Accords réciproques ?

 Linéaments, photo de Démocrite 

     En s'arrachant péniblement à l'imaginaire enfantin, la conscience opère peu à peu un décentrement, saisissant dans l'opacité et la confusion de la représentation une extériorité, un réel qui n'est pas soi, qui ne répond pas à ses attachements archaiques, à ses désirs et ses caprices. C'est davantage à coups de castrations successives, de frustrations multiples et de déceptions que la psyché réalise cette difficile et laborieuse opération par laquelle le moi découvre qu'il n'est pas tout et que tout ne gravite pas autour de lui et pour lui.

      Ce forçage douloureux est un processus de maturation, une évolution psychique lente et néanmoins majeure qui doit permettre à chacun, comme le souligne Descartes dans la troisième partie de son Discours de la méthode "de tâcher toujours plutôt à se vaincre que la fortune, et à changer ses désirs que l'ordre du monde".

      Ne désirer que le possible, que ce qui est en notre pouvoir, maîtriser les causes inadéquates de nos compulsions (se vaincre) c'est-à-dire l'imagination qui empoisonne nos représentations et nous pousse vers d'illusoires finalités, voilà les clés pour une relative stabilité intérieure. Cette morale provisoire d'inspiration stoïcienne constitue à bien des égards le projet des Anciens, le moyen d'intégrer dans la psyché le régime tourbillonnaire du réel, de la Fortune contre lequel il est vain de s'acharner.

     Pourtant, d'aucuns, s'imaginant étendre leur empire à l'infini résistent dans une forclusion d'autant plus pathétique qu'ils y laissent dramatiquement leur peau. Nous le voyons tous les jours dans le sport professionnel, règne terrifiant des pulsions de mort et de la maltraitance du corps, mais aussi dans les délires religieux qui font parler dieu pour mieux éradiquer le hasard ou dans l'économisme libéral et son dogme de la croissance sans borne. Indiquer une éventuelle frustration dans l'ordre impérieux de nos désirs contrevient à l'idéal capitaliste d'un accroissement illimité de la richesse, règne de l'hubris et du sans mesure. Au fond, ce vieux sujet de philosophie donné au baccalauréat il y a plus de trente ans reste indémodable : "nous savons que nous sommes mortels mais nous n'y croyons pas". Le moi qui n'intègre pas la difficile leçon donnée par le réel, son infatigable morsure, se croit maître de lui-même comme du monde extérieur, pathologie de la "civilisation".

     Entre la mégalomanie du délire contemporain de toute puissance et le misérabilisme résigné se trouve pourtant une troisième voie dont Machiavel a esquissé le chemin dans Le Prince. Considérer que nous disposons de la moitié de nos actions et que le reste est oeuvre de l'indomptable fortune. Savoir agir à propos comme l'a noté Montaigne, éprouver la qualité des temps pour l'efficacité de son action, tenir compte de "la vérité effective de la chose". C'est en somme à l'édification d'une politique organique de sa propre vitalité qu'il s'agit de veiller. Prendre soin de soi et devenir à soi-même son propre thérapeute sans s'exposer inutilement aux passions destructrices, voilà quelques modalités de bon sens qui nous épargnent bien des misères dès lors qu'on place le réel comme centre indéracinable de l'échiquier sur lequel se joue la partition de notre précaire existence.

     Le drame, c'est que la plupart du temps, ce médecin qu'il nous faut devenir par et pour nous-mêmes, nous apparaît au mieux dans l'urgence et le plus souvent lorsqu'il est déjà trop tard, et que les portes de l'Hadès commencent à s'entrouvrir.