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Après une discussion stimulante avec quelques bons amis, j’en suis venu à distinguer cinq niveaux qui ne sont en rien normatifs mais qui me semblent dire quelque chose de ce qu'on appelle penser.

Premier niveau : « ça pense ».  Il s’agit là du registre psycho-physiologique inconscient dont le corps est la ressource fondamentale en tant que dynamique de forces (propriétés émergentes de la matière organisée dans l’atomisme, conatus chez Spinoza, vouloir-vivre chez Schopenhauer, dynamisme pulsionnel et pensée inconsciente chez Nietzsche, inconscient freudien, jungien etc.). A ce niveau, la pensée n’exige en rien la conscience mais une forme de sensibilité adaptée au réel à partir d’un principe directeur ou d’une hiérarchie. On peut alors sans contradiction soutenir ici que tous les êtres vivants pensent (animaux, végétaux). Chez l’homme, ce registre est sans doute le plus fécond et le plus riche en tant qu’il concerne le réel même du sujet dans son idiosyncrasie. Réel qui se manifeste dans ses rêves, dans ses fantasmes, dans les profondeurs a-symboliques de son être.

Second niveau : « ça parle ». Nous parlons, mais que disons-nous ? Tel est le registre commun du « on » dans lequel le relativisme subjectif (des affects, des impressions, des sentiments) vient rencontrer la structure conventionnelle de la langue. Nous parlons pour parler. Non pour dire quelque chose mais pour inscrire l’égocentrisme ou le narcissisme primitif dans la norme sociale, manière de convertir l’idiosyncrasie inconsciente en processus grégaire. Il s’agit là du régime ordinaire de la doxa dont la formulation ne vise qu’à entretenir l’expression collective de certains affects dominants qui ne sont pas à ce niveau interrogés : (reconnaissance, narcissisme, pouvoir, vanité, angoisse, peur etc.).

Troisième niveau : « on sait ».  Tel est le registre de l’école, de l’université, comme expressions de la maîtrise du savoir. La figure emblématique du « on sait » est le professeur, celui qui sait parce qu'il a hérité des maîtres et qui, soutenu par une institution, s’adonne aux savoirs objectifs dominants, ceux de son temps. Le professeur est le gardien du temple de la connaissance officielle au service du Grand Autre dont la culture est la justification et la norme. Le professeur n’est pas payé pour penser mais pour entretenir le paradigme socio-culturel qui lui attribue une place et un rôle de transmission. Aujourd’hui humilié par sa nouvelle dénomination d’enseignant et bientôt d’accompagnateur, il fait fonctionner un système qui se passe de toute question parce qu’il vise la réitération du connu. Comme il ne pense pas, il s’accommode sans peine de sa propre déconsidération. Kierkegaard dans ses Miettes philosophiques considère le professeur comme « celui dont la pensée est devenue une propriété indépendante du penseur ». Ce qu’on sait, c’est sous la bannière rassurante de l’objectivité et de la science comme type de discours désincarné et englobant, et dont les systèmes philosophiques sont des répliques souvent hallucinées. Kierkegaard vise évidemment Hegel comme expression la plus nette d’une pensée sans penseur parce que perdue dans l’imagination d’un réel devenu magiquement rationnel contrairement à tout « existant ». C’est dans le même ordre d’idée que Heidegger dira un peu plus tard que « la science ne pense pas » parce que ses procédures sont rivées à un paradigme auto-constitutif. Notons enfin qu’à ce niveau, la pensée, enserrée dans la norme de l’objectivité, ne peut être que sérieuse, grave, lourde. Pas question de rire ou de pleureur et moins encore de pleurer de rire. Nulle ironie et pas d’humour possible à ce niveau comme le remarque Kierkegaard. Ici, la pensée n’a pas de type propre et pas de corps. Elle se pense comme le réel même ou comme la catégorie du progrès de l’humanité ou de la raison. On ne plaisante pas avec le savoir objectif et moins encore avec l'absolu !

Quatrième niveau : « je dis ». A quelles conditions puis-je dire quelque chose qui soit l’expression de ma singularité ? Ici, se pose le problème d’un dire articulé au premier niveau, au « ça pense en moi » que Nietzsche a si bien repéré. Comment être à l’écoute de ses forces propres, de son idiosyncrasie, de sa puissance onirique, de sa créativité sinon par l’introspection, par le travail psychique visant à faire émerger des intensités profondes et les motivations inconscientes du sujet. Cet effort ne va pas sans une intentionnalité particulièrement aventureuse dont le souci de soi est l'enjeu premier et décisif. Sans ce passage, la pensée demeure clivée, séparée de ce qu’elle peut parce que inféodée aux ravages du grégarisme et des structures de normalisation qui interdisent toute expression libre. De ce point de vue, la psychanalyse, la psychothérapie sont des moyens -mais pas des fins en soi, de faire advenir un « je » capable de « se » dire après avoir déblayé le terrain. Toutefois, la limite de ce niveau apparaît assez vite : c’est le risque d’enliser le « penser » dans une circularité subjective consistant en une interminable archéologie des profondeurs faisant osciller le dire d’un « ça pense » à un « ça parle ». 

Cinquième niveau : « penser ». Cet acte met le penseur aux prises avec l’impensé, avec ce qui est hors de la représentation et qui articule le « ça pense » comme type vital singulier à l’énigme du réel. C’est là que le philosopher prend tout son sens : penser le réel dans son caractère énigmatique et proprement insaisissable, tel est l’enjeu et l’activité privilégiée du penseur. Celle-là fait naître des concepts qui sont avant tout des « personnages conceptuels » (Deleuze), c’est-à-dire des types de vie, des régimes de force, des expressions de l’idiosyncrasie exprimant « le plan d’immanence du sujet » dans sa rencontre avec le réel. On pourrait dire ici que le cinquième niveau fait converger le premier et le quatrième en l’ouvrant vers l’ailleurs. Le penseur n’est plus celui de son temps ou de son pays (laissons cela aux professeurs et aux journalistes) mais il est un « inactuel » au sens nietzschéen, jamais réductible aux catégories socio-historiques de son époque. Il se montre capable de déterritorialisation et de reterritorialisation. En d’autres termes, le penseur philosophe va voir ailleurs. Il se risque au plus près de l’originaire à la manière de l’Idiot qui est à la fois du village et de nulle part, dans cette contrée intérieure qui le soustrait aux vicissitudes communes. Le penseur pense avec son corps tout entier. Il rit comme Démocrite et pleure comme Héraclite. Son sens de l’humour l’amène à se railler du sérieux de ses contemporains affairés. « Il se moque des maîtres qui ne se moquent pas d’eux-mêmes » et se risque aux parages de la plus totale incertitude.