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Nous aimerions nous passer de la vérité, nous moquer de cette exigence et vivre du relativisme, quitte à sombrer dans le nihilisme qui guette dans l'ombre la dislocation de nos forces, à la manière de l'intempérie -celle dont nous savons par expérience qu'elle emporte tout sur son passage. Nous serions flattés d'abolir tout rapport au réel dans la plainte de la désagrégation infinie comme dans la victoire d'une parole sans référent. C'est bien ce qui se passe. Rien de pire que la vérité dans les affaires humaines. Mais la question demeure centrale pour qui interroge généalogiquement notre investissement pulsionnel dans le langage et dans le dire, son intention.

Force est de constater que la vérité n'est pas dans le discours mais dans l'attitude de l'homme vis-à-vis de son dire, de sa parole, du récit qu'il se raconte à lui-même pour échapper à sa compulsion première. Et sur ce terrain, il est évident que la vérité est honnie, haïssable même, au point qu'elle ne vaille que dans l'idéal philosophique que les esprits chagrins ont élaboré pour fuir la source originelle. A la limite, quelle importance ? Que chacun se raconte ce qu'il veut ! Soit ! Mais qu'en est-il de la place de l'autre dans le récit qu'on lui adresse ? Y a-t-il seulement un autre ? Rien n'est moins sûr !

Où donc le sujet se trouve-t-il ? "Je suis dans ce que je ne dis pas", répond-il, effaré par sa propre emposture. "Ce que je dis est l'envers de ce qui m'anime en vérité, ne le voyez-vous pas ?"

Entendez-vous cet étrange "bruit de fond" qui froisse discrètement le dire, le trouble, le déforme insensiblement et l'anime d'une intentionnalité subreptice ? C'est à l'arrière de ce qui s'énonce qu'il faut savoir écouter la mélopée qui chante une toute autre partition. Lacan l'a formalisée dans une expression drolatique et dans un jeu de mots qui se place du point de vue de l'inconscient : "Ce qu'on dit ment". Le mensonge travaille par devers soi et nous sert avantageusement un plat bien plus agréable en bouche. Telle est la fonction du "condiment" qui ne serait pas sans rappeler chez Lucrèce la goutte de miel venant sucrer le breuvage amer de la vérité s'il ne s'agissait pas ici de la retourner purement et simplement, contrairement à la perspective épicurienne.

L'un se plaindrait par exemple de sa situation de couple et du malheur de son amie. Dans cette plainte se murmure la souffrance masochiste d'un deuil impossible. Sourde mélancolie qu'il faut sauver à tout prix jusque dans la réitération d'une histoire serve. Car il ne serait nullement question de s'en libérer alors même que la parole consciente pourrait chercher à comprendre en l'autre les motifs de sa douleur. La raison se heurte alors à l'incompréhensible et tourne à l'envi autour d'un enjeu qu'il est essentiel d'éviter. La plainte, elle, dit toute autre chose que ce qui s'énonce dans la parole : ma jouissance existait avant moi, je sui né pour l'incarner. Pas question de m'en défaire !

Serait-il possible de faire signe vers la compulsion de répétition ? Certes non. Rien ne saurait remplacer des amours impossibles qui font le sel de la vie. Tout va bien alors ? Comment échapper à la mythologie personnelle qui enferre le sujet dans son drame et sa jouissance ? La vérité, c'est précisément l'impossible. La parole n'a d'autre but que de confirmer le scénario auquel le sujet souscrit inconsciemment. L'altérité sera réduite au silence et l'intersubjectivité interdite sur l'autel d'un mensonge dont le conscient se fait l'apologue.

Tel autre se précipiterait dans les théories politiques, dans les artéfacts des constructions philosophiques comme pour se donner l'illusion d'un écart vis-à-vis d'une histoire qui exige l'allégeance au dogme intériorisé. Comment demeurer congruent et maintenir une image cristallisée depuis tant d'années ? Comment vivre sans trahir et sans avoir le douloureux sentiment de la déloyauté ? Il suffit de se dire insoumis et de s'enorgueillir de quelques positions de principe et le tour est joué. Quelque chose bat dans cette direction mais les forces souterraines emportent l'action dans le rail d'un conformisme qui récompense au moins fantasmatiquement une bien curieuse fidélité. Le "dire" obéit à ses maîtres et ceux-là ne sont pas où le sujet se les figure.

D'autres pratiquent l'amitié céleste, désincarnée, abstraite, si loin de vous qu'elle pourrait presque faire pitié dans le renoncement qu'elle manifeste. Il y a tant de choses à sauver dans ce bas-monde que nous serons amis dans l'au-delà, dans la mort, dans les arrière-mondes qui n'exigent rien, pas même le signe tangible d'un amour ou d'une contrariété relationnelle. La parole, rare, doit encore sauver les ruines d'une intersubjectivité en friche, incapable de se constituer hic et nunc. "Vous me manquez, oh mes amis !" "Ce qu'on dit ment", répond Lacan ! Ce qu'il faut entendre, c'est tout autre chose que la bienséance ne peut nommer ici. Nous nous contenterons de ces amitiés stellaires.

"Je suis, en somme, là où je ne parle pas." Parler, ce n'est pas seulement exagérer comme le note Oscar Wilde. C'est surtout renverser toute vérité dans un rapport intérieur qui témoigne de la division, de la fracture et de la faille que chacun porte en lui et qu'il nie le plus souvent dans les rares relations qui pourraient faire signe vers l'Ouvert. Le jeu social, dans sa lâcheté rituelle referme magiquement toute fêlure dans le discours. C'est que le consensus mou des relations ordinaires s'accommode parfaitement de la compromission subjective jusqu'à l'ériger en principe social. Comment lui donner tort, en effet ?

Philosophiquement, subjectivement, éthiquement, c'est autre chose. Nous faudra-t-il avaler le condiment avec le plat qui nous est servi, histoire de chanter le même air de con-serf  et ne déranger personne ?