Fin du monde

     Les dernières images publiées ici même concentrent dans un même mouvement expressif la beauté insaisissable et "fluente" de la nature, une pointe de mélancolie quant à l'objet disparu et une incroyable mobilisation psycho-esthétique. D'aucuns diront qu'un coucher de soleil n'est après tout qu'une expérience relative, passagère et finalement agréable. Je le conçois pour le philistin qui ne sait rien de sa propre immanence et qui a passé sa vie à cultiver l'utile et le goût des autres et qui n'est, en vérité, pas im-pliqué dans l'expérience esthétique.

Audace

 

       Mais pour le Dérouté, l'esthète voyageur, le nomade funambule, le métaphysicien des hauteurs, ces images sont les témoignages vibrants d'un "dehors" qui fait fulgurance. Jaillissement d'un hors-champ, irruption de l'irréductible, pure apparence sans arrière-monde, phénomène immanent sans noumène, image d'avant la représentation, d'avant tout sorte de conventions, image étale de ce qui sans unité donne le sentiment fallacieux de l'unité.

 

Passagèreté

 

     Ce dehors, c'est le réel et non la réalité, ce quelque chose qui subsiste sous le voile des significations ordinaires, lesquelles nous interdisent la plupart du temps, de sentir, d'éprouver, de voir et d'écouter. Mais pour parvenir à ce dessaisissement, il est essentiel de se heurter à ce qu'il y a de plus silencieux et de plus expressif en soi, de rencontrer le régime tourbillonnaire de ses forces propres et indistinctes qui puisent hors d'elles-mêmes une part essentielle de leur énergie, dans des interactions souterraines tissées, entrecroisées, nourries de ce "dehors".

Les vagues de Nogalès

 

       L'image est muette comme l'est le réel et ne dit rien des choses. D'ailleurs, les choses n'ont rien à dire ; c'est pourquoi elles peuvent étonner l'homme qui veut savoir. Elles l'interpellent, elles provoquent en lui son obsession du sens, son besoin de se retrouver lui, dans les choses, comme une image de sa réalité méconnue. Alors, dans sa cécité, l'homme fait délirer la nature avec lui (Spinoza) et la recouvre de ce besoin, de son exigence, de ses penchants et des significations qui le rassurent sur son devenir, sur ses croyances, le tenant à l'écart de sa pauvreté et, partant, de sa richesse originelle. 

Nogalès !

        L'image ne dit rien mais elle n'est pas rien. Elle est à l'image de la possibilité inventive de la nature, de sa créativité sans limite saisie dans un Kairos fécond. Quand bien même je me jetterais dans les ondes féroces de la houle, je n'en saurais pas plus sur les éléments, sinon qu'ils sont sans savoir et sans finalité. Je devrai me contenter de leur énergie chaotique, de leur inlassable turbulence, de leurs grondements lourds. Les vagues de Nogalès résonnent sans raisonner et cela suffit. 

Evidence

 

       Photographier, c'est selon l'étymologie "écrire avec la lumière", écrire avec ce quelque chose qui ne dit jamais mot, une matière si subtile qu'elle rend les choses visibles tout en étant elle-même invisible. Photographier, c'est parler la langue du dehors, la langue imprononçable de l'originaire.

           Ce feu qui brûle dans le ciel et qui dessine des nuages de braise marque-t-il le début ou la fin du jour ? Ne nous rend-il pas présent à ce quelque chose qui passe et qui dans le même temps ne disparaît pas tout à fait ?

Originaire

        "J'écris la prose de mes vers et j'en suis tout content,

         parce que je sais que je comprends la nature du dehors ;

        et je ne la comprends pas du dedans

        parce que la Nature n'a pas de dedans

        - sans quoi elle ne serait pas la Nature."  

                       Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux (XXVIII)