La Faille de l'être

"La petitesse de l'esprit fait l'opiniâtreté ; et nous ne croyons pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous voyons." La Rochefoucauld

          De même que l'œil ne se voit pas lui-même alors qu'il est la condition de la vision, l'esprit ne saisit pas ce qui le fait penser, ce point aveugle et sourd qui conditionne l'essentiel de ses représentations. Spinoza a bien montré combien nous raisonnons à l'envers, renversant avantageusement causes et effets dans un processus magique ordinaire. Cette inversion chronique, cette "illusion grammaticale" pour parler comme Nietzsche, est révélatrice de la cécité humaine et se résume dans cette célèbre formulation spinoziste : « On ne désire pas une chose parce qu'elle est bonne, c'est parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne. » (Ethique III

        Lorsque nous croyons qualifier l'objet visé dans les jugements de valeur que nous produisons, ce que nous formulons procède, pour l'essentiel, d'une intentionnalité cachée, d'une causalité souterraine qui interroge les fondements de notre subjectivité, ainsi que les failles qui la traversent de part en part. Le sujet, qui reste masqué à ses propres yeux, est le véritable producteur de la valeur et non l'objet sur lequel se projettent ses tendances subreptices et ses insuffisances. C'est pourquoi, croyant parler d'autrui, de ses qualités ou de ses défauts, il ne parle, le plus souvent, que de lui, de ce qui le meut ou l'affecte, l'insupporte ou le stimule tout en déployant ses travers dans la réalité extérieure. Mais sans conscience de l'étrange causalité qui se joue de lui et menace son image, le voilà errant dans des projections qui le vouent à un dire toujours manqué. Il se pourrait même qu'en parlant, il fasse tout pour ne pas dire ce qui est en jeu dans sa prise de parole, comme pour effacer l'énigme qui le tient à distance de lui-même.

        Le penseur de l'Invisible et des profondeurs, le poète sensible aux forces dissimulées, le moraliste, maître en psychologie sociale, tous perçoivent une part de ces déterminations inassignables, de ce centre gravitationnel qui fait la structure de la parole et l'implication subjective.

      La question se pose alors de savoir comment sortir de cette circularité qui piège le moi dans une fuite en avant. En règle générale, c'est l'effraction d'une puissance étrangère, d'une autre causalité massive, lorsque le réel brise momentanément la sphère en faisant signe vers ce point aveugle conditionnant, qui rend possible une prise de conscience. Mais cela n'est jamais garanti. Tout le problème réside dans la ressource du sujet capable d'accueillir ou pas ce qui se passe, sans immédiatement préjuger ou refermer sa propre faille dans une rhétorique de la répétition.

      A défaut de le voir, nous est-il possible de penser que l'Invisible ouvert gouverne le visible cloisonné ? Encore faut-il être en mesure de s'ouvrir à l'Invisible, à la faille troublante qui nous dépossède de nous-mêmes et du pouvoir imaginaire dont nous nous croyons investis.