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             Dans la Crise de la culture, Hannah Arendt interroge l'évolution du monde moderne et l'absorption de la Culture par le capitalisme, le développement industriel de masse, la société de consommation et le loisir généralisé ; loisir qui au passage est l’inverse de la "scholè" des grecs ou de "l'otium" des romains. Elle reprend un critère de distinction qui n'est pas très éloigné de ce qu'on peut trouver chez Kant, à savoir la séparation quasi ontologique entre le registre des moyens et celui des fins. A quoi reconnaît-on la Culture ?  A son arrachement définitif à la temporalité ordinaire, celle de la production, de l'obsession de l'éphémère qui est la règle de nos sociétés fondées sur la destruction et le gaspillage, sur le travail rentable et la plus-value.

              La Culture se distingue de ce qu'elle n'est pas par son "immortalité potentielle" écrit Hannah Arendt, par ce retrait décisif et définitif de toute forme d'usage, d'utilité. Elle est le domaine de la contemplation, de l'expérience qualitative, de ce qui, tout en se donnant à voir ou à écouter, oblige l'esprit à un arrêt, à un questionnement, à "un retour aux choses mêmes", se tenant sur une brèche qui interrompt au moins provisoirement l'entreprise carnassière et quantitative de l'animal humain dans l'environnement qui est le sien.

             Tel est le sens de l'art, seul véritable enjeu culturel face au dérisoire des générations qui se succèdent dans le flux linéaire de la temporalité sociale. L'œuvre d'art fait irruption "Between Past and Future". Elle brise le temps scientifique, le temps de la montre et des activités mondaines en nous rappelant à la source féconde et anhistorique de toute création, antérieurement et indépendamment des contraintes de l'époque et des conditionnements multiples. On comprend aisément pourquoi l'art ne peut qu'échapper au totalitarisme, à la tentation de le river, de le circonscrire au langage de l'idéologie comme à l'utilitarisme publicitaire. A travers l'œuvre, c'est la coprésence du réel qui surgit à la conscience et qui définit le seul vrai monde humain, celui des choses qui, tout en passant, demeurent dans l'expérience méditative, comme un éveil possible à ce qui ne passe pas. C'est pourquoi, "l'art est la plus mondaine des choses".

            L'émerveillement des sens et de l'esprit devant les temples égyptiens, les peintures de la Renaissance ou la grande musique d'un Ravel suffit à nous convaincre qu'en matière d'art, "le temps ne fait rien à l'affaire". Je note au passage combien il en est de même pour tout philosopher véritable extérieur au commentaire journalistique comme à toute position d’intellectuels englués dans les passions stériles et étroites de leur monde. Les philosophes qui ont réellement philosophé ont tous pointé ce surgissement de l'énigme qui échappe au langage commun. "La durée" chez Bergson, "la science intuitive" chez Spinoza, "le sublime" chez Kant, "la musique" comme suspension du vouloir-vivre chez Schopenhauer, "le dionysiaque et la métaphore" chez Nietzsche, "la poésie" comme expérience de la faille chez Rilke et Heidegger etc.

           Hannah Arendt se sépare ici, en philosophe, de l'héritage des sciences humaines qui tend à "culturaliser" toutes les pratiques humaines dés lors qu'elles sont symboliques ou techniques. Cette dissolution de la culture dans la relativité passagère des conduites et des mœurs a pour conséquence de détruire le rapport à la temporalité originaire (Aion), à cette extériorité nécessaire par laquelle le monde humain saisit pourtant sa propre précarité et ses limites. Le marché de l'art, l'invasion des objets techniques, la captation des loisirs par l'économie du travail, l'art contemporain centré sur le narcissisme et le subjectivisme de ses auteurs, tout cela constitue autant de signes inquiétants de la passagèreté de ce monde qui s'abolit dans sa suffisance et de la dissolution de la Culture dans l'ère du vide promu par le capitalisme mondialisé.  

          Au fond, le paradoxe de la Culture est de se tenir hors de la culture et des idoles qui font les représentations de l'époque. Je me souviens encore combien mon article consacré à la nécessité de "brûler les livres" -ce qui était une métaphore, de se défaire des chimères de la culture avait fait réagir assez violemment. La seule et véritable Culture est finalement ce qui ensemence l'esprit et la sensibilité des hommes, les tenant au plus près d'une temporalité originaire et au plus loin des mondanités et des impératifs culturels de l'époque. De même que le "philosopher" est sans rapport direct avec le philosophie, la Culture est sans rapport avec la culture. Mais pour saisir l'étrange valeur de ce paradoxe, il est essentiel de se libérer du paradigme commun qui nous empêche de voir, d’écouter et de sentir.