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        Si les institutions veillent à la normalisation de la puissance vitale, la médecine exerce, à bien des égards, le même contrôle sur les corps et sur la souffrance dont elle est le réceptacle officiel, le temple et la gardienne. Hôpitaux, cliniques et cabinets médicaux sont les sanctuaires aseptisés de la souffrance et de la maladie sous des formes institutionnellement organisées et rentables et dans lesquelles le sujet fait face au pouvoir d'une caste qui le dépossède de sa subjectivité. Il suffit d'entrer dans un hôpital pour sentir combien ce lieu exige une aliénation spontanée de son être.

       Chacun sait qu'il peut trouver l'oreille plus ou moins attentive d'un médecin pour s'épancher sur ses douleurs et ses malheurs chroniques. Le malade attendra avec angoisse que ses symptômes et la sourde pathologie qui les provoque disparaissent. Il devra payer pour cela et la collectivité, dans son immense générosité et son sens de la solidarité remboursera le souffreteux. Mais cette entreprise de normalisation a un prix d'un autre ordre, un coût qui tient le sujet à distance de lui-même, au coeur de ce qu'il croit confier au spécialiste et qui se désagrège dans sa représentation avec la "prise en charge". Ce qu'il confie avec sa maladie, c'est une part de son secret, de son énigme et ce faisant, il aliène sa puissance dans le don, dans l'offrande, dans les mailles d'une altérité qui est partie prenante de ce type de désordre, qui en tire sa subsistance et qui accroit par là-même sa raison d'être et sa justification sociale.

      Il en faut de la pitié pour vivre des petites misères des hommes. Il en faut de l'abnégation pour supporter et prendre en charge ce que supportent ses patients. Il faut une âme sérieuse, altruiste et généreuse, oublieuse de son propre égoïsme et de la jouissance que lui procurent le pouvoir de sa charge, le masque protecteur de sa fonction sociale et de son signifiant pour tenir le coup. 

      "Nous nous défendons, écrit Nietzsche, contre cette pitié-là, où nous trouvons votre sérieux plus dangereux que n'importe quelle frivolité." (§225, Par delà bien et mal). Le Moustachu vise tous les pouvoirs de normalisation dont les figures philosophiques et les thérapeutes à bon marché sont les représentants. Ceux-là veulent abolir la souffrance dans la mesure du possible. Ceux-là prétendent la tenir en respect, la dissoudre, l'effacer de la conscience à coups d'anxiolytiques, la neutraliser dans un dépôt sacré. Ils ne peuvent que séduire les foules et flatter en nous la tentation de se soumettre à l'injonction d'une vie de seuls plaisirs, d'une existence sans conscience et sans question, d'une vitalité tenue à l'écart de ses propres contrariétés et de sa condition de vivant.

       Le vitalisme de Nietzsche fait de la vie une zone de tensions, de conflictualités subreptices capables de résister à la mort. La "grande" souffrance troue le monde de la représentation forclose et initie au tragique de la destruction et de la création, c'est-à-dire au réel. Mais la création n'est pas donnée. Elle se déploie dans la convulsion originelle, au plus près de l'intime de la subjectivité aux prises avec ses propres démons et ses tentations de réconciliation. Elle surgit au coeur d'une tectonique fracturée par les chocs plus ou moins violents que la vie inflige et dont la tonalité singulière rend possible une réponse singulière. C'est là que nos propres forces sont mises à l'épreuve de la souffrance. C'est là qu'une temporalité "idiote" parce que particulière travaille en sourdine et initie de nouvelles possibilités de vie. C'est ainsi que la glaise, le non-sens et le chaos, éléments idiosyncrasiques par excellence, prendront forme dans l'acte créatif, dans la sublime affirmation unitive et divine opérée en l'homme par sa seule et énigmatique puissance.

       Il est donc essentiel de distinguer avec Nietzsche la "petite" souffrance récupérée par le pouvoir grégaire de la médecine qui s'occupe de votre cas et puise dans votre malheur la raison d'être de son activité bienfaisante et le fruit économiquement rentable de sa ressource infinie (c'est pourquoi la médecine a besoin de ses malades!) et l'autre souffrance, la singulière, la mystérieuse, la grande souffrance qui fait signe vers l'énigme du sujet et le porte au plus près de son fonds propre, vers des impulsions dont il ignore tout et qui sont aussi celles de ses inaudibles ressources.

       Nietzsche aura retenu sur ce point la leçon de son éducateur -le vieil Arthur, car "si notre vie était définie et sans douleur, il n'arriverait à personne de se demander pourquoi le monde existe et pourquoi il a précisément telle nature particulière." C'est bien de la souffrance originalement vécue que naît le souci métaphysique de l'homme et avec lui la compréhension que rien ne va de soi. Cette matrice primordiale est l'inquiétude fondamentale du sujet, son angoisse possiblement fécondante, sa tonalité mélancolique qui le portent vers le geste poétique ou philosophique. Cette impulsion première procède d'une suite de deuils qui trouent la surface circulaire de la représentation et par où s'engouffrent la froidure et l'infatigable morsure du réel !

       La grande souffrance nietzschéenne est donc une affaire de vérité subjective face au réel et jamais de médecine ou de protocole. Elle est aussi un rapport de soi à soi dans l'expérience insulaire de la solitude. Solitude en acte qui peut pousser au suicide comme à l'écriture, deux issues qui témoignent d'une vérité subjective dont le secret est enfoui dans l'activité tellurique de l'homme.

      Nous abandonnons la petite souffrance, la petite santé au pouvoir du médecin, ce prêtre des temps modernes au service de la réadaptation sociale. Nous le laissons opérer sur le terrain inaperçu de ses propres penchants et nous lui préférons l'enjeu décisif de la solitude. C'est sur ce fond de l'incommunicable que se posent la question de la vérité et de la création qui restent l'affaire du philosophe et de l'artiste, deux types de vie aussi rares que difficiles. Ceux-là ne cessent de nous interroger sur l'invasion des normes qui nous tiennent le plus souvent à l'écart de nous-mêmes et nous privent du sens de la vérité.