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        Si l'égocentrisme est la structure psychosubjective première, l'ethnocentrisme est son prolongement dans la sphère collective sous la forme d'un moi social. Alors que l'individu se prend pour un centre planétaire autour duquel gravitent les satellites dont il a besoin, le groupe social est un centre galactique bien plus massif, bien plus gravitationnel encore, capable d'absorber les constellations voisines, de les dissoudre dans des processus d'assimilation, voire de les éradiquer purement et simplement, considérant qu'elles n'apportent rien parce qu'elles ne tournent pas dans le même sens. 

       Lévi-Strauss, après les remarquables intuitions de Montaigne, a analysé la structure ethnocentrique, constatant avec une certaine amertume, combien chaque peuple s'est toujours considéré comme seule et unique expression de la Culture, renvoyant toute autre organisation collective hors de l'humanité, tels ces barbares, ces sauvages ou ces poux de terre qui pourraient bien nous envahir. Si cet enjeu a quelque chose d'incisif aujourd'hui c'est bien parce que l'idée que nous nous faisons de l'Humanité ne va pas de soi. A dire vrai, elle n'a jamais été une évidence première. Et l'auteur de Race et histoire de rappeler que la notion même d'humanité s'arrête traditionnellement aux frontières du clan et qu'au-delà commence le monde non-humain.

       Il y a quelque chose d'étrangement contre-culturel à considérer l'appartenance à une entité abstraite, à s'arracher à ses références, à se hisser au niveau d'une Idée universelle -l'Humanité, alors que tout semble confirmer l'extraordinaire pouvoir de l'ethnocentrisme et sa tendance indéracinable. Comment une telle conception a-t-elle pu seulement germer ? Hannah Arendt écrit dans les Origines du totalitarisme que la proclamation des Droits inaliénables de l'Homme est paradoxalement liée à l'émergence de l'idée de Peuple, considérée comme catégorie politique. Aussi fallait-il que se constitue un droit du Peuple à l'auto-gouvernance pour penser le droit abstrait d'un homme qui n'existe nulle part, hors des mécanismes de contrôle et de pouvoir. De fait, l'idée d'Humanité est née dans une culture particulière -la nôtre, à partir de son évolution politique et historique spécifique. Si bien qu'il devient légitime de se demander si cette idée n'est pas une forme subtile d'ethnocentrisme visant à promouvoir le modèle occidental de la rationalité triomphante, élevé au rang d'un universel moral conquérant ? La notion d'humanité, c'est peu de le dire, n'a en rien freiné les processus génocidaires et les guerres totales.

       Il y a, pour toute structure ethnocentrique, un danger à se frotter à la différence culturelle. Cette dernière, par sa réalité même, semble mettre en péril le fondement mystique de la société qui conditionne notre appartenance et notre identité communes. A y regarder de plus près, que découvrons-nous ? Le point nodal d'une culture, sa solidité centrale supposée est d'abord imaginaire. Comme l'a si bien vu Pascal, les idéaux n'ont aucune existence en soi "sinon on les verrait plantés par tous les Etats du monde et dans tous les temps, au lieu qu'on ne voit rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat." De sorte que le Prince ne peut fonder son royaume sur rien d'autre que la convention et la tradition, autant dire, sur des données parfaitement relatives et précaires.

       Ainsi, ce centre auquel nous nous référons est-il si facilement menacé de ruine et d'effondrement. Les conventions qui définissent nos valeurs restent des conventions. Tout ce à quoi nous nous identifions spontanément de façon inconditionnelle peut vasciller si vite et se déliter par l'apparition de modalités autres. Sous le visage de l'autre couve un douloureux pressentiment de vacuité. Pourquoi les peuples indiens ont-ils été purement et simplement exterminés ? Pourquoi des continents entiers colonisés ? Pourquoi rejeter à la mer des migrants dont on craint l'invasion ou fabriquer des barbelés et des camps pour contenir des nomades ? Même logique d'éradication de l'altérité que pour l'égocentrisme mais cette fois-ci avec la force du groupe en renfort, avec le sentiment collectif pour justification.

      Les questions de l'identité, de l'assimilation qui reviennent massivement dans les slogans politiques réactionnaires nous rappellent à cet ethnocentrisme viscéral dont il est si difficile de se déprendre. Or, la force d'une culture ne réside-t-elle pas dans un régime de conventions marqué très précisément par la reconnaissance de sa propre faille, par un relativisme d'autant plus intelligent qu'il se sait ignorant de sa cause première, ce trou noir inqualifiable autour duquel nous gravitons ? L'accès à l'altérité ne va pas sans un effort introspectif d'appauvrissement, de désidéologisation et de démystification des soubassements identitaires. Mais pour cela, sommes-nous prêts à reconnaître notre irréductible, énigmatique et insaisissable altérité collective ? Ce travail difficile tourné vers la liberté suppose une "intelligence grégaire", ce qui, reconnaissons-le, ressemble fort à un oxymore.