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Démocrite, 02 février 2010, avalanche au Canaourouye, Pyrénées ossaloises

                                   

       On me demande : pourquoi articuler la philosophie et l'expérience de la faille ? Pourquoi en revenir toujours au réel et au tragique de la vie ?

       Je voudrais répondre par cette histoire vécue il y a quelques années. Lors d'une ascension hivernale d'un sommet modeste en Pyrénées (le Canaourouye), alors que tout annonçait la plus belle journée qui soit, neige immaculée, lumière coruscante, douceur hiémale, je fus saisi d'effroi devant l'avalanche qui emporta trois ibères sous mes yeux. Deux furent à demi ensevelis, le troisième entièrement. Lorsque j'arrivai sur les lieux, nous creusâmes tous les trois comme des forcenés en tout sens pour trouver et extraire le malheureux de sa gangue de glace. Je savais qu’en pareilles circonstances, on ne peut guère survivre plus d’une vingtaine de minutes. Nous forâmes au hasard avec nos bâtons frénétiquement dans ce vaste éboulis de neige, la soulevant en paquets de nos mains, encore et encore. Je pressentis le pire voyant le temps passer et notre impuissance grandir devant l'immensité de la tâche. La panique nous envahit mais nous devions continuer et sortir le malheureux de là coûte que coûte. Une heure à creuser sans interruption avec l'image de cet homme sans doute vivant sous nos pieds, nous entendant gesticuler à un mètre, à cinquante centimètres de nous !  Nous ne le trouvâmes pas! Les secours ne vinrent qu'une heure et demie plus tard. Ils découvrirent le skieur, sans vie, le corps disloqué par la pression de cette neige tellement légère, tellement insignifiante et pourtant assassine.

https://www.flickr.com/photos/benoitdandonneau/4330357365/in/photostream/

      Cette expérience eut un retentissement terrible dans le rapport que j'entretenais jusque-là avec la montagne et avec la mort. Cet homme était là, évoluant sur la crête, hésitant à se jeter dans cette pente orientale et quelques secondes plus tard, il avait disparu, comme effacé du monde des vivants sous un linceul blanc, définitivement blanc. Ce blanc créa en moi une faille, un gouffre, un abîme. Rien ni aucune expérience ne purent combler ce trou qui détruisit en un instant toute représentation c'est-à-dire tout l'univers symbolique. 

      Le réel frappe par son caractère irréversible ce en quoi il laisse une béance que rien ne peut recouvrir si on ne s'abandonne pas à la tentation du déni psychotique ou aux fictions de l'imagination qui s'empressent habituellement de combler le trou, de le refermer par la création d'arrière-mondes, de paradis, d'âmes délivrées et autres fadaises dont les religions regorgent.

     Aussi puis-je soutenir que la faille ne se confond nullement avec une brèche ou une fissure. Ces dernières se referment ou finissent parfois par cicatriser. La faille ouvre la subjectivité sur ce quelque chose d'irreprésentable qu'il faut bien nommer (à défaut de le connaitre)- le réel - si on veut, ce qui résiste à toute histoire, à tout récit, à tout désir, à tout replâtrage. Chacun se débrouille comme il le peut avec ce type d'irruption mais il est clair qu'aucun retour n'est possible. Le silence de la mort, le hasard absolu, le tragique ne sont pas surmontables : situations-limites et irréversibilité !

    L'esprit philosophique ne peut faire l'économie de ce rapport au réel car c'est de lui dont dépendent notre lucidité, notre aptitude à penser en vérité ce sur quoi nous édifions notre propre structure mentale et nos représentations. C'est pourquoi l'image de la brèche, de la fissure ne suffit pas. On recoud, on referme et on oublie. La faille nous initie à notre propre précarité et quoiqu'on fasse, celle-ci demeure dans la psyché comme ce scandale terrifiant qui nous impose désormais de nous méfier de nos rêves, des significations sur lesquelles nous nous adossons et de la beauté apparente du monde.