Faille - Malte

C'est dans le cadre d'une réflexion et d'une discussion collectives avec des amis chers que m'est venue cette idée : le savoir n'est pas une chose qui pourrait faire l'objet d'une quête ou d'une conquête. S'il est placé comme finalité du désir, alors il ne peut être que manqué et témoigne d'une pulsion de maîtrise dont la faille irréductible est la condition première et son intentionnalité, une illusion. Cette vision au fond platonicienne ne fait qu'entretenir une course à l'échalote confondant indéfiniment savoir et connaissance.

Qu'est-ce donc qu'un savoir ? J'y vois pour ma part non pas quelque chose qu'on pourrait posséder mais un processus, un tracé psycho-physiologique essentiellement inconscient et ombreux par lequel se constitue l'organisation d'éléments idiosyncrasiques épars. Le savoir est l'apparition d'un ordre intérieur appartenant en propre à la subjectivité. Et c'est au prix d'un trajet plus ou moins long et laborieux qu'une hiérarchie parvient à la lumière de la pensée consciente et troue soudainement le champ de la représentation. Alors le sujet peut dire "je sais cela".

Ce que nous appelons tel ou tel savoir est en fait le résultat, la conséquence d'une appropriation subjective qui ne va pas sans métabolisation, sans l'apparition d'une ligne de force intérieure qui doit trouver son expression dans le langage symbolique. De la nuit organique et de son fonds indiscernable naissent de nouvelles intensités qui forgent le caractère dynamique de la subjectivité vivante et dont le savoir est l'expression symbolisée.

En ce sens le désir de savoir n'est certainement pas étranger à un certain "savoir de son propre désir" comme tentative de constituer une congruence entre la part obscure de son être et sa part lumineuse, celle qui se donne à voir dans le monde et se saisit dans la langue toujours manifeste (au sens freudien). L'écrit émerge de l'obscurité comme la parole dont on ne sait guère la source nocturne. C'est dans ce sens que la parole démocritéenne de la reconnaissance d'un non-savoir originel prend toute sa dimension. Montaigne ne se demande pas à la manière de Kant ce que la raison universelle peut connaître mais ce que lui, Michel de Montaigne, sait en vérité. C'est bien le sens de sa formule célèbre "que sais-je ?".

Je pose donc ici une distinction avec la connaissance comme régime de la culture, comme hétéronomie fondamentale à l'image du discours des maîtres, du pouvoir institutionnel de la langue, de l'accumulation d'éléments articulés du dehors par intériorisation des normes. La connaissance ne dit rien du savoir réel du sujet parce qu'elle demeure liée au pouvoir hypnotique de l'objectivité. Il se peut même qu'elle le maintienne au plus loin de sa source à l'image de ces élèves ou de ces étudiants qui apprennent des contenus sans saveur, qu'ils s'empressent d'oublier une fois le processus boulimique achevé dans une régurgitation pathétique, au moment de leurs examens finaux. 

Mais il en va de même pour ces maîtres qui ne vivent que par les maîtres et qui ne laissent pas de place à ce tracé mystérieux et tellurique dans lequel se joue le risque d'un savoir inaudible et décalé parce qu'insulaire et subjectif. Comment le maître, produit des institutions pourrait-il laisser surgir un savoir s'il doit sa prétendue maîtrise, sa connaissance, à ces mêmes institutions ? Sans l'accès à sa propre nuit, il n'est pas impossible de se perdre dans la connaissance et de ne pas avoir la possibilité de découvrir ce savoir qui est sans maîtrise réelle et qui s'accomplit dans le silence.

Se pose enfin la question du passage de la connaissance au savoir. Pour ma part, je fais le pari que l'enseignement d'un professeur ne vaut que si la connaissance est articulée à un savoir, certes inapparent, mais qui interpelle l'élève dans l'émergence et l'écoute de ce quelque chose qui fait signe vers leur intériorité subjective respective et leur puissance mutuelle de pensée. C'est à cette condition majeure que le professeur suscite chez l'élève le souci risqué d'une interrogation. Sans doute est-ce également à cette condition qu'un régime intersubjectif devient également réel, lorsque le savoir énigmatique de l'un se frotte au savoir énigmatique de l'autre.  

Ici, la culture et la connaissance ne deviennent au fond que des prétextes ou plutôt des pré-textes à un texte original que chaque humain, comme sujet singulier, doit pouvoir élaborer afin d'habiter son propre monde et avoir accès à une part de sa vérité.