Les religions sont les premières institutions humaines. Dans les sociétés traditionnelles, le religieux a pour vocation d'apprivoiser la sauvagerie originelle de la nature, de lui donner une forme symbolique pour réduire la radicale étrangeté du réel. Comment vivre dans une nature indomptable, qui se moque de nous et nous réduit en miettes ? Comment affronter les puissances de la terre et du ciel, la voracité du prédateur qui guette dans l'ombre sa proie ? Comment se représenter la dangerosité de l'invisible, le mal absolu qui se transmet d'animal à homme puis d'homme à homme ? Face à l'irreprésentable, à l'innommable, à l'incompréhensible, face à l'inéducable de ces forces qui nous dépassent, les sociétés humaines n'ont eu d'autre choix que de délirer, que de créer collectivement la fiction qui devait les sauver du mal et de la constante hostilité de la nature. Il fallait conjurer le sort, détruire la fortune, supprimer fantasmatiquement l'angoisse en usant et en abusant des deux préjugés les plus enracinés dans la psyché, les plus archaïques : l'anthropomorphisme et l'anthropocentrisme, ce qui se traduit chez l'individu par l'égomorphisme et l'égocentrisme.

       La première tendance consiste à humaniser la nature, à la domestiquer en projetant sur elle d'invisibles volontés, des âmes secrètes, des esprits (animisme, fétichisme). Ce délire de l'imagination révèle l'impuissance initiale de la raison, son immaturité primitive. Comment comprendre la foudre et le tonnerre, les marées, la maladie et la mort d'un nouveau-né, les contaminations lorsqu'on n'est pas outillé pour cela, lorsque dominent en soi la pensée magique et la peur ? Derrière tout cela on invoquera la volonté des dieux, des esprits frappeurs, le courroux de la divinité froissée par nos actes et nos conduites. Ce monde étrange et insignifiant devient, grâce aux projections hallucinatoires du groupe, fictivement habitable. Si l'univers obéit à des volontés, alors nous ne sommes pas seuls, il y a d'autres intelligences qui convergent vers nous et s'adressent à nous pour nous punir, nous féliciter, nous encourager : présages, les Cieux ne sont pas sourds et n'ont pas abandonné l'homme à sa propre sauvagerie comme à la sauvagerie de la nature. Ils n'ont pas créé cette pathétique espèce pour rien, dramatiquement consciente de sa finitude et de sa misère sur cette terre ! Le mythe de la création est l'illustration de ce besoin : la terre a fait l'objet d'une intention comme l'homme ; tous deux sont les fruits d'une volonté divine qui donne sens à ce qui n'en a pas. Projection anthropomorphique ! Narcissisme primaire !  Les sociétés humaines ont fait ce qu'elles ont pu, ce qui ne signifie nullement qu'elles soient condamnées éternellement à demeurer sous l'emprise du préjugé. Et pourtant, tristes tropiques !

      La seconde tendance fait tout converger vers soi. Nous sommes le centre : géocentrisme, ethnocentrisme, religiocentrisme, fantasme d'assimilation de l'étranger : dieu des chrétiens, dieu des juifs, dieu des musulmans, triste bouddha devenu dieu des bouddhistes etc. A chacun son dieu, sa totalité, sa tendance auto-référencée, son renforcement identitaire, son absolu. Là encore, égocentrisme primitif non surmonté car bien sûr dieu me parle, dieu est là pour moi, pour me sauver, me consoler, me protéger du dehors, ce dehors incarné moins par la nature que par les hérétiques, les incroyants, les mécréants, les blasphémateurs, tout ceux qui froissent mon égocentrisme de saurien, en m'indiquant une intolérable extériorité au monde que je vénère et qui ne repose que sur mes minuscules besoins et mon délire. Et comme cet autre délire aussi : c'est délire contre délire, hallucination contre hallucination, musulmans contre juifs, chrétiens contre musulmans, français contre étrangers, vrais français contre roms etc. Le délire de l'autre est la meilleure justification qu'on puisse trouver pour ne pas apercevoir son propre délire, son impensé ! Négation de l'universel par l'absolu ! Et pourtant tous identiques ! Tous délirants ! Tous sourds à leur propre surdité ! Juifs, musulmans, chrétiens ont besoin les uns des autres car cette haine qui les habite et qui les oppose, accroit le sentiment communautaire, justifie la valeur collective du délire et sa signification paranoïaque. 

         Incapable de contempler les espaces infinis, sans appel, sans attente, sans retour, sans spiritualité et sans angoisses ni effroi, le religieux invoque le sens mystique de sa quête. Dans ce mystère git la parole divine, le sens caché du monde qu'il faut décidément sauver à tout prix. Le réel insignifiant qui ne parle pas de moi et qui n'est pas là pour moi contrarie mes besoins et m'indique mon caractère fortuit, inessentiel, contingent. Il m'indique aussi cette implacable issue qui est ma mort prochaine. Il troue ma représentation et me laisse face à une énigme sans réponse et pour laquelle toute question est déjà vaine.

       La croyance religieuse est d'autant plus forte qu'elle est fondamentalement vide, sans objet. Quelle est-elle ? Une gesticulation psychique arrimée à la figure d'un grand Autre qui structure et renforce le narcissisme originel de celui qui ne sait pas en quoi (de réel) il croit mais qui entretient une soumission à des figures inexistantes : les saints, les prophètes, les anges et archanges, les dieux, les vierges illuminées, le surnaturel et autres imaginations.

      On comprend pourquoi le religieux est allergique par nature à toute forme d'universalité qu'il confond avec l'absolu car la racine de l'absolu, c'est d'abord soi, une forme dégénérée de paranoïa qui interdit tout accès au réel, à ce quelque chose qui nous concerne pourtant tous autant que nous sommes. Mais pour parvenir au réel, à la faille, la représentation doit s'effacer et avec elle l'idole - ce grand Autre- qui n'est qu'un fantasme et dont les religions ne sont qu'une des formes possibles (l'athée pouvant tout autant avoir ses idoles : la Raison, la République et ses enfants, l'Etat, la Science, le progrès, etc.).

      Pouvoir soutenir avec Cioran que "Dieu est une hallucination sonore" est un premier pas vers la liberté. Il n'y a guère qu'un philosopher singulier, authentique, troué de part en part, pour se délester de la figure du Grand Autre et des idoles qui la soutiennent. Ce travail est d'abord psychique, intérieur, puis métaphysique, menant, de la chose singulière et passagère qu'on est vers la singularité de chaque chose : passage du moi au soi ; puis du soi au non soi, du psychique enfin au métaphysique, ce que nous appelons, reprenant l'excellente formule de Marcel Conche, "le tout de la réalité", l'autre nom du hasard universel.