Coteaux béarnais

I     Les nouvelles restrictions de ce jour en matière de liberté de mouvement viennent de nous tomber dessus : interdiction de déambuler dans un parc, en forêt, en montagne, même seul(e). Interdiction de retrouver sa bien-aimée si on ne vit pas sous le même toit. Se déconfiner, esseulé sous un arbre, dans la campagne béarnaise, prohibé ! J'ai la désagréable impression, lorsque je sors de chez moi de pouvoir être contrôlé à tout moment étant devenu un suspect potentiel. Tout cela me donne une certaine image sensible de ce que pourrait être une dictature. La menace est étrangement double. Celle de ce virus qui plonge le pays et sans doute le monde entier dans une sorte d'hébétude collective avec ses penchants psychotiques et ses angoisses compréhensibles de contagion. Celle de la réaction politique et policière qui s'en suit et qui, met peu à peu en place une sorte de couvre-feu général, contraignant chacun à justifier ses moindres faits et gestes. La guerre a commencé. Je n'aurais jamais pensé vivre pareille situation. Me voilà servi ! Nous y sommes ! Pas en dictature, mais dans les faits, tout se passe comme si...

 

L'Ossau depuis les cotaux

 

II     Comment échapper aux tendances paranoïdes du moment ? Ne pouvant accuser un être invisible et pour le moins insaisissable, d'une taille approximative d'un dix-millième de millimètre, nous voilà tous - comme êtres macroscopiques identifiables, devenus dangereux, tous de potentiels contaminateurs inconséquents, inaptes à comprendre le sens de l'intérêt général. Si les circonstances n'étaient pas aussi graves, le discours du pouvoir en deviendrait presque humoristique tant il est "bien" placé pour donner des leçons de responsabilité. Ceux-là mêmes qui ont délibérément saccagé les services publics, mis-à-sac les hôpitaux, qui s'acharnent à détricoter la sécurité sociale, à affaiblir l'Etat donc l'intérêt général, ceux-là donc, nous demandent de faire ce qu'ils ont méprisé depuis leur accession au pouvoir : être responsables vis-à-vis de tous.

Ils ont évidemment raison face à l'urgence. Mais les urgences saturées en période "normale" depuis des années n'étaient-elles pas précisément des Urgences ? L'ont-elles jamais été pour la Macronie ? L'urgence sociale, médicale, hospitalière peut-elle faire sens chez un "libéral" qui ne raisonne qu'en termes de coût et de dépenses, de contrition économique et de rétention anale à l'égard du service public martyrisé ? N'est-ce pas cette même urgence qui s'applique aujourd'hui à tous, sans nuance ? Ce virus qui n'a pas de gilet jaune mord à la manière du cynique c'est-à-dire du Chien, se jouant des conventions, agressant le riche et le pauvre indifféremment, le puissant et "celui qui n'est rien". Il se moque de la couleur politique, du rang et du statut de sa victime. Peut-être est-ce cela qui fait prendre conscience de la réalité d'une urgence, lorsque l'incivilité et la nature d'une agression font exploser les hiérarchies attendues et les barrières sociales ordinaires qui protègent une certaine France des contaminations ordinaires. Nous sentons la nocivité indifférenciée de la Covid 19, détruisant nos catégories. Au fond, ce virus est un réel pur fracassant nos représentations stratifiées, dissolvant le vernis social et ses artifices. Egalité ontologique face à la maladie et la mort et les bourses n'y pourront rien changer. Comme dit Nougaro, "à la fin, on est tous que des os".

 

Les Gabizos non confinés

 

III     Avec ce couvre-feu, la doctrine hobbesienne est en acte : Salus populi suprema lex ! L'état de nature n'est jamais loin et notre virus, à sa manière, en est la métaphore implacable. "C'est la guerre!" a martelé le Léviathan. Qui est l'ennemi ? L'individu et son inconsistance anthropologique, lui qui ne sait pas se discipliner de lui-même ou le virus ? Ne la sentons-nous pas cette vapeur, cette goutte d'eau qui suffit pour nous tuer, nous ramenant à notre dimension, à notre faiblesse constitutive, à notre impuissance d'humain devant les forces du réel ? Il faut frapper fort et se montrer inflexible mais comment ? En interdisant tout déplacement individuel qui n'obéirait à aucune nécessité. Qui ira contrôler les cages d'escaliers des immeubles bondés des grandes banlieues ? Qui pour mener la guerre dans les caves, dans les jardins qui communiquent, dans les hangars ou dans les supermarchés pris d'assaut ? Curieux ce laxisme en direction des grandes surfaces.

