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          Les tigres dorment, paraît-il, dix-huit heures par journée soit les trois quarts de leur existence. J'ignore ce qu'ils vivent lorsqu'ils s'adonnent à ce repos majeur mais force est de reconnaître que la valeur de la vie ne se mesure pas nécessairement au temps passé à s'agiter en tous sens. Les félins, d'une manière générale, nous l'indiquent sous la forme d'une sagesse en acte. Le chat, ce tigre miniature, est un admirable exemple de cette pratique du repli dans les voies de l'intériorité. A ces heures, il ne dérange personne et laisse le vouloir-vivre opérer comme s'il n'y était plus.

         Pourtant, à mieux l'observer, il n'est pas rare qu'il donne des coups de pattes de-ci de-là, ce qui semble confirmer l'hypothèse selon laquelle il n'est pas totalement sans rapport avec sa condition de prédateur, vivant et mortel. Cela voudrait dire qu'il n'échappe pas tout à fait à la vie instinctive et au caprice de ce qui l'anime à son insu.

         Sans doute, en est-il de même pour nous. Le sommeil vaut comme un retrait salutaire par lequel le sujet expérimente une dissolution du moi et une étrange dynamique de désindividuation, parfois haute en couleurs et comme prise dans le jeu des formes liquides sublimées en visages, tonalités, vagues sonores, fracas du tonnerre et autres intensités primitives.

         Ce félinisme, cet art majeur de l'intériorité doit être loué comme l'épreuve intime d'un abandon à l'immanence des forces. Ce que la réalité ne nous donne pas ou plus depuis longtemps, nous pouvons avantageusement l'expérimenter durant le sommeil qui fait coïncider le Soi avec le Tout. L'énergie du rêve, c'est la pensée profonde qui renoue avec son origine, mêlant indistinctement la tonicité redoutable et contrariée d'Eros et de Thanatos, les pulsions de création et de désagrégation.

        C'est sous la bannière écarlate de Dionysos et de son double, l'archer Apollon, que naît le subtil équilibre qui donne au rêve sa puissante fécondité. La déprise qui anéantit le moi dans un réel quasi pur recharge l'organisme en créant de nouveaux agencements, favorisant parfois une insolite recomposition. Le plus grand malheur de l'homme est de ne rien pressentir de sa pensée onirique, de ses humeurs toxiques, de sa bile plus ou moins noire, de sa continentalité subreptice comme des forces de cicatrisation, toutes ces choses dissimulées qui font les intuitions philosophiques les plus inattendues. 

       Si le culte de la vie consciente et de l'activisme qui l'accompagne est un drame pour le type occidental ordinaire, le pire est encore d'être privé du rêve à l'image des insomniaques condamnés à l'errance nocturne cadavérique. Loin de son indicible source, rétif à toute forme d'abandon et de digestion, suffoquant en asthmatique à la manière de Cioran devant l'épreuve ingrate du réel disloqué, comment un tel homme pourrait-il comprendre de toute sa chair et en vérité ce qui se joue dans la tectonique des profondeurs à laquelle il résiste coûte que coûte ?

       Ne pouvant se payer le luxe de se frayer, en rêveur, un chemin métaphorique au coeur des tensions les plus vives de son être, l'insomniaque ne peut qu'hésiter entre la folie d'une condensation délirante et une hargne pour toutes les choses qui le rappellent à sa condition de vivant. A moins qu'il ne conjugue les deux dans un seul et même mouvement et dont le nihilisme pourrait bien être la posture finale, jouée sur l'espace mondain de la pensée représentative. Que le soleil n'a-t-il "déménagé devant l'irruption du chimpanzé" ? 

      Les chats déroutés, les tigres débottés, les Oniriques et les Siesteux dorment sur le sol et savent dans leur sommeil ce qu'ils doivent à la Terre qui les porte en les laissant couler et se perdre dans le grand Tout indifférencié. Là, une bien étrange mélopée se joue de leurs songes et les envahit. Comme le note Nietzsche dans son Zarathoustra, "que celui qui a des oreilles entende". Les artistes songeurs, ces grands et nobles rêveurs-félins dorment toujours avec leurs oreilles pointées vers l'intérieur. Ils n'ignorent pas à leur réveil, que toute pensée digne d'être pensée, est d'abord le fruit d'une polyphonie poétique intestine dont les images et la musicalité métaphoriques font signe vers l'Inassignable et qu'ils appellent, à défaut de mieux, le Réel.