Âne grand noir du Berry — Wikipédia

Qu'est-ce qu'un philosophe déclaré sinon un Chien encombré par le sérieux de son signifiant ? A la pesanteur de sa charge, nous lui opposons la jubilation désespérée de l’Âne, son chemin de hasard, son opiniâtreté, ce tempérament si singulier que nous appelons, « Asinité ».

"Tu suis des chemins droits et des chemins détournés ; ce que les hommes appellent droit ou détourné t'importe peu. Ton royaume est par delà le bien et le mal. C'est ton innocence de ne point savoir ce que c'est 
que l'innocence. Et l'âne de braire, hi-han !"

                         Ainsi parlait Zarathoustra, Le Réveil, Nietzsche

L'âne est une métaphore du réel (comme je l’ai déjà noté), de tout ce qui, à la fois résiste et pèse au point d'accabler celui qui se propose de conduire l'animal de gré ou de force.  On pourrait être tenté de réduire l’asinité, à une variation du thème cynique. Mais ce serait là une grave confusion car l’Âne n’est pas le Chien ! A moins d’y déceler un cynisme d’une toute autre dimension, à l'inertie d’autant plus ravageuse qu’elle ne se réclame d’aucune doctrine, d’aucun ordre, d’aucune raison, d’aucune nature. Son braiement si particulier introduit à la dissonance, son caractère rétif au silence originaire d’où tout procède, sa mélancolie à la vacuité universelle dont sa seule présence témoigne, ses longues oreilles à la patiente écoute des choses qui ne parlent que d’elles-mêmes et ne disent rien.

 Nul besoin de mordre ou d'aboyer parce que sans chaines et sans laisse, l’Âne est, à sa manière, un insociable au milieu des hommes. Voilà bien la différence avec le Chien. Celui-ci mord certes, mais demeure attaché à sa niche comme à son maître et, tout en se raillant de la convention, prend un soin tout particulier à maintenir ce lien critique qui lui donne sa contenance et sa pitance. Que vaut le Chien s'il n'a pas de quoi grogner à la vue d'un ombrageux puissant tel Alexandre ? Et d’ailleurs, n’est-il pas là pour ça ? Pour impressionner, avertir, menacer, protéger, dissuader et finalement maintenir l’ordre sous l’apparence du désordre qui gronde ?

Le Chien est intentionnel et sa canine la métaphore de la volonté sociale. Il veut croire en son « vouloir » pour justifier l’entreprise qu’il s’imagine originale. Son ouvrage est sociopolitique et complaisamment journalistique à l’instar de ceux que nous appelons pompeusement des philosophes. Ces Chiens, enferrés dans le théâtre de l’actualité et des vicissitudes communes, cherchent toujours un os à ronger, quelque chose à commenter. Ils s’imaginent par leurs aboiements réitérés ou leurs manières de curé (l’un revenant à l’autre) modifier le cours des choses en intervenant sur la scène publique. Ils aiment à se faire passer pour des lions, des renards ou des loups tout en refoulant leur histoire, en écartant avantageusement la patiente sélection et le besoin grégaire qui les ont génétiquement façonnés et qui ont méticuleusement anéanti leur sauvagerie originelle.

Si le Chien est anthropocentrique, pur produit social, l’Âne reste définitivement un excentrique, un Irrécupérable qui ne croit en rien et ne se la raconte pas ! C’est que lui ne peut être ferré ni monté. Si le Chien parle aux hommes, l’Âne ne parle à personne. Son aphasie rend l’insignifiance du monde presque palpable pour qui écoute et dresse les oreilles à sa manière, délectable et tragique.

Privé de permis de conduire, il part travailler avec son âne

      L’asinité témoigne ironiquement de son appartenance à l’autre versant du monde, à l’étrangeté inclassable, ni domestique, ni sauvage oscillant sans cesse entre tristesse et joie féroce, dans une sorte d’entre-deux incompréhensible. L'âne est la figure tranquille d’un terrorisme philosophique qui relève de sa seule idiosyncrasie et dont l’immense mérite ou l’intolérable faute consiste à ne rien revendiquer que son imposture sur l’échiquier des apparences. Voilà ce qu’on ne pardonne pas à l’asinité : son insouciance, son silence, son rire exterminateur car vide de tout contenu idéologique, un rire d’autant plus supérieur et prétentieux qu’il ne prétend précisément à rien !

       Giordano Bruno, torturé pendant sept années par la très Sainte Inquisition Catholique, brûlé le 17 février 1600 sur la Grand-Place de Rome pour hérésie, se réclamait volontiers de l'Asinité. Il évoquait un univers infini, "acentrique", peuplé d’une infinité d’étoiles, un panthéisme silencieux qui impressionna Spinoza, une autre Asinité. Ses derniers mots lors de son procès furent : "Il n'y a rien à rétracter et je ne sais pas ce que j'aurais à rétracter". Ce "rien" était de trop. On lui broya la mâchoire pour qu’il n’en dise pas davantage. L'Âne-philosophe se consuma dans les flammes.

Mais il ne cessa depuis de renaître de ses cendres et de braire encore et encore : HI-Han !!!

Les dix commandements de l'âne - Matière et Révolution