Volonté de puissance

"La manière dont les hommes appréhendent les choses [...] n'est en fin de compte qu'une interprétation déterminée par ce que nous sommes et par nos besoins". Voilà ce qu'écrit Nietzsche dans l'un de ses nombreux fragments posthumes (FP XII,7[60]). Cette formule a le mérite d'attirer notre attention sur l'origine masquée de tout discours, de tout énoncé, de toute affirmation. Ce n'est pas tant le problème de savoir qui parle et interprète ou que vaut ce que nous disons qui se pose ici mais plutôt qu'est-ce qui se dit à notre insu lorsque nous parlons, lorsque nous attaquons une position philosophique, lorsque nous opinons d'une manière ou d'une autre. Le flambeau comme le marteau du génial Moustachu éclaire et fait résonner l'envers de la parole, le régime de besoins et d'affects, "le processus" comme il le note qui propulse une volonté hors d'elle-même, sur la scène toujours outrancière de la représentation avec ses acteurs, ses personnages, ses fictions, autant dire ses attachements inaperçus, ses mécanismes de répétition et de défense, ses réitérations pulsionnelles. Dans le magma d'une interprétation que le sujet parlant méconnait se niche l'expression de ce réel aussi intime qu'étranger -donc chéri, "réel qui revient sans cesse à la même place" comme dirait Lacan pour dire toujours ce que l'être parlant veut absolument taire, surtout lorsqu'il croit parler le plus librement possible.

Ainsi peut-on lire chez de nombreux philosophes la critique acerbe et souvent caricaturale d'autres philosophes avec une véhémence d'autant plus expressive qu'elle tait avantageusement sa propre source. On peut penser par exemple à Pascal vis-à-vis de ses maîtres Descartes et Montaigne, à Kant vis-à-vis d'Epicure comme à des figures plus contemporaines qui ne se lassent pas de taper sur des auteurs comme si ce combat aussi inutile qu'incertain méritait d'être mené et pouvait faire sens. 

Avec Nietzsche comme avec la psychanalyse qu'il anticipe à sa façon, ce combat prend sens en effet, mais pas comme le sujet pourrait être tenté de le croire. Il prend sens quant aux pulsions qui s'y expriment, quant aux blessures les plus intimes, aux failles les plus redoutables qui s'y ramènent, au tempérament ainsi constitué et souvent nié. C'est dans les plis d'une matrice psycho-organique menacée dans sa vitalité que se joue l'interprétation c'est-à-dire "le moyen de se rendre maître de quelque chose" comme le note Nietzsche, de le dominer pour lui imposer son type propre. En attaquant l'auteur à savoir le messager, cela permet avantageusement de se débarrasser du message qui fait problème et de réduire au silence un régime pulsionnel infériorisé, maintenu hors d'état de nuire pour la structure hiérarchique qui a réussi à s'imposer dans la psyché et qui, ayant pris le pouvoir refuse d'ores-et-déjà toute autre interprétation possible.

Pascal disions-nous, ne supporte pas Montaigne et son pyrrhonisme, Kant abhorre l'idée de hasard charriée par les atomistes, Leibniz, allergique à l'Ethique de Spinoza qu'il découvre chez ce dernier la qualifie "d'effrayante" jurant ensuite qu'il n'avait jamais rencontré son auteur, par crainte d'être contaminé. Et que dire des réactions épidermiques souvent violentes suscitées par la lecture de Schopenhauer, Nietzsche puis Freud ? Tout cela est affaire de tempérament, d'idiosyncrasie, de complexe mélancolique, paranoiaque, de trou dans l'infrastructure. Le vouloir vivre, la démarche généalogique et la joie tragique, le complexe de castration comme figure inaugurale de l'angoisse peuvent-ils être assimilés ? C'est à l'aulne de nos forces propres que nous réagissons, que nous interprétons en fonction de notre architecture psycho-organique. C'est donc en fonction de nos divisions internes que nous jugeons, refusons, attaquons ou refoulons. Type contre type en quelque sorte. La pensée consciente, la réflexion élaborée toujours seconde et secondaire témoigne de sa soumission dans le jugement dont elle se croit l'auteur souverain. Sa tentation fétichiste se reconnaît à ses jugements ritualisés et circulaires, définitifs dans des attaques ad hominem. Ainsi, en qualifiant les épicuriens, les spinozistes, les nietzschéens, les freudiens dans un vocable essentialisant et réificateur, le critique fait signe vers ses propres divisions et ses préférences hiérarchiques .

Le critère philosophique ordinaire, celui de vérité ou de raison sert dans cette stratégie de diversion. Il permet de focaliser l'esprit sur un dehors magnétique, d'autant plus hypnotique qu'il garantit la surdité vis-à-vis du dedans, surdité dont on a besoin pour continuer d'ignorer ses motivations les plus secrètes. Le processus interprétatif se moque bel et bien de la vérité comme de l'erreur. Ce qui se joue est prioritairement la question de la jouissance - c'est-à-dire de la compromission et des bénéfices inconscients que le sujet retire de ses divisions intimes.

En somme, la critique philosophique comme interprétation est révélatrice de la dose de division qui traverse l'organisme, de la dose de vitalité dont on dispose pour faire face au réel, ce qui se traduit par "la dose d'incertitude que notre esprit est capable de supporter".