Brumes liquides sous les coteaux

C'est dans un état d'ahurissement matutinal que je me précipitai hier, au sortir du lit, sur ma terrasse pour contempler le jour nouveau et ses brumes liquides. Ma nuit n'avait pas été bonne, chahutée par des récurrences nodales insurmontées. Il me semblait éprouver, au coeur d'une horizontalité véhémente, la balance d'un rythme anarchique, rétif à la régularité qui rassure et offre au sommeil, en général, sa garantie.

Que diable s'était-il passé pendant la nuit ? J'avais tout de même dû m'assoupir et m'abandonner un peu. Le ciel lourd de ses nébulons retors s'était, la veille, abattu sur la terre. Il s'était aussi emparé de mon esprit, perméable aux ondes océaniques qui font la mélancolie et me rappellent aux temps anciens de mes impuissances d'enfant. Les Pyrénées en avaient profité pour s'échapper, comme souvent dans ces cas-là. Je l'avais bien remarqué. Elles avaient filé à l'anglaise, plus loin vers le sud, au méridion, pour se soustraire au regard fatigué du sédentaire.

Le mot me vint ce matin-là, comme ça, d'un coup, comme un miracle blanc dans mon oeil noir de noctambule désabusé, devant l'audace des ces cimes réapparues sur des rivières fantomatiques. Ce mot fut : Dessaisissement... dessaisissement! Me voilà aussi nu qu'il est possible et aussi fugace que ces lambeaux brumeux, voiles disparates comme peut l'être la vérité. 

Vagabondage

 

Si l'angoisse est cette intime terreur devant la disparition programmée de ce qu'on possède, face au pressentiment de la perte irréparable d'un objet investi, voilà le remède, le remède absolu. Il est là ce matin devant mes yeux hagards, obscène dans sa simplicité même, d'une telle évidence que la raison ne parvient pas à s'y résoudre. Que possédons-nous ? Qu'ai-je à perdre ? Qu'ai-je jamais eu qui fut définitivement mien ?Rien ! Rien de rien ! Pas même ce paysage qui se dérobe non quand je veux mais quand il le veut. Je ne suis qu'un passant comme les neiges de mars sur l'Ourlène ou l'Escuret. 

Dépossession

 

Ce mot m'avait rappelé quelque chose. Je me souvins alors d'un passage de l'Antinature de Clément Rosset que j'avais lu, il y a quelque temps un peu vite. Des bribes me taraudaient l'esprit au moment où je songeai au dérisoire qui est celui du sentiment de deuil, à la même inanité qui est celle de l'angoisse de la perte. Là encore, nous raisonnons à l'envers. Schopenhauer s'est trompé. Le monde n'est pas absurde. Non. Il est insignifiant comme ces nuages et ces flocons évanescents qui virevoltent dans l'azur. L'homme ne possédant rien ne peut définitivement rien perdre. 

Passage

 

"S'il est vrai que la philosophie est d'abord médecine, moyen parmi d'autres de se guérir contre l'angoisse, il est également vrai que cette tâche cathartique peut se concevoir selon deux grands ordres d'intention : rassurer en redonnant du sens, ou rassurer en en privant complètement. Faire croire que l'objet n'est jamais perdu ou qu'il n'est jamais vraiment donné. Dans l'un et l'autre cas est levée l'angoisse toujours afférente à la crainte d'une déperdition : que rien ne soit perdu ou que rien ne soit à perdre signifiant également l'improbabilité d'une perte. La seconde voie qui est celle de la pensée tragique, celle de "la logique du pire" conduit à une plus grande sécurité que la première.[...] C'est au renoncement à toute possession qu'invite la représentation d'un monde dénaturé." Clément Rosset, L'Antinature, p.72

 

Noctambules