Journal télévisé — Wikipédia

 

J'ai décidé de ne plus entendre les journaux télévisés. Je dirais plutôt qu'à défaut d'entendre, je les écoute de temps à autres pour me vacciner ! Non pas pour apprendre quoi que ce soit, mais pour mieux cerner à quoi il me faut résister coûte que coûte, quoiqu'il en coûte, comme dirait le Léviathan ! Grâce au journal de France 2, de France 3 mais aussi de France-inter, je sais un peu mieux chaque jour à quoi je ne dois surtout pas succomber. Je sens monter du fond de mes tripes un ensemble de forces bien plus fortes que la volonté assagie et domestique du citoyen responsable à qui il est demandé à chaque seconde de rester chez soi. Ce logo exhibé en haut à droite sur toutes les chaînes est là pour me rappeler, au cas improbable ou j'aurais échappé à l'injonction d'être informé, que je reste un délinquant potentiel susceptible de me contaminer moi-même et de contaminer mes proches ! Peut-être croient-ils tous ces normopathes que je vais embarquer mon téléviseur sous le bras pour me poster triomphant dans la rue, au beau milieu du parc urbain rendu aux pigeons et aux cygnes !

Cette dynamique subreptice qui me démange en sourdine provient de ce qui reste d'actif chez moi. Elle traverse peu à peu la représentation et mord cyniquement, grâce à la canine acérée du Chien, toute information, pour la ramener à ce qu'elle est en vérité : un ensemble de mots d'ordre !

Gilles Deleuze, souvent cité, peu médiatisé

 

Gilles Deleuze rappelle dans un entretien salutaire la véritable nature de l'information et de la communication qui la sous-tend. "L'information est l'expression du système contrôlé des mots d'ordre en cours dans une société donnée". : voilà ce à quoi il faut adhérer ! Voilà aussi ce qu'il faut faire et ne pas faire ! Ce ne sont pas tant les contenus prétendûment informatifs qui posent ici problème mais les injonctions implicites, les normes et les jugements de valeur qui trouvent par ces contenus, une source de légitimation et qui n'ont, de fait, plus rien à voir avec les risques encourus. 

Un de mes amis qui faisait sa balade quotidienne à bicyclette dans sa bonne ville de Bordeaux a été verbalisé pour avoir eu l'outrecuidance d'ignorer l'arrêté municipal pondu la veille par les édiles. Son tort n'était certes pas d'être plus contagieux que le jour d'avant, mais de ne pas être informé ! C'est avec sagesse et d'un air pénétré que l'agent de police lui a fait savoir que, "le cyclisme n'est plus considéré désormais comme une pratique physique!". C'est désarmant !

La covid 19 nous aura montré combien l'information procède comme elle, de manière virale, contaminant corps et esprit dans l'unité fallacieuse et imaginaire d'un peuple obéissant et responsable, soucieux du bien commun quels qu'en soient les effets pratiques sur l'usage des libertés publiques.

C'est par le canal de l'information que s'exerce subtilement la société de contrôle qui n'est plus la société disciplinaire d'autrefois. Il n'est plus besoin d'enfermer les gens dans les prisons, les écoles ou les hôpitaux. En détricotant l'Etat, on détricote aussi le régime du contrôle disciplinaire. Mais ne soyons pas dupes. Cette modalité historique d'asservissement, comme le rappelle Foucault, cède la place à des systèmes subtils de surveillance dont les "chaînes" de télévision et les "écrans" -les mots sont ici significatifs, sont les relais les plus efficaces.

Que les citoyens se précipitent d'eux-mêmes devant des écrans, qu'ils se lient viscéralement à leur I-Phone, qu'ils soient sollicités par les médiacrates pour opiner sur les traceurs GPS sous couvert de santé publique, qu'ils s'abreuvent de réclames et ils consentiront d'eux-mêmes aux mots d'ordre qui font la surveillance généralisée.

La société de contrôle fonctionne d'autant mieux qu'elle repose sur le registre de la persuasion. Quel en est le ressort sinon la formidable puissance des affects dégoulinants dont nous abreuvent l'ensemble des médias coalisés en une grande messe populaire. Le décompte macabre et journalier des victimes, l'irresponsabilité de ceux qui se risquent sur des sentiers solitaires, l'épuisement des personnels de santé, le dévouement des bons français qui participent de l'unité nationale, la solidarité des équipes, tout cela crée, par un discours convenu, le paradigme nécessaire à la victoire des mots d'ordre qui font l'infantilisation des masses et la servitude volontaire.

Deleuze toujours fait remarquer que la contre-information n'est pas efficace pour réorienter les lourdes tendances sociales. Seuls les actes de résistance sont créateurs de nouveaux espaces. La pensée et l'art sont les principaux vecteurs de cette résistance car le propre de toute pensée comme de toute oeuvre est de se tenir déconfinée, sur des chemins de grande solitude, à l'abri, et de pratiquer à leur manière la désintoxication nécessaire à l'exercice véritable de la liberté.