L'Ami

 L'Ami - Image de Démocrite

Chacun suit immanquablement une sente, se laisse aller à la teneur secrète d'une intériorité qui fait mystère pour soi mais aussi le plus souvent pour les autres, même si le flair subtil du psychologue et du généalogiste pourra percevoir à l'arrière, sans l'identifier pour autant, un régime de forces plus ou moins incisif, plus ou moins actif ou réactif, une façon de se tenir, d'entrer en relation, de parler et d'insister, une apparence jouée ou surjouée pour exister sur la scène du monde.

L'honnêteté, la générosité, comme le repli ou la fuite dissimulent l'essentiel : les véritables besoins qui travaillent en sourdine et arrachent la subjectivité à son audace vitale. J'en ai connu qui, au moment où s'offraient à eux de nouvelles possibilités, s'échappaient et disparaissaient méthodiquement, faisant table rase du passé. Comment articuler l'expérience tant attendue d'une nouvelle rencontre par exemple et le monde ancien sur lequel on a édifié l'aménagement de sa solitude ? Comment demeurer fidèle à l'infidélité qu'on a soi-même pratiqué par commodité, par facilité, parce qu'on avait momentanément besoin des autres pour supporter sa misère ?

Chacun s'est habitué à taire ce qui doit être tu pour conserver une image flatteuse, cette représentation qui prolonge dans le théâtre intérieur le "moi grégaire" -ce même moi qui s'offusque d'être bousculé par des perspectives nomades et indociles. Cette attitude propre qui décide des modalités relationnelles dépend intrinsèquement du système hiérarchique qui s'est emparé de sa force vitale pour lui donner une forme plus ou moins acceptable et un visage domestique dans lequel on doit reconnaître ce qui rassure depuis toujours, ce à quoi on a également renoncé et qui constitue son habitus idiosyncrasique, et qu'on appelle d'une manière fleurie, une sensibilité

Toute relation d'amitié met en jeu un rapport de structure hiérarchique intérieur par lequel s'affrontent telluriquement des forces qui entrent en scène pour décider du type de lien et de la dose de vérité à l'oeuvre dans ce qui se noue. Ces forces masquées à nos propres yeux décident de la congruence réelle qui échappe à la conscience claire ordinaire mais que l'esprit fin peut flairer discrètement. C'est l'affaire du Cynique, du Chien, de celui qui renifle et qui sent plus qu'il ne voit car, à dire vrai, il n'y a rien à voir, ces choses-là n'étant pas visibles. 

C'est là toute la difficulté pour la conscience tragique qui se sait seule tant elle se heurte aux bornes fixées par la croyance et aux besoins de soumission qui sous-tendent cette dernière. Sous le discours revendiqué, sous les paroles de bonté ou d'amitié, de générosité se joue une partition animale qui est fondamentalement affirmative, créatrice ou veule, domestiquée, normative et soumise. 

ll n'y a rien de pire que sentir qu'on connaît l'autre, qu'on le reconnait immédiatement et qu'il en deviendrait ainsi prévisible. C'est là le signe d'un affaiblissement relationnel et d'une perte évidente de vitalité. Nous mesurons nos amitiés à la dose de vérité que nous pouvons soutenir côté-à-côte dans une forme de don qui n'est pas éloigné de ce qui peut faire oeuvre lorsque l'artiste se confronte à une matière et s'en trouve modifié par elle, lorsque le poète est travaillé par des mots qu'il ne choisit plus et qui l'amènent à défricher des terres inconnues et encore ensauvagées. Ces terres se croisent et s'entremêlent au point qu'on ne sache plus très bien ce qui appartient en propre à l'un ou à l'autre. Cela, en vérité, importe peu car plus on crée, plus on se tient fraternellement éloigné de soi-même, ce qui est le signe de toute véritable relation d'amitié.