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           Hegel a soutenu dans l'Encyclopédie des sciences philosophiques que "c'est dans les mots que nous pensons" et que c'est par eux que l'intériorité indistincte de la subjectivité et son fond obscur peuvent prendre une forme objective et réellement représentative. Si j'ai pu adhérer il y a des années à un tel postulat, aujourd'hui cette perspective me paraît témoigner d'une totale cécité vis-à-vis de ce qui se joue subrepticement dans le langage.

          Imaginer avantageusement que le langage articulé donne à la pensée "son existence la plus haute et la plus vraie" pourrait bien exprimer une pulsion de maîtrise et une indicible angoisse sublimée dans l'adhésion inconditionnelle à la vérité absolue. Quoi de plus rassurant que la stabilité du Vrai ! Et quoi de plus inerte et de plus cadavérique que l'Idée coïncidant avec l'Être ? Au moins ces fétiches permettent-ils de séduire des apprentis philosophes et des idéologues de tout poil en prophétisant la réalisation de la raison universelle dans l'Histoire et l'identité du réel et du rationnel. Il est tellement tentant de poser, même si cela nécessite un authentique effort d'abstraction, que par le travail conceptuel, la conscience s'arrache à la confusion du sentiment comme à l'intuition pour "produire l'universalité du savoir". (Phénoménologie de l'esprit). 

        La fascination d'une certaine "philosophie" pour la science positive a été malmenée par la science elle-même. L'éthologie, la primatologie, la paléoanthropologie montrent désormais combien il existe une pensée tout à fait opérationnelle et dynamique hors de tout langage articulé dans le monde animal dont nous sommes évidemment. L'In-fans -celui qui ne parle pas, pense tout entier avec ses mains, ses oreilles, son estomac, ses yeux et la totalité de son organisme. Il en va de même pour l'adulte comme pour le philosophe qui investit la sphère des Idées. Ce que nous pensons ne trouve pas véritablement le chemin de son expression dans les mots. L'essentiel se passe ailleurs, dans la tonalité inconsciente de l'idiosyncrasie que la parole articulée tend au minimum à voiler voire à annihiler. Il se pourrait même que ce que le mot doit dire n'est pas en réalité ce qu'il dit. Les hommes ne se tiennent-ils pas toujours éloignés du logos ? (Héraclite). C'est là l'impitoyable leçon du sage d'Ephèse. Obnubilés par la finalité et l'intentionnalité du discours, nous n'entendons pas combien le langage nous joue des tours et se joue de nous. Le véritable sujet du langage est ailleurs, paradoxalement hors de ce qui se dit, plus précisément dans un dire que nul n'entend, pas même soi.

          Peut-être n'est-ce pas seulement d'éloignement dont il s'agit mais de dévoiement, pire de dénaturation, de dévitalisation. La forme objectivante du discours accomplit comme le note Lacan, "le meurtre de la chose". "Nommer, faisait remarquer Oscar Wilde, c'est détruire. Qu'est-ce qui est ainsi détruit ? Non pas le signifié ou l'objet visé mais la pensée elle même comme originaire singulier, la puissance expressive du sujet aliénée au langage.

         La formalisation de la pensée, loin de mener à la Vérité, tient le sujet au plus loin de sa source originelle, de ses plus fécondes impulsions. Ce n'est pas dans ce que nous disons que les choses essentielles se passent mais dans une pensée qui du seul point de vue de la représentation prend la forme de l'impensé. Tout s'inverse. La pensée n'est plus là où on croit qu'elle est. De même, il faut émettre l'hypothèse déroutante que la forme du discours serait la mise en scène, la représentation de quelque chose qu'on ne pense jamais authentiquement et qui aurait à voir avec le jeu social. En somme, ce que Hegel appelle la pensée objective et la science absolue serait précisément la forme la plus éloignée de la pensée et la production artificielle d'un im-pensé maintenant la subjectivité au plus loin de ce qu'elle peut. Quel est donc le bénéfice d'un tel refoulement ? On peut y voir la jouissance du manque, cette caractéristique centrale de la névrose ou plus prosaïquement la farce du philosophe pris au piège de la mondanité de la charge qu'il doit assumer devant ses étudiants ; en d'autres termes, l'art de se tromper soi-même en trompant les autres.