Ce matin, je surveille les élèves de classe terminale, tous absorbés ou presque par la difficile tâche des épreuves d’un bac blanc. Dans la vaste salle, chacun fait silence. Il règne une réelle atmosphère d’application, de concentration et de résolution. C’est toujours pour moi un moment particulier qui me donne à  voir autrement, à méditer, puisque au lieu de faire cours, me voilà chargé de garder les masses. D’habitude, j’observe les élèves en étant moi-même sous le feu de leur regard, pris dans ce que les ethnologues appellent « l’observation participante ». Ce jeu est toujours faussé un peu à la manière du principe d’incertitude d’Heisenberg selon lequel plus on cherche à étudier le comportement d’une particule plus on interagit avec elle, modifiant sa conduite par le seul fait de l’observation. Mais dans le cas présent, je me tiens un peu à distance, en biais, décalé vis-à-vis de ce qui constitue leur foyer intentionnel, à l’écart de leur préoccupation d’élèves centrés sur leurs exercices de physique ou leur sujet d’histoire.

           Je m’étonne de leur calme, de leur abnégation, de cette intériorisation massive qui les conduit à accepter les épreuves sans rechigner, sans perturber le cours des choses. Ils sont pourtant une centaine. Tout pourrait dégénérer, basculer dans le chaos sans que nous autres, surveillants pour l’occasion, n’y puissions rien. Trois contre cent, la partie serait jouée d’avance. Mais rien ne se passe ou plutôt, tout se passe comme prévu, au point que je puisse même envisager de corriger des copies sans avoir à intervenir en aucune façon. L’autodiscipline règne et comme  le dit l’expression, "on entend les mouches voler".

           L’homme est-il vraiment un loup pour l’homme ? Ici, l’état de nature semble avoir magiquement été gommé, effacé sous une « politesse » efficace et étonnamment propice à l’intérêt général. Tous ont été correctement « polissés » par l’usage et les contraintes sociales. Ils se tiennent là, acceptant sans sourciller de sacrifier leur liberté naturelle pour un effort de pensée imposé par la réalité extérieure. Ils auraient pourtant pu aller vider quelques godets entre potes, courir les filles ou les garçons, faire du foot dans un terrain vague, écouter de la musique ou plus simplement rester au lit à flemmarder sous le regard impuissant de leurs géniteurs, mais non ! Ils sont tous là ! Ils œuvrent sans bruit et sacrifient au rituel de la préparation à leur futur examen avec un sérieux quasi-monacal. Incroyable !

           Je songe à l’excellente formule de Kant : « Dans le bois aussi  noueux dont l’homme est fait, on ne peut rien tailler de tout à fait droit ». Se serait-il trompé ? Quelle est cette étrange droiture, cette impeccable tenue collective qui paraît, contre toute attente, exprimer les véritables buts de l'éducation : gommer les aspérités de la sauvagerie humaine, éradiquer tout ce qui dévie et qui constitue la matière brute et ses nœuds inaltérables, lisser, civiliser, rendre docile. Quel surprenant succès !

          De temps en temps, je croise le regard de l’un ou de l’autre, nous nous sourions avec bonhomie, ce qui pourrait me donner le sentiment que nous partageons le même monde, que nous nous comprenons.  Mais que partageons-nous en vérité sinon l’artifice et le jeu mondain qui nous positionnent dans cette vaste scène où chacun joue son rôle ? Qu’y a-t-il encore de singulier et d’irréductible dans cet espace de socialisation et d’éducation des masses ? Je préfère penser que le sourire d’une jeune femme de dix-huit ans ou l’expression plutôt complice d’un garçon à mon endroit relève de cette liberté qui échappe à toute norme comme à toute convention, et que, dans ce geste apparemment anodin, dans la mimique sympathique du visage, se glisse un petit quelque chose qui résiste à tout conditionnement et conserve une intensité primitive.

         Un élève m’interpelle discrètement : « je dois arrêter l’épreuve, je souffre d’allergie sévère.» Après avoir fait un tour à l’infirmerie, il est autorisé à quitter le lycée et à rentrer chez lui. Le mot « allergie » retient évidemment mon attention. Du grec « allos », "autre"  et « ergon » "réaction", l’allergique sur-réagit à la présence d’un élément étranger déclenchant une intolérance. Quelle est donc présentement cette intolérance ? Que l’esprit demeure poli, soit ! Mais le corps, lui, est encore en mesure d’imposer sa loi, sa rébellion, son intolérance et son hypersensibilité à l’altérité sociale. La formule de Kant est donc sauve, et avec elle, une certaine vérité quant à la nature de l’homme.

        Je remercie l'élève au visage blafard lorsqu’il me remet sa copie inachevée et lui conseille vivement de bien se reposer. C'est dans son lit, qu'il emporte d'une manière originale et inavouée, cette vérité trop souvent inaperçue.