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Première nuit de ces vacances de février : sévère insomnie. Me voilà chahuté entre reflux gastrique et rhino-pharyngite fulgurante. Je ferme l'œil mais un tohu-bohu incessant résonne dans mon crâne pressuré. La température monte très vite. Ça pense à un rythme infernal ! Les idées s'enchaînent dans des argumentaires serrés. Ça pense tellement que pourrais écrire un essai de vagabondages intérieurs rien qu'en dictant à ma secrétaire personnelle le torrent de syllogismes intimes dont je suis le témoin hagard. Vers 3 heures du matin, à moitié comateux, je me réfugie dans les Journées perdues de Frédéric Schiffter pour qui j'éprouve en ce moment d'errance une vraie fraternité dans l'expérience de la dissolution du temps. Je vaticine de page en page au gré de ses humeurs balnéaires et impressions de noctambule et je me sens un peu moins seul. Je me calme. Le rythme lent des siestes et des horizontalités inactives me rappelle à l'essentiel. J'aime le style, l'humour et souvent l'audace du propos, toujours élégant, parfois cru mais jamais vulgaire. Et puis, ce n'est pas sans un certain plaisir que je découvre le récit que nous lui avions fait avec Sibylle de notre rencontre avec le philosophe du pire -Clément Rosset, au Néo-Mexique.

L'auteur des Journées perdues est venu il y a peu en Béarn présenter son art de l'ennui. C'est toujours pour moi un plaisir amusé de l'entendre évoquer son rejet de la philosophie et des philosophes tout en se réclamant simultanément de Lucrèce, Montaigne, Schopenhauer, de Cioran, Rosset et des moralistes. Il est vrai que ceux-là sont les mal-aimés de l'université française, souvent refoulés du côté de la littérature ou réservé aux latinistes pour ce qui concerne le disciple d'Epicure. Je comprends Frédéric. Se laisser réifier sous l'appellation philosophe d'origine contrôlée, a quelque chose d'exaspérant et d'aliénant. Comment ne pas y voir une récupération et un recyclage de la pensée critique par un capitalisme mondain avec ses emposteurs médiatiques exploitant sans vergogne la niche rentable des sagesses à bon marchéOn peut en revanche être certain que l'esthétique de l'ennui de notre ami ne sauve de rien, ce qui en défrise plus d'un. 

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D'aucuns confondent philosophie et religion sans même s'en rendre compte -ce qui est le plus grave, bricolant des accommodements plus ou moins sophistiqués pour faire passer la pillule. Mais ce qu'ils ne disent jamais, c'est le besoin qui précède et détermine cette collusion, besoin qui "convertit" l'exigence de vérité, donc d'incertitude, en une dogmatique du sens, de la raison universelle, de l'Histoire, du progrès ou de la transcendance. Comment ne pas pressentir sous le discours rassurant un affect de peur voire une angoisse devant la nihilité de toute chose? L'homme, cet "animal polémique" comme le note notre philosophe sentimental, échapperait-il à la déraison, au chaos d'où tout procède ? Quelle dose d'inquiétude faut-il pour adhérer à ce point à la magie du langage qui est le véritable objet de la croyance ?  C'est en ce sens que Clément Rosset parodie Descartes : "Je pense donc je mens", et j'ajouterai : je crois donc je trompe.

J'ai particulièrement aimé la page (88) consacrée aux trois catégories d'incroyants : les agnostiques-athées et je-m'en-foustistes, les incroyants anxieux (les pratiquants), et les incroyants fanatiques. Les derniers sont d'autant plus virulents et agressifs qu'ils doutent et ignorent par définition ce en quoi ils croient. Rappeler que toute croyance est sans objet est un "pharmakon" (un remède) dans la perspective épicurienne, un traitement de choc pour se radicaliser véritablement, c'est-à-dire en revenir à la racine des choses sans se laisser berner par la représentation. Si, comme le note Frédéric, les incroyants du premier genre sont heureux -ce dont je ne suis pas certain, c'est bien qu'un travail psychique par lequel le sujet s'affranchit des fadaises de l'imaginaire produit des effets en termes de santé mentale, ce qui, j'ose le terme, est un enjeu éthique (aïe !, Désolé cher ami !) même si, pour ma part, je parlerais ici moins de bonheur que de liberté ou comme Spinoza de libération relative. 

L'évocation du système scolaire par notre essayiste aura suscité quelques réactions d'autant plus vives que discrètes notamment de la part de professeures présentes (qui m'ont envoyé quelques messages). Comparer l'école à "un bagne" est tout sauf anodin et ne peut que brusquer les oreilles de celles qui consacrent ou ont consacré leur vie professionnelle à l'enseignement. Mais enseigner le français, les mathématiques ou l'histoire, ce n'est pas la même chose que professer la philosophie. Cette discipline qui n'est pas une matière exige un écart, une dérivation, un clinamen critique héroïque en ce qu'il impose un type d'implication subjective exemplaire qui navigue à la fois dans l'institution et hors d'elle. Cet écart nécessaire peut rapidement devenir intolérable et dans certaines conditions briser l'équilibre du sujet. Comme l'écrit Frédéric parodiant Lacan (page 166) et en réponse à une lettre de Guy Karl : "Enseigner la philosophie c'est délivrer un savoir qui n'en est pas un à des gens qui, pour cela même n'en veulent pas."

Je ne fais pas ce constat lorsque j'entre en classe. Mes élèves sont très globalement désireux de se questionner. J'aime les rencontrer et philosopher avec eux. Ils me le rendent bien. En revanche, il en va tout autrement des personnels et des "adultes" du système. Ici, la douloureuse description de cette institution avec ses fonctionnaires zélés, ses enseignants-gnan et son encadrement dont l'obsession première est de garantir le fonctionnement de l'usine à gaz sans question ni pensée me rappelle que je n'en ai pas fini avec la carrière, que je n'ai pas fini de creuser. Frédéric s'en est sorti, comme il le note de manière terrifiante, « après plus de cinquante rentrées », une vraie condamnation aux travaux forcés. 

Moi, je préfère éviter de compter, m'installant psychiquement dans la vacance de l'esprit. Il me suffit de me laisser aller à la vaporisation esthétique et désinvolte de mes jours et mes nuits dans la veine des Journées perdues. A cette occasion, je jouis de ne rien faire tout en m'appliquant du mieux qu'il est possible. Alors, les choses ne font que commencer à l'image d'un chemin qui ne mène nulle part.

 

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