Résultat de recherche d'images pour

         Je viens d'achever cette semaine avec ma classe littéraire une leçon consacrée au rapport de la science à la vérité et contre toute attente, je constate que l'âpreté de la tâche n'a pas complètement découragé le petit effectif présent. Curieusement, ces élèves auront manifesté jusqu'au bout (mais avec peine) un désir de compréhension bien plus sensible qu'en séries scientifiques dont le goût pour leur spécialité est, le plus souvent, dicté par la seule logique des coefficients, donc par la contrainte sociale à laquelle ils ont sacrifié par mimétisme. On ne s'inscrit pas en série scientifique par intérêt pour les sciences mais par conformisme à un stéréotype qui veut et pose par principe que la meilleure orientation soit celle-là. Il suffira d'appliquer des méthodes et non de réfléchir, ce qui d'ailleurs se vérifie assez bien dans ces classes qui sont presque toujours les plus dociles. 

         En posant la question, la science parvient-elle à la vérité ? je conjugue dans un même mouvement de pensée mes ardeurs de physicien, de météorologue, d'astronome, de biologiste contrariés et de philosophe car ce sujet permet une véritable déconstruction d'un autre stéréotype selon lequel l'activité scientifique serait le moyen privilégié d'accès à la vérité grâce à la vérification expérimentale, à son souci démonstratif, à ses preuves et son efficacité pratique, difficilement contestable. 

        Ce triomphe apparent du domaine scientifique avec ses lois et ses prévisions déterministes amena Kant à constater, non sans amertume, l'échec de la métaphysique, incapable de "trouver la voire sûre d'une science" et empêtrée depuis toujours dans les méandres insolubles de l'argumentation contradictoire. Au regard des découvertes et des progrès en physique, la philosophie semblait alors condamnée à une forme de stagnation et d'enlisement. Il faut dire, comme le souligne Marcel Conche, qu'Aristote n'a jamais réfuté Platon, que Descartes n'a pas plus réfuté Aristote ou que Nietzsche n'a jamais balayé Schopenhauer, alors qu'il est incontestable que Galilée, en formulant mathématiquement la loi de la chute des corps, confirmée par expérimentation, a définitivement réfuté Aristote sur ce point. Si la science réfute effectivement, la philosophie doit, semble-t-il, se contenter de ses contradictions internes. A ce niveau de réflexion, la réponse semble toute faite et la doxa renforcée.

        Pourtant, peut-on parler sans nuance de la science ? De même, que vaut l'idée massive et unitive de la vérité ? S'il existe une multiplicité de sciences aux méthodes, aux finalités, aux fonctionnements tout à fait distincts, qu'y a-t-il de commun entre le formalisme des mathématiques ou de la logique et la science du vivant ? Et que penser de toute démonstration lorsqu'elle repose en dernier ressort sur un indémontrable ? Comment concilier la physique classique newtonienne et une physique quantique dont le "principe d'incertitude ou d'indétermination" (Heisenberg) rend caduc tout accès à l'observation directe ? Et que dire de l'interprétation à l'oeuvre dans les sciences humaines comme en histoire dont la méthode ne peut s'appuyer que sur une "subjectivité impliquée" (Ricoeur) ?

       Bref, l'unité de la science vacille et finit par s'effondrer sur elle-même. Que penser dans ce cas de la vérité lorsque l'univers entier demeure inaccessible telle une montre fermée, comme le soutient Einstein et plus récemment lorsque les astrophysiciens sont contraints de faire l'hypothèse invérifiable et inobservable de la matière noire sans laquelle le paradigme de la physique contemporaine s'effondrerait ? Quid de la vérité dans ces conditions ? Les sciences ont plus modestement admis un principe de validité provisoire pour caractériser leur modélisation jusqu'à une prochaine réfutation (Popper).

       Faut-il dans ce cas renoncer à la vérité ? Comme discours, certainement, car "les vérités sont des illusions dont on à oublié qu'elles le sont" (Nietzsche). Le langage étant incapable de saisir les choses hors des mailles de la représentation, le chercheur comme le philosophe semble condamné au "démon de la tautologie", à "l'illusion grammaticale". Mais, il n'est pas impossible de déplacer la question de la vérité sur un autre terrain que celui du langage en interrogeant le registre qualitatif des émotions et des sentiments, des sensations infiniment variées qui nous animent, de l'imagination créatrice qui nous met en prise directe avec le mouvement de la vie et la durée pure (Bergson), au plus proche de l'impermanence universelle et de la "branloire pérenne". Si la science est adaptative grâce à l'intelligence qui est à l'homme ce que l'instinct est à l'animal, l'intuition est féconde et dynamique à l'image d'une mélodie intérieure qui fait signe vers la puissance trop souvent inaperçue de la singularité. Ici, la vérité devient l'expérience sans médiation d'un vécu accompagné d'une conscience de son déploiement.

       Dès lors, nous constaterons qu'avec Heidegger, "la science ne pense pas véritablement" car elle n'interroge jamais son propre impensé. Déterminée par ses besoins et son souci d'efficacité, elle ne peut échapper au paradigme qui la fonde. C'est pourquoi, l'énigme du réel n'est ni son véritable projet ni sa raison d'être. La vérité ne la concerne pas alors qu'elle est au coeur de toute conscience philosophique comme expérience voilée (Alètheia), comme drame de l'insignifiance et étonnement majeur devant l'incompréhensible. Le philosophe se sait définitivement ignorant et perplexe face à l'énigme du réel qui l'enveloppe et le constitue. Cette conscience ne lui donne aucun privilège et ne lui assure aucune maîtrise, seulement la lucidité du dés-espoir, ce qui n'est pas tout à fait rien.