Spéculaire ?Spéculaire

 La vie sociale et relationnelle s'articule autour d'un contrat qui consiste à éviter à tout prix l'irruption de la subjectivité, de sa profondeur, de ses tourments. Cela peut intriguer mais si nous constatons la nature des affects (la paranoïa) qui conditionnent l'adaptation du moi au réel, on peut comprendre qu'il soit absolument contre-indiqué de se laisser aller à la confession publique ou à l'expression de son fond obscur. Si nous sacrifions à la norme commune c'est parce qu'il s'agit de se sauver soi-même dans les apparences du jeu social en se laissant jouer, berner, séduire. Remarquons qu'avec ce jeu c'est aussi une part de l'humanité qui est sauve contre la pulsion instinctive, contre la violence brute de la nature, contre la courbure grimaçante et torturée de nos penchants. Il est par conséquent possible de voir dans cette convention bien comprise une forme d'adaptation superficielle mais assez efficace qui est celle du polissage social et par extension d'une relative politesse. La logique du masque est la règle et le masque protège autant qu'il cache de la sauvagerie de nos impulsions.

 L'un dissimule ses complexes, l'autre la fuite de sa maisonnée, d'une femme ou d'un mari insupportable, celui-là parle de tout sauf de ce qui le meut en vérité, celle-là gravite autour d'une faille narcissique qui est d'autant plus présente qu'elle est tue, un autre enfouit ses toxicomanies, sa violence, ses traumatismes et celui-ci revendique des vertus et pratique l'envie, la jalousie sans même l'apercevoir etc. Chacun parle mais évite de dire, de se dire soi-même ou d'entendre l'autre dire ce qui l'anime en vérité. Telle est la jouissance de la parole qui fait l'économie de la rencontre intersubjective tout en donnant l'illusion d'avoir partagé bien des choses. Il est assez remarquable que le masque laisse passer un certain nombre d'éléments par devers soi, dans l'ombre de la parole. L'envers du décor circule un peu pour qui entend le non-dit du discours. 

 Toujours est-il que ce contrat que nous tissons avec les autres est à l'évidence un pacte de non-agression. Dans ce jeu, chacun prend plus ou moins plaisir à se faire passer pour celui qu'il n'est pas, à fabriquer un rôle qui le tient à distance de ses secrets comme à distance du secret des autres. Nous nous comprenons dans ce théâtre qui ne consiste pas seulement à se mentir à soi-même, à se détourner de sa condition comme l'a bien vu Pascal mais aussi et surtout à ne pas donner prise aux autres, en somme à nous protéger du risque majeur de l'exposition subjective qu'on ne pardonne guère compte tenu de son accent de vérité, rarement admissible.

 C'est dire si la rencontre est dangereuse. Se livrer, dire ce qu'il en est de ses affects réels, de ses craintes, de ses obsessions, de ses frustrations, de ses tentations reviendrait très certainement à armer l'autre, à lui fournir un arsenal prêt à l'emploi pour colporter, humilier, railler, nuire, détruire. Homo homini lupusHomo diffidensCau te. Les philosophes sérieux le savent. Se tenir à distance est une précaution nécessaire, une prudence procédant de la plus grande lucidité.

 Il y a un tel écart entre ce qu'on pourrait se raconter à soi-même si on s'y autorise dans le secret de son intimité et ce qu'on narre sur la scène sociale, qu'il faut bien admettre l'existence d'une possible coupure, d'une scission voire d'un déni des profondeurs barrées par l'intériorisation des images qui font le moi grégaire. Comment ne pas éprouver la morsure de la solitude dans ce qui pointe en nous et qui doit être maintenu hors d'état de nuire ? La solitude et l'errement subjectif sont le prix à payer pour ce refoulement organisé, un prix servant l'intérêt social et dont le moi est le prolongement sur la vaste scène de la représentation.

 Se risquer dans la parole c'est marquer un arrêt, faire étymologiquement scandale, cesser de jouer provisoirement le jeu, "ne plus céder sur son désir" comme dirait Lacan, en opposant à la défiance générale la confiance dans son propre désir, ce par quoi la vérité du sujet peut prendre sens. Mais notons que l'expression de ce désir socialement inaudible ne se fait pas sans affrontement intérieur, sans devoir vaincre la structure organisée en soi et intériorisée de la convention qui nous tient ordinairement à distance de nous-mêmes. Cette confiance est en fait la victoire d'une nouvelle hiérarchie par quoi le sujet saisit un peu mieux ce qu'il en va de lui et de son désir de vivre.