Proxémie synonyme 

Avec le confinement, la question de la distance à l'autre émerge avec une acuité nouvelle et se révèle non seulement problématique mais étrangement paradoxale. Alors que l'activité sociale, à l'arrêt depuis des mois, rétrécit voire interdit tout rapport à l'altérité, j'entends dire que bien des relations intimes et familiales se sont effondrées sous l'effet de la proximité imposée par la période.

Le paradoxe est bien le suivant : privés de la plupart des liens sociaux, les individus sont condamnés à investir le seul qui demeure (quand il y en a un), le seul qui semble se présenter comme un pôle de stabilité apparent. Or, celui-là se met aussi à souffrir de convulsions pathologiques inédites. On aurait pu s'attendre à un renforcement, à une intensification de l'intersubjectivité dans le domaine privé. Ce n'est, semble-t-il, à grande échelle, pas ce qui s'est produit, comme si la "vérité effective de la chose" (Machiavel) remontait à la surface.

La situation déconfinée ordinaire a l'immense mérite de maintenir chacun à la distance requise pour supporter des liens plus intimes. Beaucoup de couples et de familles ne peuvent cohabiter qu'à distance, grâce à un ensemble d'éléments intermédiaires qui rendent acceptables le fait de se retrouver le soir et de se raconter sa journée, prenant le soin de ne pas se risquer dans des interactions potentiellement menaçantes. C'est là que le confinement, modifiant les rapports de structure, mélange comme dans une centrifugeuse la forme et le fond. L'autre jour, j'écoutais cette dame qui, à la radio, s'est abandonnée dans son propos, presque malgré elle, à la virulence de son désir : "depuis le confinement, j'ai envie de le tuer !" parlant de son mari auquel elle doit désormais faire face l'essentiel du jour et de la nuit. La chose est devenue insupportable. Avant, de loin, ça allait. Désormais c'est trop près !

 Le confinement aura condamné un certain nombre de relations humaines à la transgression des règles élémentaires de la proxémique, de la distance utile au maintien d'une sociabilité à la fois policée et tolérable. C'est ici la question de l'espace vital qui se joue et ce jeu n'est pas sans risques. La métaphore des porcs-épics chère à Schopenhauer n'a jamais aussi bien illustré le propos. A distance, ces pauvres diables d'animaux souffrent de la morsure du froid et de la solitude implacable que leur impose le réel. A proximité, ils se tiennent au chaud mais se blessent immanquablement de leurs pointes acérées. Il n'y a pas d'issue possible sinon d'user de conventions et de politesses pour maintenir un semblant d'humanité, maquillant par des stratagèmes et des déguisements la sauvagerie des affects et la brutalité des pulsions qui ne demandent qu'à se livrer au carnage.

Chacun sait que dans la proximité, le tiers comme élément de triangulation peut s'affaiblir dangereusement transformant la relation à l'autre en duo, en situation potentiellement perverse. Les digues morales, les interdits, la censure du surmoi sont autant de freins pour maintenir un équilibre puissamment contrarié, mais le grondement du tonnerre et les forces souterraines annoncent bien des irruptions incontrôlables ou des raz-de-marée.

Il est certainement fort difficile de ne pas faire peser sur l'unique relation l'ensemble des frustrations provoqué par la rigueur d'un confinement total ou par la disparition de ses activités favorites. Les pointes des porcs-épics s'aiguisent et s'affûtent alors davantage et ne trouvent à exercer leur nocivité qu'en direction du seul humain qui représente un véritable enjeu pour soi. Car, convenons-en, comment déverser sa hargne dans le réel surtout lorsque la médiacratie et ses maîtres assomment depuis plus d'un an la population de discours lénifiants, infantilisants, culpabilisateurs, renforçant des tendances paranoïdes à grande échelle ? Par quels mécanismes sublimatoires la violence inhérente à la psychè peut-elle alors s'évacuer sans provoquer des catastrophes ?

Pour les uns, c'est le recours à la violence auto-adressée : dépressions, scarifications, anémie, boulimie, aphasie, alcoolisation, drogues diverses, dégénérescences, suicides etc. Pour d'autres, c'est l'agression ouverte, coups, maltraitance, injures et toute la panoplie des menaces et autres stratégies sournoises, réglements de comptes etc.

Le confinement est de ce point de vue, une leçon d'anthropologie sous cloche qui nous rappelle, au cas où on chercherait à s'endormir, que l'enfer est bien sur Terre, sur un espace contraint, limité, colonisé et envahi de prédateurs humains, ces "prochains" aussi insociables que dépendants les uns des autres. Nous comprenons pourquoi nous pouvons continuer à rêver d'un autre monde, d'une stupide conquête de l'espace, d'une colonisation martienne, autant de fantasmagories qui consistent à partir loin et tenter de nous arracher au confinement terrestre qui est nôtre et que Pascal appelait ce "petit cachot où l'on se trouve logé".