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         En 1993 éclata l'affaire Jean-Claude Romand, l'histoire incroyable de cet homme qui, pendant 18 années, réussit à faire croire à toute sa famille, ses amis qu'il était médecin à l'OMS, maître de conférence et chercheur à l'INSERM. En passe d'être découvert, Romand liquida froidement sa femme et ses deux enfants, ses parents et son chien avant de rater son suicide. Le film de Nicole Garcia, L'Adversaire, inspiré du livre éponyme de Emmanuel Carrère (qui a rencontré Romand en prison) retrace la trajectoire impressionnante de ce menteur hors-normes, devenu assassin et dont le personnage est admirablement interprété dans le film par Daniel Auteuil. L'émission "Faites entrer l'accusé" a repris et analysé finement l'intrigue et le dénouement tragique de l'affaire.

       Ce cas de mensonge mythomaniaque exceptionnel est l'expression, d'après les psychiatres et psychanalystes qui l'ont expertisé, d'une pathologie narcissique criminelle grave, d'une faille importante dans la structure psychique qui interroge le rapport réel que l'homme tisse avec sa propre image comme avec les autres. Tout le monde croit connaître JC Romand, à commencer par lui-même, et tous ignorent à qui ils ont affaire. Car notre homme n'est ni médecin ni chercheur. Il n'a jamais passé ses examens ayant échoué dès la seconde année, n'a jamais travaillé à l'OMS et a escroqué, pour assurer son train de vie, ses propres parents, ses beaux-parents, ses amis, sa maîtresse jusqu'au drame final.

      Toutes les structures narcissiques ne versent heureusement pas dans l'assassinat, mais Romand illustre à sa manière quelque chose qui déborde son cas personnel et qu'il est possible d'identifier ailleurs sous des formes évidemment atténuées. (Je n'évoque pas ici le cas général d'une composante narcissique habituelle dans la personnalité mais d'une tendance pathologique ou perverse centrale et souvent inaperçue.)

       Le narcissique ne se lie aux autres que dans la mesure où ceux-ci servent à renforcer une image qu'il veut flatteuse de lui-même et qu'il entretient savamment par son style, sa tenue, son standing, son goût pour les belles choses. L'autre n'est jamais considéré comme une fin, pour ce qu'il est, mais comme un moyen, comme un faire-valoir, comme un mode d'expression de ses pulsions. Le narcissique lutte pour échapper coûte que coûte à une image désastreuse de lui-même, cherchant à effacer constamment son propre négatif, ses zones d'ombre dans des conduites permettant de mettre en scène un personnage qu'il n'est pas, mais qu'il s'agit de jouer pour se duper soi-même et duper les autres. La vie sociale et ses prestiges superficiels peuvent faire l'affaire : beau métier, bon salaire, propriétés, relations mondaines, titres et autres subterfuges constituent les ingrédients de cette image.

       Mais l'autre ? Que peut-il bien être dans cette configuration ? Le narcissique ne s'attache à autrui qu'à l'intérieur d'un processus d'appropriation. Autrui, sa famille, sa femme, ses amis ne sont que des compléments de lui-même. S'il aime l'autre, ce n'est que dans la mesure où celui-ci le complète, le réassure, le nourrit, le remplit, lui épargne tout rapport à la faille, au vide, à la misère qui l'animent. L'autre n'est donc qu'un ingrédient de sa propre image, un morceau de cette image qui puise sa valeur de l'intensification spéculaire qu'il rend possible. En ce sens, cette structure, dont la forme perverse est manipulatrice, peut faire montre d'une apparente empathie vis-à-vis de son prochain, d'une écoute patiente et dévouée comme dans le cas de Romand, décrit par tous ses "proches" comme un être discret mais capable d'une analyse fine des situations -certains amis médecins, vrais médecins ceux-là, se sentant "tout petits" face à l'intelligence manifeste du manipulateur. Mais l'empathie n'est que de façade. Elle compatit en surface à la souffrance de l'autre, effectue des renvois pour mieux le capter et servir des intérêts parfaitement égocentriques et dont la séduction est l'artifice le plus efficace. La logique sous-jacente est toujours centripète.

        Comment vivre avec l'impression mordante d'une permanente déloyauté vis-à-vis d'un soi qui ne se trouve dans aucun des rôles qu'on joue ? Comment, en effet, sinon en se jouant de soi et des autres, en les utilisant, les manipulant, s'en servant pour se garantir soi-même, considérant, au fond, que tout lui est dû. Mais sitôt que ces ingrédients ne jouent plus le rôle requis ou plus prosaïquement que d'autres compléments plus avantageux se manifestent, le voilà qui se détourne froidement et sans passion de relations devenus encombrantes et qu'il laisse tomber comme des déchets. Voilà comment le narcissique chronique peut passer d'une relation à l'autre, d'un monde à l'autre, croyant liquider sa faille dans de nouveaux investissements libidinaux, liquidant simultanément ceux qui pouvaient servir jadis mais ne servent plus. Jean-Claude Romand, s'est déclaré soulagé après avoir exterminé sa famille, ayant eu le sentiment qu'enfin il allait devenir lui-même. Terrible formule car pour devenir soi il fallait la faire disparaitre, l'écarter définitivement de son champ de vision, comme certains peuvent parfois le faire en se détournant du jour au lendemain de leurs relations, devenues superfétatoires et sans intérêt. Tel un enfant de cinq ans, après avoir cassé ses jouets, il s'arrange pour s'en faire offrir d'autres, pour en séduire d'autres.

         Ce qui est remarquable c'est que le narcissique pratique la fuite systématique, ne pouvant assumer dans un face-à-face responsable la nature de ses agissements. Sa lâcheté est manifeste et s'accompagne d'une froideur étonnante à l'égard de ceux qui ont été ses objets utiles. Il n'a donc ni véritable ami, ni amour, ni relation authentique. Il se convainc pourtant du contraire dans les images de lui-même qu'il tisse et le fait croire aux autres. Il prend mais ne donne pas. Ce qu'il donne, il le compte, le mesure, l'évalue, le chiffre parce que tout doit avoir un prix et tout doit lui rapporter quelque chose. Dans cette logique, donner c'est d'abord perdre, c'est fragiliser une image difficilement unifiée, une image d'une excessive sérénité. Sa générosité apparente reste le fait d'un triste calcul, souvent inconscient, qui reflète sa vacuité intérieure et un rapport profondément immature à toute forme d'altérité.

Au fond, le narcissique pathologique est une déclinaison pathétique et surdéterminée de la figure égocentrique dont nous avons précédemment tissé le portrait, figure de la tristesse et du malheur bien plus fréquente qu'on pourrait le penser spontanément.