Après l’horreur perpétrée contre Charlie Hebdo et l’assassinat de Wolinski, Charb, Cabu, Maris et les autres, les réactions  ne se sont heureusement pas faites attendre et les commentaires indignés non plus. Il est un qualificatif qui ne cesse de revenir lorsqu’on est collectivement face à une violence brute qui frappe des innocents ou des hommes libres, celui de  « barbare ». Ces actes sont jugés « barbares » et les assassins ont fait preuve de « barbarie ». Le Président Hollande a utilisé ce terme tout comme les responsables des diverses religions.

     Ces mots sont tout sauf neutres et s’ils mettent l’accent sur le caractère incompréhensible, irrationnel et insupportable de ces faits, ils portent aussi en eux une ambigüité fondamentale. Qu’est-ce qu’un barbare sinon quelqu’un qu’on exclut du monde humain, quelqu’un dont on tient à se démarquer en le renvoyant à une forme de non culture, de non pensée, de bestialité aveugle et irraisonnée. Le barbare, c’est l’homme de la pulsion de mort, du ça dévastateur, de l’agression pure : le barbare, c’est le monstrueux, l’inqualifiable, c’est ce qui n’est pas humain ou qui tend à détruire l’humain en l’homme, une forme dégénérée d’animal non réglé, une sauvagerie en acte.

       Ces réactions sont compréhensibles sous le coup de l’émotion mais elles doivent au plus vite laisser la place à d’autres formes d’élaborations, plus construites, plus rationnelles, plus introspectives. Car ces faits qu’on tend à rejeter hors de notre culture comme jadis on écartait le sauvage de la civilisation, disent aussi quelque chose de ce que nous sommes et contiennent peut-être et dramatiquement une part inaudible et niée de notre vérité d’homme, comme de notre fonctionnement sociopolitique.

        Si les hommes qui ont commis ces actes sont français comme tout le laisse supposer, alors il faut interroger le modèle français, son école, son système d’intégration, son organisation réelle et ses institutions. Comment l’école de la République, censée déconditionner l’esprit en construisant des outils critiques, peut-elle ne pas constituer un garde-fou plus efficace contre ces comportements ? Combien de jeunes français, scolarisés suivant des cours d’histoire, d’instruction civique, de littérature et de science, sont-ils fascinés par des absolus, des  guerres saintes, des idéologies  sans relativité aucune, ou seule la figure de Grand Autre l’emporte sur l’esprit ? Cela doit nous interroger car ce ne sont pas seulement quelques musulmans de culture qui sont hypnotisés par le Djihad mais aussi des français de souche, catholiques de tradition et d’histoire mais en déshérence sur le plan de la pensée et de la raison. Il ne s’agit évidemment pas d’opposer une tradition à une autre mais de penser l’école républicaine et son modèle séparateur et symbolique comme instance tierce permettant de construire de véritables objets critiques et d‘authentiques conduites citoyennes.  Qu’est-ce qui dysfonctionne dans nos institutions au point qu’une certaine jeunesse puisse être tentée par des groupuscules qui  opèrent à la manière des sectes ? La question de l’école est ici déterminante et a  à voir avec ce type de comportements.

      D’autre part, nous apprenons qu’un des membres supposé s de cette attaque a été emprisonné pour des faits de petite délinquance sans envergure. Comment ne pas interroger le système carcéral français qui semble fonctionner comme une gigantesque fabrique du banditisme à grande échelle. Comment un homme non convaincu par la guerre sainte peut-il devenir après un temps passé en prison un  « fou de dieu » ? Quels sont les mécanismes qui rendent possible une telle conversion dans un univers hyper-institutionnalisé  comme peut l’être la prison ? On se trouve-là à des années-lumière de la justice corrective conçue par Aristote. Le système carcéral français participe d’une décomposition des valeurs citoyennes et accroit de façon catastrophique la déstructuration des individus. Cet échec cuisant doit être interrogé. Voir le film le prophète, inspiré de faits réels, dans lequel, un analphabète devient un chef de réseau, un as du trafic de stupéfiants.

