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L'article précédent nécessite quelques précisions. Pour saisir ce qu'il en est de la structure paranoïaque, il faut se placer sur le plan des affects qui déterminent le fait de penser et non sur celui de la taxinomie psychiatrique. La plupart des constructions philosophiques, la totalité des élucubrations religieuses, ce que Comte appelle l'état théologique comme l'état métaphysique lorsque l'esprit s'évertue à chercher le pourquoi des choses, sont des émanations d'une paranoïa fondamentale dont l'objectif premier consiste à réduire l'étrangeté et l'hostilité de la nature c'est-à-dire du réel. C'est parce que le réel est indifférent à notre sort, parce qu'il nous détruit sans raison, parce qu'une goutte, une vapeur comme dit Pascal, suffit à nous précipiter dans le néant que nous sommes condamnés à cultiver une défiance indéracinable vis-à-vis de ce qui est. Comment ne pas croire qu'on nous en veut et que le sort ne s'acharne contre chacun d'entre nous ? Comment faire face au risque insoutenable dans lequel la vie nous a placés ?

Le mécanisme est simple : il consiste, comme le note Spinoza, "à faire délirer la nature avec nous",  à projeter sur ce qui ne fait pas monde, sur l'irrationnel et l'insensé le fonctionnement de l'ordre humain, son besoin irrépressible de sens. Ce délire est la structure paranoïaque par excellence. Anthropomorphisme et anthropocentrisme sont les acteurs de l'opération. On prête au réel des intentions, des volontés, des motivations, des finalités. On lui assigne un vouloir dont les dieux sont les métaphores terrorisantes ou les Idées auxquelles il faut sacrifier. On attribue aux choses un sens alors même que tout indique que la vie est insignifiante. Le réel implacable devient le miroir de notre angoisse qu'il s'agit de domestiquer en le rendant familier c'est-à-dire humain. De là le déni de l'injustice, du monde pulsionnel, de la folie, de l'absurdité et bien sûr, de la mort. On invente une âme éternelle, une justice divine, un progrès de l'humanité. On rêve d'un sens historique, d'une Raison universelle, d'essences pour faire tenir "la branloire", autant de chimères pour répondre à l'absurdité et à la violence que nous adresse notre imposture fondamentale dans un univers qui n'a que faire de notre si vaine et dérisoire présence. Si encore cela fonctionnait. Mais le réel est inéducable ou pour le dire autrement, ça coince, ça couine, ça déraille, raison pour laquelle il y a besoin d'une victime expiatoire, de la violence du sacrifice, du sacrifié, de la mise à mort, de l'enfermement (voir sur ce point le texte de René Girard La violence et le sacré), mais aussi des révolutions, des guerres, des causes à défendre, autant de retours si manifestes du refoulé et si vite effacé de la conscience.

Que le réel ne veuille rien, c'est douloureux surtout lorsque nous sentons comme le note Heidegger que "sitôt nés, nous sommes assez vieux pour mourir", mais ce n'est pas tout. Car ce serait oublier que l'homme est aussi un prédateur, qu'il est un carnassier avide de combler la faille qui l'habite ce qu'aucun dieu ni aucune théorie ne peuvent adéquatement réaliser. La paranoïa comme découverte d'une scission irréductible entre le sujet et le moi aliéné à une image dont l'autre est le porteur (et le miroir le garant) a une dimension persécutrice qui se constitue dans l'enfance et se propage dans la vie adulte de manière structurelle. 

La vie sociale, la politique sont des extensions de la paranoïa personnelle comme affect psychique archaïque et dont l'autre est le visage menaçant. Démocrite, Epicure et plus tard Machiavel et Hobbes puis Freud l'avaient bien compris. De manière plus récente, on doit à Lacan la saisie de cette structure en rapport avec le désir de connaissance, manière imaginaire de désamorcer la dangerosité du monde. La confiance dont certains se targuent n'est qu'une réponse illusoire à l'affect d'angoisse profonde qui sourd dans la psyché et qu'elle cherche à neutraliser sur le mode de la pacification. Il est remarquable que pour signaler la confiance relationnelle on se serre la main ce qui signifie qu'on n'est pas armés et que nos intentions ne sont pas belliqueuses. L'absence de couteau, de pistolet suffit-elle à rendre une intention ? Loin s'en faut. Comme le dit Machiavel, "entre un homme armé et un homme désarmé la disproportion est immense.". C'est pourquoi ajoute-t-il dans le Prince, "quiconque veut fonder un Etat doit par avance supposer les hommes méchants". A la dangerosité des choses et des divers vivants hostiles s'ajoute la dangerosité de l'homo sapiens, si mal baptisé et pour cause.  "Homo diffidens" devrions-nous dire : homme méfiant !

La paranoïa est première car le réel est psychiquement inhabitable, rationnellement incompréhensible et rétif à toute forme de compromis. Il reste au sujet humain d'user de son imaginaire et de la croyance. Son seul véritable pouvoir est là, dans le mouvement aliénant de la reconnaissance spéculaire qui tient le sujet à distance de lui-même comme du réel. Il semble bien difficile d'accepter ce qui se présente comme une condamnation. Pour apaiser son angoisse et tenter de mettre un terme à la persécution, on cherche la vérité, on veut démasquer le complot ourdi par la fortune. On se cherche dans le vaste projet philosophique de la connaissance de soi et, bizzarement, plus on se cherche, moins on se trouve. Remarquons que, si l'autre me cherche, il n'est pas impossible qu'il me trouve. Dans les deux cas, ça finit mal : des larmes et du sang !