour être entendue. Les attaques qu'on lui adresse sont d'autant plus vaines et stériles qu'elles en sont l'expression contrariée. La plainte adressée à la vie, l'attachement à nos anciennes souffrances, la mélancolie sont encore des manifestations de la vie. C'est pourquoi elles contiennent aussi leur part de vérité. Mais la souffrance est viscéralement centripète et s'accommode le plus souvent d'un imaginaire inquiet qui l'alimente en retour : force de la crainte, paranoïa, narcissisme et représentations parasites encombrent l'esprit d'une fatigue qu'ils infligent au sujet et qui rend difficile l'accès à la joie tragique. Celle-là est au contraire, une expérience centrifuge qui rencontre le réel sous une forme radicalement déliée et délestée de toutes représentations. C'est pourquoi elle est porteuse d'une insignifiance dont la vérité est ouverture au réel, sans médiation, dans un hors-langage qui ne revendique rien. 

       La vérité dont nous parlons ici est à ce point confondue à notre être qu'elle est généralement inaperçue car silencieuse et discrète. Sans doute devient-elle audible à certaines occasions lorsque le sujet expérimente une moindre division et l'élan créateur dont il est capable. Mais pour cela, il faut faire taire ses revendications et ses plaintes. La joie tragique est cette extraordinaire découverte de se sentir vivant au coeur d'un réel qui se moque de nous ou plutôt qui reste indifférent à notre sort. La saisie en fulgurance de cette puissance d'exister au beau milieu de l'insignifiance universelle est non seulement un trait d'humour, une flèche décochée dans le grand silence du plurivers, mais aussi l'étonnement primordial qui détermine le point nodal du philosopher  : un acte de joie proche de la sidération, arraché au néant et étrangement conscient de lui-même.

      "Je n'attendais rien, je n'ai rien eu, je suis content."

     C'est ce que souligne Clément Rosset lorsqu'il note dans La Force majeure : "la joie consiste en une approbation de l'existence tenue pour irrémédiablement tragique". Cette jubilation irrationnelle, illogique et insignifiante en soi nous rappelle à l'insignifiance du réel. Elle en est l'expression incarnée, vibrante et incontestable. Elle indique d'abord que la faille ouverte par le réel ne s'est pas refermée, qu'elle n'a pas été colmatée, niée, réfutée par des affects aveuglants et des passions secrètes, par l'humeur physiologique et l'idéologie qui en découle. C'est là que le psychologisme doit s'effacer devant le philosopher. Ce devoir n'est pas ici prescriptif (faut-il le souligner). Il est seulement conditionnel et interpelle nos facultés singulières d'accueil, de réception de la vérité.

     C'est aussi parce que cette vérité est d'abord anarchique, sans principe assignable et sans raison qu'elle se tient nécessairement hors du champ psychologique. Entendons par là que le sujet éprouvant "cette force majeure" qu'est la joie se trouve suffisamment libre vis-à-vis de ses crispations enfantines, de ses complexes adolescents, de ses fantasmes archaïques, de son narcissisme primitif, pour se laisser pénétrer par sa propre imposture et démasquer son propre jeu dans le vaste jeu du réel. Accéder à cette expérience n'est pas donné à tous mais la vérité qu'elle charrie irrigue le sujet humain sous le vernis de ses attaches identitaires, dans le tréfonds de son corps qui peut, à l'occasion, se rappeler à lui sous la forme d'un délire, d'une hystérisation de sa vie et d'une folie dont il serait le créateur singulier. Sous les pires symptômes se dissimule trop souvent une forme de joie serve qu'on peut appeler la jouissance névrotique laquelle est au pouvoir ce que la joie est à la puissance. 

   Epicure, Spinoza, Nietzsche et Deleuze sont, de ce point de vue, des incitateurs, des intensificateurs, des types de vie faisant signe par métaphores vers cette vérité toujours dérobée au langage : vérité qui porte la création à la conscience d'elle-même, initiant le sujet à sa propre imposture et par suite, à sa propre puissance. Ici, le rire comme modalité positive de la joie tragique n'est plus exterminateur comme chez Cioran (qu'aurait-il donc à exterminer sinon le sens de sa vie ?), il est résolument jubilatoire et libre car il n'attend précisément rien en retour et se contente d'être ce qu'il est. 

 "Je vis, et je ne sais pas pour combien de temps,

Je meurs et je ne sais pas quand,

Je m'en vais, et je ne sais pas où,

Je m'étonne d'être joyeux."

  •         Epitaphe sur la tombe de Martinus von Biberach
  •         (théologien allemand du XV e siècle)