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J'ai créé ma galerie Flickr en 2013 et publié depuis, plus de 600 images. 750 personnes y sont actuellement abonnées. Près d'un million, sur toute la planète et les cinq continents l'ont consultée, peut-être même les manchots de la terre Adélie, allez savoir....

Jamais n'aurais-je pu imaginer, comme beaucoup, pareille possibilité de diffusion. L'internet est vraiment quelque chose d'extraordinaire, une sorte de révolution anthropologique qui, par bien des aspects, pourrait soulever un enthousiasme illimité à la manière de Michel Serres, si on ne s'en tenait qu'à la seule mise en ligne des savoirs, des arts et de la pensée. Je laisse évidemment de côté tout le problème de la surveillance généralisée et des polices secrètes qui accompagnent l'extension technologique.

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Je ne dirais pas que mes images ont une vocation artistique, car je ne suis ni photographe de métier ni à la recherche de l'image rare. Ce qui m'importe, c'est l'expérience brute de la nature, de la lumière et des phénomènes atmosphériques relatifs le plus souvent à mes incursions montagnardes ou insulaires. Au fond, chaque photographie est pour moi une sorte de stupéfaction en tant que témoin vivant et vibrant devant l'énigme des forces de ce monde et de la beauté sauvage qui en émane.

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Je n'attends nullement comme Kant parlant du beau, le moindre assentiment universel. Ces images ne sont ni des oeuvres ni du symbolique, à moins de les lier comme expressions actives à des points d'exclamation, des points d'interrogation et de suspension devant un réel qui demeure une source d'étonnement originel et dont je retrouve l'élément d'irrigation lorsque je les contemple. Chaque moment est alors présentifié telle la réminiscence affective épicurienne.

 

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Une part ce cet "étonnement" s'est inscrite dans l'image, une part de ma vitalité. Mais au-delà, il s'agit sans doute pour le photographe de rendre visible l'invisible en brisant l'ordinaire de la représentation et la linéarité d'un temps social fondée sur la répétition et l'oubli. Poétique de l'espace et de l'insignifiance ! Poétique de la déflagration et de l'incendie ! Poétique de l'éphémère et de la surrection ! L'image laisse place au silence de la forme et de l'ombre qui monte subrepticement de la terre pour répandre son opacité. Cette part obscure est la condition du voir, véritable métaphore sensible de l'autre versant du chemin que nous empruntons et qui s'efface à mesure que triomphe en nous l'intentionnalité de la conscience, cette puissance trompeuse et tyrannique.

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Lorsqu'on a passé, comme moi, presque quinze années dans les brumes industrielles du septentrion et dans le caracère mondain de la prolifération humaine, il devient urgent de dépouiller l'homme, de le réduire au silence devant l'énigme d'une cime qui n'attend rien, ne veut rien et qui, dans son insignifiance même nous rappelle à notre plus totale étrangeté. Les territoires virginaux font signe vers la part ombreuse de ma vie et son indéniable pauvreté. Les brumes enlacées et disparates sont les métaphores de ce que nous appelons pompeusement l'Être, être qui se désagrège avec le moindre courant d'air. L'impermanence n'est pas qu'une idée mais une expérience que chaque singularité optique rappelle furtivement, dans sa fugacité d'instant et avec elle, c'est la gratuité de notre présence et ses immenses possibilités de vie qui surgissent du fond obscur pour se risquer dans l'expérience étoilée d'une traversée sensorielle.

 

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Et cela qui n'est pas rien suffit à ma joie.