Retraite : migration des grues

Démocrite, Retraite des grues, Novembre 2019

 I Devise

"Se tenir à un atome d'écart". Voilà la devise atomistique, voilà le texte vital que les Déroutés et les Nomades philosophes s'appliquent à eux-mêmes parce qu'ils en comprennent l'inépuisable fécondité ! Ce clinamen est ce par quoi le jeu est sauf, la santé maintenue, la liberté considérée et la créativité possible. Vivre à un atome d'écart, voilà où se loge ce qui dans la théorie du chaos fait la sensibilité du monde aux conditions initiales et son déploiement imprévisible avec ses phases successives d'accalmies et de crises. 

 II Retrait

Se tenir à un atome d'écart est un art du retrait. Je me suis retiré ces derniers temps d'un certain nombre d'activités que je menais depuis quelques années. Une soirée consacrée à la crise chez Hannah Arendt en a été le déclencheur. Le fond du texte arendtien et l'expérience vécue à cette occasion se sont rencontrées. La crise ne va pas sans le surgissement imprévisible de cette chose qui fait événement et qui contraint le sujet à la mise en oeuvre d'un processus de pensée. Ce processus prend sens de manière généalogique, en revenant sur les conditions d'apparition de ce qui fait irruption de manière phénoménale, à la surface des choses. Or, ce qui surgit est toujours le fond pulsionnel irrépressible et inconscient, la douloureuse vérité du mensonge et de la calomnie ou comme le note Schopenhauer, "la fausseté, l'inanité et l'hypocrisie humaine en matière d'amitié." Ce qui fait événement traverse le langage avec un accent de vérité, une intentionnalité qui en dit bien plus que tous les mots utilisés. La parole agit, nous l'avons si souvent observé, par devers soi. Et elle agit pleine de cette toxicité passionnelle dont Machiavel, Hobbes, La Bruyère, La Rochefoucauld et tant d'autres ont dressé la panoplie : jalousie, envie, passion de reconnaissance, égocentrisme etc. Ce n'est pas l'élément déclencheur tellement dérisoire et pauvre sur le fond qui importe ici, mais plutôt la nature du contrat de solidarité qu'il révèle pour l'occasion.

Je me suis retiré, disais-je, non par dépit, mais pour donner à cette crise passagère sa forme la plus haute, la mise en oeuvre d'une liberté. Ce retrait m'aura permis d'interroger les conditions élémentaires de la solidarité dans ce qu'on appelle une association. Une crise met en tension les forces centripètes et les forces centrifuges. Elle oblige chacun à une prise de position. Elle interroge chaque conduite, de la plus silencieuse à la plus virulente, de la plus effacée en apparence à la plus déterminée. Chacun se détermine en vérité en fonction de ses alliances inconscientes, de ses compromissions et de ses intérêts. Dans le silence de la rupture, dans l'absence de débat, d'élaboration, de reprise collective, dans le refus de penser la crise se révèlent bien souvent la jouissance d'un petit pouvoir fantasmatique, la faiblesse constitutive des singularités et leurs petites lâchetés très ordinaires qui participent à leur manière de cette jouissance. Voilà qui n'est pas sans donner du grain à moudre à l'auteure de la Crise de la culture car si anecdotique soit-elle, cette petite crise passagère contient une formidable leçon de philosophie politique : la virtù du politique n'est-elle pas l'art de se tenir à un atome d'écart ?