Herbes folles du Bergout clic sur les images

         Une déroute philosophique n'est pas chose aisée. Emprunter les sentes qui nous mènent à l'écart de nous-mêmes donne le sentiment de la perdition, d'une possible dislocation du moi sombrant dans l'abîme. Qui pourra, même provisoirement, se défaire de ses chaînes et courir mains ouvertes dans les vastes étendues d'une plaine indomptée ? Qui pour demeurer en funambule sur le fil d'une aventure qui est celle de toute vie résolue, de toute pensée ouverte, avec sa part d'errance, à la lisière du réel ?

Se perdre

        La crainte tenaille l'homme attaché tel un caniche à ses maîtresses, soumis à toutes les redoutables forces de la domesticité qui ont asservi sa puissance vitale. Elles travaillent toujours dans l'ombre, dans les fils noueux de la psychologie anatomique. "Certes, fait remarquer Nietzsche, elles restent allongées au soleil, paresseuses et à demi aveugles en apparence : mais chaque pas étranger, tout imprévu les fait sursauter, prêtes à mordre ; elles se vengent de tout ce qui a échappé à leur chenil." (Aurore § 227)

Indomptables forêts

          La promesse de nouvelles intensités pointe au-delà du paysage intérieur et suscite en nous ce désir sans objet qui nous porte sur la grande scène du vivre, en animal que nous sommes, soucieux de conquête et de puissance, ouverts sur la nature qui est notre première et dernière condition. L'horizon quelque peu circulaire est la promesse d'un défi. La tentation est forte de tendre vers ce lointain qui dessine, dans ses courbes insolites, une part de notre propre énigme.

Sibylle sans gravité, déroutée sur les pentes du Bergout

          Force est de constater que tout le monde n'accède pas à cette forme créative de dé-raison, de lâcher-prise, d'asymbolie passagère. Seuls quelques Déroutés, Dérivants de l'Entre-deux, Nomades inclassables, Pyrrhoniens siesteux, Balnéaires sans qualités, quelques Insulaires-montagnards, Egarés héraclitéens ou Philosophes sans gravité, ayant fait l'épreuve intime du non-monde, du caractère désertique de l'être, savent ce qui se joue à ces occasions, si loin de toute rhétorique argumentative, étrangères à ce qu'on appelle pompeusement la Vérité.

Horizon de feu

          Quiconque se risque de tout son corps sur les rives insaisissables du tragique, avec l'intensité esthétique dionysiaque d'une course sans finalité, vient à faire l'expérience d'une désindividuation qui libère le sujet de sa gangue sociale et de son rapport normé au langage. Cette libération n'a rien de définitif. Mais elle crée dans la psyché un espace par où se joue l'écart sans lequel le sujet demeure prisonnier de la normopathie collective et assujetti aux signes. Tout est affaire de trous, de fracturation, de fissure, de dérivation, de jeu, de clinamen...donc de liberté.

L'onde et la Faille

         Cette expérience du libre se déploie à mi-chemin entre la folie du délirant qui a sombré dans l'abîme et la normativité du névrosé s'agrippant désespérément aux mots comme à une bouée de sauvetage pour jouir de ses symptômes de répétition. Le fil sur lequel nous nous tenons est bien mince d'autant qu'il tourbillonne et accueille le vent du large et les tempêtes comme autant d'aventures fécondantes. Le névrosé, lui, croit au langage. Il croit au Verbe, à la Vérité, à la Démonstration. Il peut ainsi imaginer boucher le trou de son angoisse et trouver tous les matériaux utiles, tous les signes, pour colmater la faille qui le traverse. Voulant faire l'ange, il se laisse avantageusement aller au démon de la tautologie (Rosset) qui caractérise le jeu de renvois infinis des significations. 

Où aller ?

           Mais ne soyons pas trop durs avec les esprits canins car il nous faut également reconnaître notre propre docilité et le besoin qui est nôtre de jouer le jeu provisoire de la névrose collective afin de nous donner l'apparence de l'Humanité et le visage du Semblable. Notre tranquillité est à ce prix ! Mais aussi la qualité de notre aventure vécue dans le retranchement et la solitude des grands espaces. 

 

Glaces de l'incompréhension

      Soyons prudents, Cau te ! Les buchers attendent les Décadents dont nous sommes. Sur l'autel des grandes Valeurs, il est assez évident que la cohorte des Erratiques constitue la troupe idéale des hérétiques que les prochains inquisiteurs prendront plaisir à réduire en cendres afin de rappeler l'Homme à ses devoirs.

 Incendie

       C'est vers le sud-ouest que se porte notre regard silencieux et que nous mènent sans intention nos pas infidèles. Là-bas, l'incandescence de l'aube se mêle au crépuscule. Voyez-vous que ces deux temps du vivre ne sont qu'une seule et même chose ? Le voyez-vous ?

 Aube vespérale