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Jean Rustin - Trois personnages

 Je n'ai pu exceptionnellement assister au dernier Apéro-philo que nous avons organisé dans la cité paloise. Manifestement, cette soirée fut de la meilleure qualité, comme souvent suis-je tenté de dire. Le sujet posé fut : Que voulons-nous savoir ? A cette question, je serais tenté de répondre : rien ! 

Ou plutôt rien qui puisse trouer le cercle rassurant de la tautologie intérieure et les bases sur lesquelles la subjectivité se structure. Chacun ne vit-il pas dans le monde plus ou moins clos de ses croyances, opinions, stéréotypes, dans ses manies recouvertes d'un vernis mondain plus ou moins construit ? Si tout le monde, comme je le pense, et contrairement à ce que soutient Aristote, n'a pas le désir de savoir, il n'est pas impossible que tous, nous ayons la volonté de voir.

Sans doute est-ce d'abord la problématique de la vision qui se pose pour chacun, de ce que les psychanalystes appellent la pulsion scopique. Nous voulons voir. Voir la chose qui nous échappe depuis toujours et que Pascal Quignard nomme "la nuit sexuelle". Voir cette origine fécondante qui nous a portés à la lumière, à l'existence. Nous nous heurtons ici à l'énigme fantasmatique de notre être, au coït parental, à cette férocité pulsionnelle qui n'est pas nous, ne nous regarde (!) en rien et qui pourtant, déterminera notre apparition sur le vaste théâtre des vivants. Comment et pourquoi vouloir fixer notre regard sur une scène primitive qui ne nous regarde pas ? Tel est l'enjeu. Et tel est aussi l'enjeu du tableau de Jean Rustin - les trois personnages, dans lequel, un enfant au regard complètement fixe et apathique tourne le dos à l'acte sexuel de ceux qui pourraient bien être ses géniteurs. La volonté de savoir pourrait ici se comprendre comme la métaphore transposée dans le champ symbolique d'un "voir ça", d'un "ça-voir" qui anime et détermine une part importante de ce qu'on appelle l'énigme, qu'elle -cette volonté, tente d'assouvir vainement de manière sublimée dans le savoir.

Comment faire face à l'inanité de notre être, à sa vacuité primordiale ? Nulle part nous ne nous trouverons dans ce coït qui nous impose de fermer les yeux ou de nous tourner ailleurs. Seul le fantasme poursuivra son oeuvre de configuration sublimatoire pour faire face à ce néant primitif que même le désir des parents ne peut combler dans leur corps-à-corps ou dans la parole rassurante qu'ils adresseront plus tard à l'enfant pour lui signifier qu'ils le voulaient. Mais voilà, ce n'était pas lui car il n'y avait personne. Il n'y avait qu'un coït. Comment se hisser symboliquement à l'effroyable découverte que nous ne sommes qu'une "erreur-errance", qu'un hasard, qu'une contingence absolue dans l'expérience inaugurale qui nous a précipités dans le monde. Nous portons ce néant au plus profond de nous comme un invisible fardeau et nous le recouvrons d'une histoire toute faite.

Comment mettre fin aux faux savoirs ? Comment rompre avec le récit imaginaire ? C'est d'ailleurs une des analyses saisissantes d'Epicure reprise par Lucrèce au livre III dans son poème De la nature des choses lorsqu'il nous invite à penser la création, ce mythe si difficile à déraciner dans la psyché comme l'angoisse de l'homme face au néant. 

 "Regarde en arrière : quel néant fut pour nous tout le temps infini d'avant notre naissance !"

La question devient alors : la volonté de savoir ne se heurte-t-elle pas à ce que nous ne pouvons pas voir, à ce qui est recouvert par le fantasme ? Ne nous pousse-t-elle pas à ne rechercher que ce que nous savons déjà ou croyons savoir dans une dynamique d'évitement circulaire ? C'est d'ailleurs en partie le sens de la formule nietzschéenne : "toute connaissance est reconnaissance". Le scénario se répète inlassablement pour justifier défensivement l'ordre sur lequel s'est édifiée la subjectivité. C'est pourquoi Nietzsche voit dans la volonté de savoir (plus que dans le désir) l'expression d'une force réactive au service d'un maintien de l'ordre opposé à toute création, à toute ouverture. 

Nous n'étions pas avant de naître. Nous avons tous été adoptés plus ou moins bien, plus ou moins mal, voire pas du tout, mais toujours a posteriori. Il est douloureux de se savoir adopté et de découvrir que nous ne sommes que des accidents dans le grand tout de la nature. Je ne vois guère que le travail généalogique de la psychanalyse et de la psychothérapie pour nous mener au seuil de cette découverte majeure permettant de déconstruire le mirage de la volonté. La volonté est consciente et s'arrête devant l'épreuve de l'inconscient. Le désir, lui, est mu par la part inaudible de notre être. La souffrance et la douleur sont vraisemblablement les moteurs pour porter le désir du sujet sur ce terrain mouvant par lequel la volonté révèle sa caducité. C'est à ce prix qu'elle peut céder la place à un désir de se tourner ailleurs, non dans le déni ou la forclusion si courante, mais dans l'exploration de nos zones d'ombre, telle la difficile traversée du fantasme ou la découverte d'une ignorance constitutive.

C'est d'une autre adoption dont il s'agit alors : renversant le pouvoir illusoire du savoir soutenu par la volonté, il devient possible d'adopter sa propre énigme et son insuffisance, sa petitesse de vagabond, sa faiblesse de nomade mortel et dérisoire arrimé à une origine sans fondement identitaire fixe. Peut-être est-ce à ce prix que le Dérouté que nous sommes se trouve en mesure de s'intéresser à autre chose qu'à son moi ou à la répétition pathologique d'un deuil insurmonté. C'est à ce prix que le désir (comme chute de l'astre) de savoir peut rencontrer l'altérité et créer les conditions d'une intersubjectivité plus vivace et authentique, parce qu'il ne se referme pas sur lui-même. Là débute l'aventure exploratoire et inachevable d'un désir singulier dont le savoir devient alors une des métaphores possibles dans le jeu indéfini des métaphores.