 

Ouverture

 

IV     Il aura suffi de clampins sur les rives de la Seine, de jeunes sur une plage, de familles dans un parc et hop, tous à la maison, entre quatre murs ! 67 000 000 de français, de "gaulois réfractaires" confinés manu militari ! Finies les balades en solo à bicyclette ! Fermées les plages landaises à perte de vue ! Interdites la campagne et la solitude des causses. Marcher en montagne est devenu incivique. Terminées les déambulations à plus de 600 m de chez soi parce que voyez-vous, le corona sait compter ! Il sait si vous avez effectué plus de 700 pas, il vous infiltre ! Vous devenez toxiques et la police de notre bon ministre de l'intérieur, si dévouée au bien commun, nous le rappelle avec cette Raison et "ce bon sens qui est la chose du monde la mieux partagée." 

 

Arc-va-dehors

 

V     Un milliard quatre cents millions de Chinois et 3248 morts en 2 mois et demi soit 0,00023% de la population. Quel ratio ! Comment expliquer l'effroyable dangerosité annoncée ? Si ce virus avait, comme prévu, contaminé 30 % de la population et que 2% devaient en mourir d'après les statistiques officielles, il devrait y avoir à ce jour... pas moins de 8 400 000 décédés en Chine ! Serait-ce l'effet du confinement ? Cette impressionnante maîtrise de la crise serait-elle le fait d'une intelligence supérieure ? Etrange cette diminution de la contamination dans un pays surpeuplé aux mégalopoles vertigineuses.

 

Gavarnie - la Brèche

 

VI     Il me semble traverser un épisode hallucinatoire lorsque je dois remplir ce formulaire dérogatoire et cocher la bonne case pour sortir de chez moi. Pourquoi dois-je justifier mon déplacement dès lors que je suis seul et, comme les cartes bancaires, sans contact ? Toute la France n'est pas Paris, Lyon ou Marseille. Pourquoi ai-je à ce point un mauvais pressentiment lorsque, me baladant à moto dans des coteaux déserts, où chantent les oiseaux de ce printemps naissant, je deviens fautif sans en connaître l'exacte raison sinon qu'en haut lieu on a décidé que je l'étais ? Car enfin, ce virus se promène-t-il dans l'air ? Est-il dans la nature, susceptible de circuler par le vent, les arbres, les forêts, les prairies ? Je deviens néanmoins coupable devant le pouvoir qui m'arrête, me dévisage, me fait comprendre que j'ai gravement transgressé un arrêté préfectoral. Et pourtant, ce gendarme sera le seul danger objectif de la journée, lui qui s'approche de moi pour me demander mes papiers en vociférant. 

 

Vue Hautacam_modifié-1

 

VII     L'impuissance publique répond à sa propre impéritie par le pouvoir panoptique si bien que cette expérience étrange et inédite est aussi un moyen -il ne faut pas en être dupe, de vérifier la possibilité d'agir par la force sur une population entière et de tester son obéissance. Cette évaluation n'est pas neutre politiquement. Car nous le savons, l'intérêt de tout dirigeant ne se limite en rien à un intérêt purement général. Si cette guerre devait s'achever un jour, ce que nous nous efforçons d'imaginer, quelles seront les nouvelles frontières redessinées ? Qu'en sera-t-il des libertés publiques et individuelles ? Nul ne peut le dire. Mais peut-être sentons-nous que les choses pourraient bien, en la matière, ne plus être tout à fait comme avant. Quand le réel fait irruption, on peut s'attendre au pire.

VIII     "Je veux ton bien...et je l'aurai" chante ironiquement le poète Richard Desjardins. A méditer entre quatre murs... 

Avenir de braise