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     "Je suis corps de part en part et rien hors cela ; et l'âme, ce n'est qu'un mot pour quelque chose qui appartient au corps. "                      Nietzsche

       Certains en ont plein le dos. D'autres ont bien des choses qui leur restent sur l'estomac. Je peux, sans difficulté dire que je me retrouve dans les deux catégories, du moins si je donne à ces expressions le sens qu'on leur prête ordinairement. Chacun apprend plus ou moins à vivre avec ses douleurs chroniques, à transformer la révolte que peut susciter la souffrance physique en une forme d'acceptation stoïque de la nécessité qui finit par s'imposer à la psyché telle une fatalité.

      Montaigne fait remarquer dans ses Essais qu'il est insensé de réclamer la santé d'un corps jeune lorsque le temps a fait son office et qu'il nous a transformés en vieillards cacochymes et sénescents, ce qui n'est pas encore mon cas, fort heureusement. "Il faut supporter avec douceur -note-t-il, les lois de notre condition...comme la chaleur, les pluies et les vents marquent les longs voyages." (De l'Expérience)

       Comme l'a également souligné un de mes élèves en ce début d'année - élève particulièrement éveillé, le temps est notre maître, non pas le magister attentif qui s'adresse à ses disciples pour les initier et participer à leur élévation, mais le dominus tyrannique et implacable qui, à l'image de Chronos, dévore ses enfants impitoyablement en les précipitant dans la vieillesse et la mort.

      Lorsque l'esprit n'est plus assez apte à penser contre lui-même, le corps prend immanquablement le relais comme pour mettre l'accent dans l'apparition d'un désordre pathologique sur un impensé, sur divers éléments antérieurs qui ont agi subrepticement pour désorganiser une hiérarchie, introduire une anarchie physiologique sous la forme de symptômes plus ou moins envahissants. Ca parle incontestablement. Ca hurle même si fort que l'esprit reste sourd pour ne pas affronter ce qu'il n'est pas encore prêt à se représenter lui-même. Et puis, vient le jour où le corps impose sa loi, la loi du réel qui refuse toute nouvelle appropriation, toute ingestion supplémentaire parce que les digestions antérieures ne se sont pas accompagnées d'une rumination profitable et utile à la santé.

     Nietzsche distingue avec raison deux formes de rumination. La rumination réactive qui ne cesse jamais de préoccuper et de diviser l'esprit, le laissant mastiquer inlassablement à son insu tout ce qu'il ne parvient pas à désagréger en éléments chimiques propres à se recomposer d'une autre manière. Et l'autre, la rumination active qui décompose patiemment les impuretés accumulées pour leur donner une forme créative disponible pour d'autres aventures vitales. A quelles conditions pourrai-je liquider ces diverses pesanteurs gastriques ? Comment les laisser mourir sans avoir le sentiment de disparaître avec elles, sans l'angoisse qui accompagne un laisser-faire réparateur ? Cela exige une confiance dans la vie, dans la puissance des liens qui mène chacun vers un ailleurs dont il doit accepter la forme déroutée et inconnaissable.

      Mais avant de pouvoir envisager un redéploiement dans l'existence, il convient de se pencher sur ce passé qui alourdit le pas de l'homme et le fixe à la morne répétition de sa souffrance, à la jouissance qui accompagne cette fixation nodale sur les traumas antérieurs et qui donne l'effroyable sentiment de faire destin à la manière du samsara. Ce n'est pas le corps qu'il s'agit de penser mais plus subtilement le régime de forces contrariées dont il est la caisse de résonnance et l'expression.

     Remonter à la source et rencontrer la douloureuse tonalité des émotions archaïques et leur donner la place qui leur revient dans l'économie psychique délestée de toute culpabilité et de tout sentiment de honte, voilà l'enjeu. Descendre aussi bas qu'il est possible, se perdre dans l'enfer du sous-sol et retrouver dans un processus ascensionnel salutaire l'air pur des plus hautes altitudes et le vent insaisissable des cimes.

    Sans doute me faudra-t-il marcher à nouveau vers ces hauteurs pyrénéennes afin de défaire, de délier ce qui semble à première vue inexorable et affirmer sans reste avec Gide dans Les faux-monnayeurs

    "Il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant."