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       La dramatique faiblesse de l'enfant se manifeste dans son égocentrisme archaïque, tyrannique et inconscient. Comment pourrait-il survivre s'il n'attirait pas l'attention à lui, s'il ne hurlait pas sa fragilité première à des parents désemparés par tant de petitesse et de précarité, par tant de dépendance ? Les adultes restent pour la plupart des enfants, centrés exclusivement sur un manque incomblable projeté au dehors d'eux, dans l'attente illusoire d'une satisfaction à venir. Rien ne peut ni ne pourra ressouder la faille de la naissance, supprimer l'arrachement à l'inorganique et résorber la terrible articulation du besoin à la figure de l'Autre. Mais l'imaginaire lui se déploie et alimente toute sorte de scénarios pour résister à l'incommodité d'une solitude esclave de ses besoins.

        Pourquoi parlons-nous sinon pour rejouer les angoisses primitives et envahir l'espace social de ses insondables chimères ? Ce "jeu" quoiqu'également inconscient chez l'adulte est évidemment plus élaboré, plus socialisé que chez l'enfant. Il présuppose, comme le note Kant, cet accord pathologiquement extorqué par lequel les penchants grossiers et compulsifs initiaux se polissent et s'adoucissent dans le langage, en se frottant peu à peu aux penchants des autres, aux coutumes qui font médiations. Mais chez certains, fort nombreux, adoucissement et polissage n'y font (presque) rien. Comme dirait Freud, les pulsions narcissiques ne parviennent pas ou très difficilement au niveau objectal condamnant le sujet à un égocentrisme quasiment indéracinable.  

       Les figures égocentriques abhorrent la solitude et le retrait. Comme le note Schopenhauer, « c'est leur vide intérieur et leur fatigue d'eux-mêmes qui les poussent à rechercher la société. [...] Ce n'est donc pas la bienheureuse présence des autres que l'on cherche, l'on fuit plutôt l'aridité et la désolation de l'isolement ». Les relations sociales, de camaraderie, d'amitié et de couple ne sont, la plupart du temps, qu'une ruse pour donner une contenance à son propre manque. Tels ces artistes, ces amants fusionnels, ces politiques, ces philosophes qui s'imaginent occuper une scène réelle et intervenir dans le cours des choses en se plaçant magiquement au centre d'un monde qui n'existe que sur un mode imaginaire.

      L'égocentrique peut, dans sa logique, se montrer généreux. Il vous invite, vous parle, parfois daigne vous poser une question, croyant soudain faire preuve d'un authentique sens de l'intersubjectivité. C'est pour mieux faire de vous le satellite de son théâtre intérieur. Il récupère et absorbe le discours de l'autre dans le sien afin de maintenir le mouvement centripète qui lui donne sa consistance hallucinée. Il se figure que son intériorité, dramatiquement désolée et rétrécie, vous intéresse évidemment au plus haut point. Mais ce théâtre est d'autant plus investi que flottent en son coeur un colossal trou noir, une terrible faille narcissique gravitationnelle autour de laquelle toute altérité s'enroule, se désagrège et disparaît dans le néant.

     Les rencontres entre égocentriques sont étranges à observer. Chacun ne parle que de soi, personne n'écoute ce que l'autre a réellement à dire, ce que son discours pourrait bien dissimuler. Car une telle présence supposerait une aptitude au silence, à l'accueil, une forme provisoire d'oubli pour permettre l'apparition d'une intensité supérieure. Pareille intensité serait perçue comme terroriste, comme supérieurement dangereuse. Elle pourrait se retourner contre soi et révéler un grave décentrement, une faille secrète qu'il faut taire à tout prix. C'est pourquoi les égocentriques se trouvent et se retrouvent pour jouer le même jeu stérile de la répétition, à l'image d'une partie de ping-pong qui ne finirait jamais parce qu'on refuse depuis le début de "prendre une balle" et de se risquer aux parages d'un jeu réel. 

      "L'homme est ce qui lui manque" disait Bataille. Voilà une belle définition de l'égocentrique. Si l'égoïste affirme sa puissance donc une part de sa réalité, l'égocentrique affirme son manque, autrement dit ce qu'il n'est pas.  En ce sens, cette sourde oreille, ce mépris à l'égard de toute forme d'altérité se rapporte pathologiquement au « syndrome de la bonne femme », ce dramatique virus qui tient chacun à l'écart de sa puissance propre, le condamnant à une existence d'autant plus misérable qu'elle est presque toujours envahissante pour les autres.