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      Hier, je me suis délivré de la pesanteur des jours derniers, de cette désagréable impression d'opacité automnale, humide et close qui m'a plongé dans une asthénie horizontale. Il fallait le retour d'un ciel clair, estival et d'une ouverture sans pareille sur les Pyrénées pour me faire sentir à nouveau l'appel des hauteurs, le désir de me perdre et de dissoudre ces forces obscures et contrariées dans une marche réparatrice. Il fallait aussi et surtout la lecture d'un texte de Nietzsche, un texte salvateur.

      La marche active en moi, depuis toujours, d'innombrables processus de pensée. Je ne saurais dire combien je comprends l'auteur du Gai savoir lorsqu'il soutient que les idées viennent en marchant. C'est pour moi une évidence. En marchant ça pense et ça pense fort, du moins dans un premier temps, comme si le rythme du corps imposait à l'esprit de marcher de concert, d'épouser les difficultés en les affrontant de face, dans la pente. Entre rumination passive et active l'esprit hésite. Car il faut d'abord se délester des éléments cristallisés, fixés en soi comme des enclumes, toutes ces contrariétés accumulées qui se rigidifient dans des processus réactifs et se localisent partout où la mobilité du corps trouve à s'articuler et se déployer : coudes, épaules, genoux, chevilles, vertèbres etc.

     Après avoir déblayé le terrain et m'être débarrassé peu ou prou de quelques fardeaux parasites, mon esprit s'est frotté à Schopenhauer et à Nietzsche, ces vieux compagnons de route et de déroute. Il faut dire qu'avant-hier, j'ai relu avec délectation quelques passages du Crépuscule des idoles dans lequel ce vieux Frère de Moustachu parle de son éducateur, "du dernier Allemand qui compte" comme d'un "génial falsificateur", capable de penser comme nul autre l'a fait avant lui, l'impensé, le douloureux fardeau du réel que les hommes s'acharnent à faire disparaître sous le voile de la représentation. Avec Arthur, l'invisible devient visible, le "vouloir" fait sentir son implacable morsure jusque dans les territoires sacrés de l'amour, officiant à la racine même de nos constructions sur fond d'irrationalité et de chaos.

      L'intuition de l'homme s'est pourtant retournée contre lui-même ou plutôt est-ce son idiosyncrasie, son type qui a corrompu ce qui promettait un déploiement intégral. Ou bien, tout son effort n'a-t-il été qu'une manière subtile de prendre une revanche contre la vie, dans une forme de jouissance masochiste consistant à proclamer l'inanité, la vanité, l'insignifiance de ce qui est. Schopenhauer aurait ainsi sublimé dans une élaboration hautement philosophique sa plainte, son dégoût, son désenchantement devant le réel froid et sans issue du vouloir, créant par là une théorie d'autant plus percutante et véritable qu'elle est "génialement perverse", pour reprendre le mot de Nietzsche. Comment rester de marbre, sans réaction lorsqu'on annonce à tous le grand scandale de la vie inconsciente, l'universelle absurdité de ce qui est ?

     S'il initie à l'entreprise généalogique, Schopenhauer en suspend pourtant la dynamique. En exhumant le vouloir vivre, ne s'est-il pas heurté à son propre type, à ses humeurs mélancoliques, à son appréciation réactive de la vie ? N'a-t-il pas cherché coûte que coûte des exceptions, des issues, des insularités réparatrices au milieu du chaos ? Et où croit-il les avoir trouvées ? Dans la musique, dans l'expérience esthétique, dans l'ascèse ! Quelle étrangeté ! Quelle absurdité ! Car enfin ! Pourquoi le vouloir vivre s'arrêterait-il aux portes de l'expérience esthétique ? Pourquoi se suspendrait-il lui-même dans l'acte de méditation ? Le vouloir n'est-il pas le réel même ? C'est la division de l'homme qui s'exprime là, sa blessure intime, l'antagonisme de ses forces converti en idéal ascétique. La suspension du vouloir, sa négation ne relèvent-elles pas d'une illusoire satisfaction pour contrer la misère universelle ? 

        En marchant, ma tentation pessimiste s'est lentement désagrégée et avec elle, la voix de son maître. Peu à peu, l'élément vital et sensoriel m'a ramené à la santé d'un parcours libre, désorienté et aventureux, au centre d'une solitude réconciliée et dont la qualité fut telle qu'elle en devint nécessairement incommunicable et aphasique comme le sont toutes les joies profondes et réelles. 

     C'est en écrivant ces mots que je comprends maintenant combien la lecture de Nietzsche m'a souterrainement incité à prendre la route pour mieux me dérouter, à me confronter à ce négatif qui épuise, à cette fatigue qui hypnotise et me tient trop souvent à l'écart de moi-même. C'est le médecin au marteau, le thérapeute intérieur et ses inactuelles divagations qui m'ont rappelé à mes possibilités créatives. Il m'a mené du crépuscule à l'aurore et c'est ensemble que nous avons marché, silencieusement, liés par la même force unificatrice, par la même puissance d'affirmation dans le tout de la réalité.

 

Quelques images de cette marche déroutée sur mon blogue photos : Vagabondages pyrénéens