Pic d'Anie depuis la Madeleine

         Je veux ici rassurer l'improbable lecteur. J'ai survécu à la tonne de corrections que mon labeur si particulier m'inflige régulièrement. J'ai survécu, mais dans quel état ? La lecture de centaines de copies ne peut guère laisser l'esprit intact. Il me semble assister, dans ces temps douloureux, à une lente mais inexorable altération des structures formelles de ma propre pensée, condamnée à se noyer dans un océan de déliquescence syntaxique. Plus je lis, plus je me déstructure par mimétisme. Plus je tente de comprendre ce dont il s'agit, plus mon esprit se décompose dans l'indiscernable et lorsque qu'une argumentation paraît construite, je remarque aussi vite qu'elle est atteinte de psittacisme ! En fait, le préjudice psychologique est tel que cette effrayante épreuve devrait être évidemment remboursée par la sécurité sociale pour ASIP (atteinte à la sûreté intérieure du professeur) et PMA (préjudice mental aggravé). 

Pic du Midi

        Lorsque je ne peux plus écrire quoi que ce soit, je prends l'air en saisissant au vol l'extraordinaire paysage béarnais dont je peux jouir depuis ma terrasse. Cela me console et me fait du bien car je peux me projeter mentalement vers des ailleurs dépouillés, indifférents aux affaires humaines comme au temps où je disparaissais en aventurier sur des territoires inviolés.

Massif du Grand Barbat

        L'autre soir, comme à notre habitude, nous nous sommes réunis entre camarades de ma discipline pour des agapes de fin de trimestre. Ce sont toujours d'étranges moments qui ne laissent pas de m'interroger sur la nature des liens que nous tissons entre nous. Et des collègues de rappeler d'entrée la règle du jeu de la soirée : "Pas de philo !" En revanche, évoquer le boulot, l'inspecteur, les programmes, les classes et autres éléments de la superstructure, ne pose aucun problème. C'est même la norme. Nous aurions pourtant pu poser un interdit inverse et tenter l'originalité : " ne pas parler de la fonction et des élèves pour enfin philosopher" ! Une autre fois peut-être.

       Ce n'est pas qu'on ne philosophe pas ensemble qui me surprenne mais que l'inter-dit soit ouvertement énoncé au préalable, histoire de désamorcer d'éventuels glissements possibles. Y aurait-il un danger à nous engager dans la voie que nous pratiquons par ailleurs ? 

        Qu'avons-nous à craindre nous qui professons la vertu d'ignorance ? S'agit-il de réciter Hegel, Spinoza ou Kant et de faire montre d'une maîtrise théorique qui nous légitimerait aux yeux des autres ? S'agit-il de se montrer digne de la culture qu'on est censé représenter ? C'est qu'en fait, personne n'est véritablement à la hauteur de sa charge car personne ne peut professer la philosophie. Et d'ailleurs, savons-nous seulement ce qu'un terme aussi générique recouvre ? Rien n'est moins sûr. 

        Il y a dans l'implication philosophique, pour peu qu'elle ne soit pas qu'une récitation, un lien fondamental à quelque chose qui échappe à toute culture, à tout savoir, à tout dogme et qui témoigne d'une attitude, d'un ancrage subjectif face au réel et dont les figures philosophiques sont en réalité des incarnations, des types de vie sans le moindre rapport avec l'institution qui nous dicte nos devoirs. Pour rencontrer une altérité subjective le professeur doit renoncer à l'idéal de maîtrise qu'il a intériorisé et accepter la modestie du geste, son humilité et son fond d'ignorance. C'est en se délestant de toute détermination culturelle, en abandonnant son propre signifiant comme les références qu'il sert à ses élèves toute l'année qu'une démarche particulière peut émerger sur le terrain dépoussiéré de la pensée. Pour cela, chacun doit évidemment faire taire le professeur qui est en lui, le régime de normes et de conventions qui le détermine ordinairement et qui l'arrime à sa tâche. 

       En d'autres termes, une rencontre intersubjective entre professeurs de philosophie est impossible tant que chacun ne surmonte pour lui-même l'oxymore qui définit magiquement sa détermination professionnelle et le pouvoir dont il se croit affublé. "S'interdire de philosopher" dit évidemment quelque chose de la difficulté d'abandonner une part de son habit et du système de reconnaissance qui lie chacun à sa fonction.

       Voilà qui peut nous interroger sur le besoin de vérité qui est à l'oeuvre dans ce qu'il faut bien appeler "une relation sociale ordinaire". Pourquoi, en effet, des professeurs de philosophie construiraient-ils autre chose que des relations sociales ordinaires, eux qui ont la lourde tâche d'apprendre aux autres à penser en vérité ? 

 

Pic du Midi de Bigorre