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 Clément Rosset est mort. Le plus authentique des philosophes contemporains s'est éteint. J'ai mal dormi ces dernières nuits. Je pense à l'homme que j'ai eu la chance de rencontrer. Je songe à tout ce que sa philosophie m'a apporté, à tous ces moments d'enthousiasme lorsque j'allais m'installer à la terrasse d'un café avec un de ses ouvrages, à tous ces échanges que sa pensée a nourris. Sa mort est un trou ineffaçable, une béance dans la représentation, un impensable comme l'est tout événement tragique. Tant de choses remontent à la surface que j'en suis moi-même étonné! L'annonce de sa disparition m'a bouleversé. J'ai, depuis lors, le sentiment d'être en deuil comme si j'avais perdu un proche, un familier, un Ami ou comme me l'a écrit Frédéric Schiffter, un Maître. Oui. J'ai perdu un maître de lucidité, pourfendeur tranquille des illusions les plus tenaces, un maître d'humilité et de sagesse tragique, un initiateur sans lequel mon cheminement personnel aurait été bien plus laborieux, plus obscur, plus erratique. La pensée de ce cher homme est indéfectiblement constitutive de l'itinéraire qui est le mien. 

J'ai découvert Clément Rosset peu après ma prise de fonction dans l'éducation nationale. Ce fut pour moi une rencontre philosophique décisive comme on en fait rarement me semble-t-il dans une vie. A l'époque, j'étais plongé dans l'étude de l'atomisme démocritéen et passais une partie de mes nuits à méditer la signification du hasard tourbillonnaire (Dinos) chez le penseur abdéritain. C'est dans le cadre de cette recherche personnelle que je lus la Logique du pire et conjointement me replongeai dans les Pensées de Pascal. Je vécus en pleine nuit une expérience quasi-mystique, ma "nuit de feu" en quelque sorte mais inversée par rapport à Pascal puisqu'elle me rendit définitivement à l'évidence de l'immanence du réel.

Silence et hasard sont les mots les plus aptes à faire signe vers le réel, des mots qui se passent de tout renvoi, de toute définition, de tout lexique. Des mots qui sont à ce point simples qu'ils se désignent eux-mêmes. Hasard, silence et tragique sont, à la manière de Nietzsche, les métaphores muettes du réel qui ne peut être signifié. Ils fusionnèrent ce soir-là dans une expérience non pas d'angoisse mais de jubilation un peu folle, d'exaltation soudaine, "une joie folle" ou un "fou rire" comme le note Clément Rosset dans La Force majeure. Que reste-t-il quand la raison cesse de tout régenter, quand la représentation cesse provisoirement d'envahir l'espace psychique ? L'angoisse ou le rire. Pour ma part, ce fut le rire.

Ma force vitale, ma singulière "imposture" jetée dans l'insignifiance d'un monde qui ne fait pas monde m'apparut avec l'évidence de la nudité. Il y avait certes de quoi rire et peut-être même mourir de rire devant la désolation ainsi découverte. Que faisons-nous là nus et sans gîte? Rien, pour sûr ! Ce rire tragique n'est pas sans lien avec le rire de Démocrite, un rire qui passa en son temps pour une perte de raison, pour une folie au point de semer le trouble et l'inquiétude chez les habitants d'Abdère. Peut-être n'avaient-ils pas tort ses contemporains! Démocrite ne dit-il pas qu'il préfèrerait "trouver une certitude causale plutôt que de devenir roi des Perses "? Si "la vérité est dans l'abîme" comme le note notre atomiste, c'est que le réel est simple donc inaccessible et sans explication possible. Clément Rosset est, à sa manière, un penseur démocritéen dont le scepticisme et l'agnosticisme lui ont épargné toute position dogmatique et tout affrontement d'ordre idéologique quoiqu'il n'ait pas été à l'abri de certaines tentations d'auteur.

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"Quand je me suis mis à croire à ce que j'écrivais, explique-t-il avec humour dans un entretien, j'ai fait une dépression nerveuse."

Quand on lui demandait quelles étaient les conditions pour accéder à la joie, il n'hésitait pas à évoquer Pascal et finalement cette grâce qu'on a ou qu'on n'a pas. C'est affaire de tempérament, d'idiosyncrasie et non de raison ou de démonstration. L'essentiel ne s'explique pas puisque il est sans double. C'est pourquoi l'acte philosophique est par nature un acte de démystification qui ne peut que mener au retrait, à la mise à distance du monde, à la pratique assidue d'un écart que rien ne peut résorber, "à l'école du réel".

Je comprends mieux pourquoi il prenait soin de se réfugier dans sa petite maison sur la commune aux parfums de Méditerranée de Galiléa au Néo-Mexique. C'est là que j'ai eu la joie de le rencontrer comme je l'ai déjà noté ici, et de déguster avec des amis un moment mémorable autour d'un Gin-Tonic philosophique. Nous parlâmes de tout sauf de philosophie savourant cet étrange Kairos à la faveur d'une ivresse partagée. 

Se tenant si "loin de soi", Clément Rosset demeure à mes yeux la figure vivante d'un Dérouté ayant accompli le trajet du philosopher jusqu'à la décomposition assumée du dire. Il restera pour moi ce maître "inactuel" à l'image du sage antique, situé quelque part entre Démocrite le rieur et Pyrrhon le sceptique.