Démocrite, 1 mai 2015, sous les falises du cap Blanc Nez

       Merci à Max pour l'image initiale, Démocrite sous les falaises du Cap Blanc-Nez (1 mai 2015)

 

      J'ai longtemps, dans mes jeunes années, pratiqué les arts martiaux : judo, boxe française, Tae kwon do, Shintaido, bokuto. Adolescent, j'ai très vite senti que l'exercice intense du corps sous ces formes orientales permettrait de mettre à l'épreuve mes forces propres dans un combat mené contre des aspects obscurs de mon être, combat contre moi-même que la pratique devait résoudre. Je pensais aller au bout de ma puissance que j'imaginais, non sans l'orgueil qui sied à cette période de la vie, infinie. Les arts martiaux ont éxercé sur moi une réelle fascination y projetant très tôt la possibilité d'une Voie, d'un itinéraire initiatique supérieur réservé à des Maîtres.

      Je ne cache pas que les films de Bruce Lee, dont l'indigence des scénarios n'est plus à démontrer, ont fortement influencé mon imaginaire juvénile. L'Orient et la sagesse millénaire des moines Shaolin me subjuguaient. Je crois avoir intériorisé et cultivé à cette époque de ma vie une forme d'idéal de maîtrise, idéal du moi diront certains, dont l'art martial constituait le chemin d'accès. Aussi, me suis-je impliqué dans la pratique du karaté coréen avec une intensité de feu, un engagement total, faisant subir à mon corps raide d'occidental mal dégrossi toutes sortes d'exercices difficiles et douloureux de renforcement, d'endurcissement et d'assouplissement dont je n'oserais ici lister les incongruités.

     Toujours est-il qu'après des années de pratique aux côtés d'un maître-Coréen d'apparence insignifiante et fluette comme pouvait l'être le petit Dragon, je me sentais en possession d'une puissance pour une grande part hallucinée qui n'était pas sans soutenir mon apparence et me donner une vraie détermination dans ma conduite et mes relations. Je me souviens qu'à la fin de ma terminale, dans la cour du lycée, un type m'avait cherché des crosses. "Quand je frappe, je fais mal !" m'avait-il lancé pour m'impressionner. Je l'avais regardé droit dans les yeux et lui avais répliqué avec un sang-froid total et une parfaite maîtrise : "Quand je frappe, je tue !". Il n'avait pas demandé son reste et avait pris ses jambes à son cou. Mon poing était devenu une masse, le tranchant de la main, un sabre, les pieds, des moyens de frapper à distance. Je n'eus pas besoin d'en faire usage, heureusement.

    Cette scène un peu grotesque n'est pas sans me rappeler un dialogue du film Opération Dragon dans lequel un abruti provoque Bruce Lee en l'interrogeant sur la nature de son art avec, bien sûr, l'idée d'en découdre. Le Chinois lui répondit de manière sibylline avec sa tonalité nasillarde coutumière : "Mon art ? Nous dirons que c'est l'art de combattre sans vraiment combattre !" L'art de combattre sans vraiment combattre ?! Il fallait y penser. Le maître véritable combat sans combattre, met hors d'état de nuire l'imbécile en se jouant de lui, neutralisant sa morgue, en évitant de se compromettre inutilement dans la fange. (clic sur la vidéo)

      The Art Of Fighting Without Fighting

        Du jour au lendemain, mon "maître" nous quitta et personne ne fut apte à le remplacer. C'est que nous avions été formés à la Voie traditionnelle du karaté par un Coréen lui-même formé à la coréenne. Nous avions appris les postures, les mouvements, la respiration, le cri, les poomsés. Dans les combats simulés, il s'agissait de vaincre sa propre peur, son propre chaos intérieur afin de leur donner la forme esthétique et tranchante du sabre fendant l'air. Il y avait du Musachi dans cette Voie, un art de la guerre au service de la non-guerre. (Mon goût pour Machiavel n'est pas étranger à cette histoire...) C'était là la Voie externe, Yang, celle qui gravite autour d'une dureté expressive qui passe par le contrôle de soi et la rigueur imposée à l'organisme. Plus tard, j'allais découvrir combien mon engouement de samouraï allait me coûter quelques sérieux problèmes vertébraux (qui m'accablent désormais tous les matins).

       Peu après, je rencontrai la voie interne (Yin) grâce au Shintaido, au kitaido et au zazen. Je compris non sans mal combien la force réelle, l'énergie du corps réside dans le lâcher prise, dans le souffle délié et la détente. La maîtrise ne vaut que pour être surmontée, vaincue par la vitalité qui excède la forme et qui circule dans la main ouverte bien plus que dans le poing serré. Il fallait rompre avec la martialité pour accomplir la véritable martialité. Il fallait se délester de l'esprit de la guerre et du conflit qui tenaille et divise l'espit pour accéder au mouvement le plus juste, le plus qualitatif, donc le plus fort. 

      La force véritable n'est pas affaire de muscles et de volonté mais de fluidité, de rondeur, de circulation, de déploiement et d'implication plus que d'engagement. Un des exercices de préparation consistait à pratiquer le sumo, à se pousser de ventre à ventre, en abandonnant toute idée de force musculaire. Ce mouvement de détente énergétique non martial mettait nos tensions à rude épreuve. Je revois la jeune Delphine, 16 ans, deux fois plus légère que moi, me balader avec une aisance, une facilité, une évidence déconcertantes. J'étais simplement dans l'impossibilité de la pousser. Quant à Joël, le professeur, nous pouvions tenter de le renverser à trois ou quatre, son corps était tellement enraciné et détendu qu'il absorbait toute notre force dans une sorte de vortex invisible. Et c'est sans effort qu'il nous faisait rouler en riant, l'air de rien. 

       J'ai senti cette énergie. Je l'ai vécue, courant mains ouvertes en direction du soleil couchant pendant de longues minutes, abandonné aux mouvements de l'air ou de l'eau comme une algue dans une rivière tranquille. J'ai levé le bâton vers le ciel pour dissoudre les tensions du corps, les nœuds accumulés, les angoisses de liberté, joutant de temps à autres avec des partenaires, tombant au sol et roulant comme feuilles roussies dans le vent d'est sur la vaste plateau lorrain, jusqu'à ce que l'esprit cède et que la sensation devienne pure présence, vérité en acte. 

      Il m'en a fallu du temps pour comprendre que la raison ne fait rien à l'affaire et que la pensée n'est ni plus ni moins qu'une résistance, un signe évident de parasitisme, de colonisation aliénante. Pourquoi faut-il sans cesse se défendre contre les forces inaperçues, méconnues et vivantes du corps, les recouvrir et vivre de songes, d'images mentales et de représentations ? Pourquoi se défendre et se battre toujours et encore ? Dans ce combat contre soi-même, dans cette violence redoublée surgit pourtant l'évidence d'une défaite annoncée dès lors qu'on ne sait rien de "cet art de combattre sans vraiment combattre". 

 

Texte dédié à Guy, mon Père, un autre samouraï des temps anciens et aux partenaires de cette belle et inoubliable époque, Olivier, David, Dominique, Chico, Delphine, Joël et quelques autres...