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     Quelle joie matutinale d'écouter et d'entendre Clément Rosset dans Les Nouveaux Chemins parler de l'ivrognerie, de l'ivresse dionysiaque, du double, de la musique, de Nietzsche évidemment et de l'allégresse comme chemin d'accès au réel. La voix rauque, balbutiante, hésitante, dévoreuse de syllabes et de mots, décalée à la façon de Tournesol, allergique à la musique de Beethoven tel Haddock face à la Castafiore, voix indocile et faussement naïve, est à elle seule, une expérience de la belle ivresse, fruit d'une idiosyncrasie qui coïncide parfaitement avec son "idiotie" fondamentale. Voix sourde s'il en est, tant elle résonne d'une profondeur en prise directe avec l'absurdité du monde. Voix sourde qui se fait légère en sautillant d'un point à l'autre, d'une perspective à l'autre, déjouant notre impérieux besoin de logique, de continuité, de cohérence. Voix trouée par le rythme hasardeux du réel, par une ébriété philosophique d'autant plus fécondante qu'elle est déconcertante, Rosset nous emporte dans l'univers du simple qu'on n'entrevoit plus guère.

       Il y a une forme de sagesse active chez cet homme qui jamais n'attaque, ne condamne ou diminue ceux qui ne comprennent rien à ses thèses comme à celles de Nietzsche. A un de ses collègues marxiste qui s'étonne du goût de Rosset pour l'oeuvre du Moustachu à laquelle il prête, de façon ridicule, la volonté de "liquider tous les ouvriers", il répond sobrement : "Ha bon ?! Tu m'apprends, tu m'apprends !!

      Il nous rappelle, non sans enthousiasme, qu'il a puisé une part essentielle de sa compréhension de l'allégresse chez Nietzsche, à la fin du Zarathoustra, dans Le chant d'ivresse, qui initie l'esthète à la joie devant le réel pur, "la joie qui veut l'éternité de toute chose", cette joie toujours plus profonde que la tristesse.

 "Je me suis éveillé d'un rêve profond : 

Le monde est profond et plus profond que ne le pensait le jour.

Profonde est sa douleur,-

Et la joie,-plus profonde encore que la peine du coeur."

      Je ne puis oublier ce délicieux moment passé chez lui, sur la terre ensoleillée du Néo-Mexique lorsqu'il offrit aux quelques amis-philosophes dont j'étais, un Gin-Tonic sans Tonic (ou presque). Nous partageâmes une ivresse bleutée comme ses yeux d'enfant malin, comme le ciel azuréen, ivresse sensible, qu'une chèvre frondeuse vint interrompre pour signifier dans son bêlement, la fin de notre entrevue.

Démocrite Chez Clément Rosset