Ayo, gardeure de troupeaux

L'autre jour, profitant d'une accalmie, si rare en ces temps de marasme météorologique, j'ai filé dans les hauteurs pour une errance solitaire et féconde sur la bordure centrale de la Sède de Pan. Je n'avais pas prévu de compagnie pour cette déroute montagnarde. Et pourtant, une femelle border collie s'est liée d'un curieux amour pour moi et réciproquement -c'est comme ça que je lis la chose, et m'a accompagné tout le jour, de l'aller au retour, obéissant gentiment aux précautions que je formulais à l'approche d'un troupeau de vaches béarnaises aux aguets, répondant à mes sollicitations avec une douceur et un regard troublant qui semblait dire : nous nous comprenons. Nous partageâmes comme un vieux couple de randonneurs aguerris, boudin basque, pain au chorizo et gâteaux dans une tranquillité silencieuse et réparatrice face aux cimes pyrénéennes encore marquées par l'hiver et les neiges de printemps.

Gardeure de troupeaux

J'ai songé à Schopenhauer et à son amour des chiens, à cette reconnaissance des vivants qui transcende l'espèce et les catégorisations humaines, à sa critique bien légitime du Christianisme qui ne fonde la valeur morale qu'en la conscience de l'Homme, seule créature raisonnable, renvoyant les "bêtes" au niveau des "choses sans raison dont on peut user à sa guise" comme dit Kant. Cette conception étroite, anthropocentrique et meurtrière à l'endroit des animaux est d'une affligeante bassesse si on la compare au bouddhisme. Le vieil Arthur ne s'y est pas trompé : « Les animaux sont principalement et essentiellement la même chose que nous. » Si, comme le note La Bruyère, "il n'y a que trois événements dans l'existence : naître, vivre, mourir", qu'est-ce qui nous distingue sur le fond des autres vivants ?

Ce fut difficile et émouvant de quitter Ayo, le chienne "gardeure de troupeaux" ayant eu le sentiment d'un partage intersubjectif  autant qualitatif que silencieux, peut-être supérieur à bien des relations humaines. Avant de rentrer chez elle sous les ordres de son maître, elle se retourna 4 fois dans ma direction comme pour dire  : je me souviendrai de toi.

Ayo