Résultat de recherche d'images pour "désir mimétique"

L'observation distanciée d'une conversation entre adultes, que ce soit sur le lieu de travail ou ailleurs, fournit une bonne occasion d'analyser la structure généralisée et dramatiquement ordinaire du désir mimétique soumis à l'infernale logique de la reconnaissance. Le désir mimétique est désir du désir de l'autre. Si René Girard l'a largement thématisé, on doit à Hegel et à ses commentateurs tel Jean Hyppolite de l'avoir pensé. Le désir du sujet se constitue d'abord dans le fait d'être soutenu par le désir de l'autre - qu'on songe à l'enfant qui a besoin pour se développer du désir de sa mère- puis dans l'affrontement au désir de l'autre qui lui donne une occasion d'affirmation dans l'espoir de se saisir soi-même comme être-là dans sa propre essence. Le désir mimétique est une modalité de la guerre plus ou moins policée entre sujets déterminés par une même structure grégaire dont l'affirmation de l'un repose sur la négation de l'autre et réciproquement. 

Que des enfants se battent pour posséder le jouet qui a été choisi par l'un d'entre eux -et pas les autres jouets disponibles, montre assez que le véritable enjeu n'est pas la possession de cet objet mais la convoitise exercée par celui qui affirme son désir dans son choix. La valeur de l'objet est avant tout imaginaire car ce qui est visé par le désir du groupe c'est bien le désir de l'enfant qui a affirmé sa puissance dans sa détermination. Voilà l'origine de la haine, de l'envie, de la jalousie, ce que Girard appelle "la rivalité mimétique". "Celui qui nous empêche de satisfaire un désir qu'il nous a suggéré est vraiment objet de haine". Posséder l'objet, c'est imaginer se faire reconnaître par la meute et avoir le sentiment de donner une assise objective à sa réalité singulière, à son désir alors même que celui-ci reste captif du désir des autres. 

Le désir mimétique est sans doute la première expérience, dans le langage spinoziste de la passion triste en ce qu'il aliène le désir du sujet, le condamnant à errer dans une conflictualité aux enjeux essentiellement imaginaires. Hegel analysera le devenir du désir dans la fameuse dialectique de la maîtrise et de la servitude.

Pour en revenir à la conversation entre "adultes", il est remarquable de constater combien chacun et pour ce qui relève de l'expérience matinale, chacune prend la parole dans le seul but d'occuper l'espace et le temps en ramenant le sujet du jour à sa seule expérience, à son petit moi sans jamais tenir compte de ce qui vient d'être dit, toute expression n'étant qu'un prétexte pour conserver quelques instants de plus un pouvoir relancé par les interventions successives. Ce dialogue de sourdes est tout à fait révélateur de l'affrontement qui articule les subjectivités soumises au désir mimétique, à l'image du jouet que s'arrachent nos bambins immatures. Ce n'est pas le dit qui importe mais la parole comme expression faussement singulière d'un sujet capable de faire taire la parole de l'autre. De cet affrontement ne naît aucune idée, aucune pensée, ni aucun point de vue individuel. L'enjeu n'est pas là. Il s'agit uniquement de faire exister magiquement sur la scène un moi soumis au regard des autres et soucieux de leur montrer qu'il existe en s'emparant de la parole.

Le désir mimétique peut se comprendre comme l'un des principaux obstacles à l'intersubjectivité qui suppose d'abord et avant tout une capacité d'accueil de l'altérité et partant, la reconnaissance d'une faille que rien ne vient combler. A quelles conditions le désir du sujet peut-il rencontrer le désir de l'autre sans sombrer dans le mimétisme de la reconnaissance et la lutte qui l'accompagne ? Tout l'enjeu est là. A en croire Merleau-Ponty, "dans le dialogue présent je suis libéré de moi-même [...], l'objection que me fait l'interlocuteur m'arrache des pensées que je ne savais pas posséder, il me fait penser en retour." Oui, mais c'est à condition que le sujet soit délivré, au moins en partie, du caractère grégaire du désir dans l'expression de sa singularité et qu'un tiers symbolique vienne articuler la relation pour faire cesser le jeu d'images en miroir. Pour Platon, ce tiers est l'Idée, la recherche du vrai ou de la connaissance (Aristote). Pour Spinoza, le tiers est la Nature et ses déterminations infinies. Sans la mise en oeuvre d'une instance régulatrice, il est à craindre que le mimétisme ne soit jamais surmonté et avec lui les dialogues de sourdes et de sourds auxquels, il faut bien le dire, il est difficile d'échapper.