      Par ailleurs, les musulmans comme les catholiques et les juifs auront toujours ce réflexe spontané de défense consistant à se démarquer de ces actes terribles. Et ils ont évidemment raison. Ces actes n’ont rien à voir avec le véritable Islam, entend-on. Certainement. Cependant, la question se pose de savoir pourquoi les religions, qui contiennent cette référence à l’absolu, peuvent servir de prétexte, de mobile, de justifications à des actes comme ceux auxquels nous assistons ? C’est au nom de ces mêmes absolus qu’un Giordano Bruno a été torturé, broyé et brûlé sur la grand place de Rome en 1600 par l’Inquisition, pour avoir soutenu sa conception infinitiste et panthéiste de l’univers. C’est au nom de ces absolus qu’un fanatique juif a tenté de trucider Spinoza peu après son excommunication, et c’est aussi, au nom de ces mêmes absolus que les cathares (qui étaient aussi en quête d’absolus) ont été exterminés par les armées du Pape dans un feu purificateur à Montségur. La terrifiante formule de Simon de Montfort résonne encore sous les murailles d’Albi « Tuez les tous ! Dieu reconnaîtra les siens !».  C’est toujours au nom d’un illimité, d’un idéal non relatif, d’un grand Autre qu’on exerce la pire des violences, laquelle peut aussi prendre la forme d’un Führer, d’un guide suprême, d’un duce, d’un prophète, d’une figure qui donne sens à une idéologie sans limite, totalitaire par essence et de fait non critiquable.  Les assassins de  Charlie Hebdo ont tué en prétendant laver l’honneur du prophète, au nom de dieu, une fois de plus. De quel dieu parlent-ils ? Où l’ont-ils trouvé ? Et pourquoi ont-ils besoin d’un dieu pour justifier leur haine, leur ressentiment et leurs actes ? Ces questions doivent être posées.

       Pour beaucoup, il est difficile d’admettre que les religions sont par essence totalitaires. Elles prétendent tout expliquer, rendre compte de tout, définir toutes les normes de conduite, tous les devoirs des hommes, au nom d’un référent transcendant omnipotent, parfait et infini. Elles sont les institutions premières de l’humanité, efficaces sans aucun doute pour créer un sentiment communautaire. Mais, aucune religion n’est démocratique dans son essence. Qui pourrait se lever et émettre publiquement un désaccord critique lors d’un sermon proféré par un prêtre dans une église ? Ce serait blasphémer. La parole « divine » ne relève pas de l’argumentation croisée et critique. Elle est tout entière ce qu’elle est : l’émanation d’un absolu. C’est pourquoi, il a fallu le pouvoir politique pour faire reculer ce qui ne peut pas reculer de soi-même puisque son fondement se veut par nature illimité.  C’est aux institutions politiques de freiner tout ce qui se veut absolu et de protéger par le droit des principes de liberté qui ont été conquis contre toutes les formes absolutistes du pouvoir. Il appartient aussi à l’exercice philosophique de réfléchir sur le rapport du sacré et de la violence, sur ce lien consubstantiel qui est au cœur de toute religion (voir les analyses  de René Girard) comme de toute société y compris laïque.

        Ces « barbares » en veulent à la liberté de la presse ? C’est un peu court ! Qui ne pourra sonder sa propre "barbarie", sa propre inhumanité au milieu des valeurs qu’il défend par ailleurs, devra se préparer à subir d’autres formes d’attaques et de violences, radicalisant encore davantage les positions des uns et des autres et faisant le jeu des extrémismes les plus dangereux. A la "barbarie" d’un acte, la tentation est forte de réagir par des formes de "barbarie" malheureusement bien connues, ressentimenteuses et fascisantes.

      "Le barbare", comme le soutient fort justement Claude Lévi-Strauss,  « c’est  d’abord l’homme qui croit à la barbarie ». Le chemin est encore long pour penser les conditions réelles de ce que nous appelons « la barbarie », chemin qui doit nous conduire à questionner cette part obscure, insondable et irréductible d’inhumanité qui sommeille en chacun de nous et qu'il convient de convertir en processus créatifs plutôt que destructeurs.

    Ces jeunes gens qui basculent dans des actes de « pure folie » nous rappellent à l’existence d’un irréductible en soi qui doit nécessairement être pensé afin de lui donner une forme humaine, c'est-à-dire la moins inhumaine possible.