A la suite de mon dernier articledeux témoignages de lecteurs m'incitent à interroger l'enseignement de la philosophie dans son rapport au jeu social.

 

    Résultat de recherche d'images pour      L'enseignement de la philosophie n'échappe pas au jeu social, au théâtre institutionnel. Il faut rappeler ici la grande leçon de la sociologie de Durkheim à savoir que l'institution précède toute rencontre et s'interpose entre des individus qui se font face et qui ne se sont pas choisis. Or, ce tiers institutionnel n'est pas visible alors même que c'est lui qui conditionne la présence des uns et des autres. Il est intériorisé et construit le paradigme plus ou moins inconscient dans lequel des individus normés doivent "fonctionner", à commencer par les fonctionnaires, ces gardiens de la structure. C'est lui qui règle et détermine les rapports, les programmes, les types de discours, la sensibilité commune, les valeurs acceptables, les conduites interdites et les espaces plus ou moins grands de liberté. C'est lui qui fixe en grande partie ce que doit être un cours.  

        Il est, de ce fait, important de distinguer l'enseignement de la philosophie et le philosopher. A quelles conditions le premier peut-il rendre possible le second ? A ce niveau, la question du jeu social se pose. Mais il se pose d'abord pour la subjectivité du professeur capable d'émerger plus ou moins par un effort nécessaire et laborieux de distanciation. Jusqu'où le fonctionnaire-professeur de philosophie entend-il être l'expression de la norme qui l'autorise dans sa classe et lui confère un pouvoir qu'il n'a plus, sitôt qu'il se trouve hors de la structure ? Jusqu'à quel point le professeur de philosophie peut-il penser les conditions de son exercice ? C'est très compliqué car chacun se confronte à ce paradoxe, à savoir que pour philosopher librement, il est essentiel de prendre conscience de ce qui conditionne toute acte de pensée et s'arracher aux mécanismes aliénants qui infiltrent partout le système.

      Comment par exemple amener l'élève au libre exercice de la pensée alors qu'il est soumis à une organisation punitive d'évaluation et de classement ? Cette contradiction traverse l'enseignement d'une discipline -la philosophie, qui ne peut se soumettre dans son principe à toute forme d'aliénation ou de conditionnement stupide sans disparaître. On voit mal Socrate, Epicure ou Aristote attribuer des notes à leurs disciples, leur imposer des "conseils" de classe et encore moins des parents venir se plaindre du discours des maîtres comme on l'observe aujourd'hui ! Comment permettre, de même, à l'élève d'accéder à un questionnement sérieux si on ne l'autorise pas à devenir sujet ? Le jeu scolaire doit pouvoir garantir une trouée subjective, une parole qui n'est plus seulement jouée mais qui procède d'une impulsion devant l'énigme du monde ou plus prosaïquement devant l'étrangeté du jeu de rôles que constitue par exemple le système scolaire. Pour ma part, je ne me prive pas d'interroger avec mes classes la violence institutionnelle à l'oeuvre partout à l'école. Que signifie le mot "classe" ? Qu'implique-t-il ? Ce que ces sujets humains ont à dire sur ces enjeux est souvent stupéfiant et leur expérience plus ou moins heureuse d'une profonde richesse. 

       C'est là que se pose le problème de la distanciation subjective autrement dit la conscience du jeu social. Il est des professeurs qui ne savent pas assez qu'ils jouent et qui s'imaginent devoir devenir la norme. En règle générale, ils assomment les élèves en dictant un cours et en constuisant une approche cumulative de la connaissance. Ce faisant, ils s'acquittent de leur tâche en maintenant l' élève dans la position régressive d'un apprenant (sic !) condamné à ingurgiter un programme indigeste et des dizaines de citations. A la normalisation du prof correspond dans ce cas la normalisation de l'élève ! D'une façon générale, ces collègues ennuient leur "bétail" mais confortent tout le monde dans la "valeur" d'un système abrutissant qui a pour seul mérite de fonctionner. Dans d'autres cas, les élèves n'écoutent plus et "foutent le bordel", ce qui est un acte de revendication et d'expression subjectives que l'institution tolère rarement mais qui dit évidement quelque chose. Les professeurs autoritaires le sont parce qu'ils ont intériorisé la valeur de la norme et s'y sont soumis très tôt pour pouvoir réussir leurs études et passer les concours. Reproduction sociale oblige ! La rigidité en classe est un signe évident de soumission. J'ai connu des collègues de philosophie et d'histoire qui soutenaient, sans blague, que les élèves n'étaient pas là pour penser !

      Tout le problème de l'enseignement réside dans la plasticité du jeu. Des conditions psycho-philosophiques sont requises pour se donner les moyens de la distanciation. Lorsque le professeur parvient à donner du jeu au jeu social, il fait advenir une intersubjectivité qui, parce qu'elle excède la relation prof-élève, permet de faire signe vers les problèmes humains que nous rencontrons tous. Philosopher en classe doit permettre de s'arracher provisoirement à la normalisation en faisant surgir un "en-jeu" universel, tapi dans l'ombre ou dans l'oubli collectif. L'impulsion de la pensée est alors à la fois conditionnée par le cadre et simultanément hors-cadre par sa visée authentique, tournée vers quelque chose qui n'est plus artificiel ou conventionnel. Sans ce jeu subtil, rien ne se passe.   Il est donc essentiel que les élèves découvrent qu'ils jouent comme tout à chacun. En en prenant conscience, ils perçoivent non seulement l'aliénation commune et rencontrent le problème de la subjectivité et de la parole singulières. C'est déjà cela penser philosophiquement : dé-masquer et dé-router ce qui semblait inamovible. En repérant l'illusion sociale, on apprend à cultiver l'écart par où toute relation peut se jouer autrement. L'exercice philosophique devient un art, un art de jouer avec les jeux établis, un art d'exercer sa liberté.