CLINAMEN : le blog de Démocrite

Journal d'un prof de philo, philosophie, carnet de déroute, photos, soliloques : expression et partage d'une singularité, à un atome d'écart.

13 décembre 2009

Le temps de l'éternité

J'aime cette relation du temps opportun et de l'éternité, ce lien contigu du Kairos et de l'Aion apparemment opposés et pourtant irrémédiablement soudés dans la conscience de l'être-là.  C'est bien le temps intermédiaire - Kronos - qui est au plus loin des choses, ce temps de la convention et de l'horloge qui s'acharne sur l'esprit en lui donnant l'illusion d'un "emploi" du temps, d'un "prendre" ou d'un "perdre" son temps.  Kronos est le dieu de la dévoration, celui qui avala ses enfants pour ne pas mourir, pour ne pas disparaître. Kronos, ce temps médian, est le temps de la violence,  de la propriété et du travail. C'est aussi le temps politique de la construction illusoire et de la désillusion, temps du pouvoir, temporalité des passions tristes pour parler comme Spinoza et du ressentiment. L'opportunité est au contraire ce moment où l'être se laisse glisser dans la faille du réel. Là, les choses jouent d'elles-mêmes leur partition. Il n'y a plus rien à faire. Tout se fait au rythme de la saison, du jour et de la nuit, du vent qui caresse la peau, du soleil qui chauffe les mains ou de la brise qui dévale la pente. Kairos est le temps de la puissance, non du pouvoir, se fondant dans l'éternelle durée.

" Toutes les choses demeurent, paisibles, dans la félicité de leur condition."

Cette formule de Plotin est séduisante mais elle optimise le rapport à l'éternité. Les choses paisibles ne sont que des puissances qui s'affrontent jusqu'à l'anéantissement. L'éternité est la conscience du tragique sans positivité particulière, puissance indifférenciée du réel qui laisse une place pour la joie, une jubilation trouée  par cette  présence aveugle des choses qui vont et viennent sans but, sans finalité aucune.

Je me pose sur le versant sud de l'Escuret et j'admire sans fin la mer de nuage et les cimes glacées de ces Pyrénées éternelles. Un autre marcheur, un Ancien, me dit qu'il est venu ici pour la première fois il y a 60 ans ! Rien n'a changé alors que dans le monde d'en bas, les villes et villages se transforment comme ces virus qui mutent constamment.
Pourquoi grimper jusqu'ici si ce n'est pour faire l'expérience de ce qui ne passe pas, l'éternité ? Le "temps chronophage" est pour l'humanité affairée, productive et violente, le temps de l'éternité est évidemment pour les sages.

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07 décembre 2009

Le rire de Démocrite : une métaphysique de l'im-monde

Je quitte donc le monde pour l'im-monde, pour tout ce qui ne fait plus monde, pour tout ce qui défait ma représentation. L'im-monde est l'autre versant de la forêt, le pôle éphémère et lucide de la plus parfaite dé-route, sur les bords impraticables du réel, au plus près des gouffres où se noie la vérité. Je vais sur des sentes hérissées de genêts, de genévriers avides de peaux, de pierres cachées dans les plis de la terre qui sont autant d'obstacles et de preuves de l'infatigable silence élémentaire. Le silence, retrouver le silence des constellations, le silence du vent dans les buis qui ne dit jamais rien mais qui résonne de la fureur créative des chocs et de l'errance infinie. Ce vent de silence fait frémir les tiges, arrache les pétales et les disperse en arabesques sur le dos courbé de l'incertain.

Le réel est l'im-monde telle une épure sans modèle et sans maître, tel un pas creusant et craquant la neige de novembre d'une empreinte inviolée. A la lisière du ciel et de la terre, retrouver la paresse indomptée d'un nuage et sentir dans sa chair mobile l'écorchure de la vie tendue vers la matière.

Si je plante un arbre, c'est pour laisser jouer sa végétale indifférence, abandonner sa volonté à sa tentation colonisatrice. Je n'interviendrai plus, d'ailleurs, je n'ai rien fait et de sa vitalité, je ne suis qu'un témoin fraternel, tout au plus un complice. Le monde de l'arbre comme le monde de la mésange ou de mon voisin m'est impénétrable. Peut-être ai-je cru, jadis, en la porosité des mondes, en l'idéal de la communication. Je sais aujourd'hui que tout cela est faux, que cette croyance n'est qu'une illusion de plus au milieu des déserts, qu'une ridicule résistance face aux forces centrifuges de l'im-monde ! Tout monde a ses frontières, ses bordures et son territoire. Le monde est la violence pure de la vie centrée sur elle-même, recroquevillée jusqu'au désir de retrait, jusque dans la culture d'un soi grotesque et fallacieux.

Se frotter à l'im-monde est le seul et unique antidote : se dé-territorialiser, marcher au bord de l'abime, apatride, sans attache, voilà le remède et la source, voilà l'origine et la fin du rire de Démocrite !

                                                                                                                                           Texte dédié à Max Lerouge

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03 novembre 2009

Esthétique de la marche IV : Un sentiment géologique

Je marche sur la grande steppe aragonaise et d'ailleurs qu'importe ce qualificatif "aragonais" ; je marche sur un îlot qui m'enseigne le prix de la grande fracture, de la faille. A l'approche du canyon de Niscle, j'expérimente un hapax existentiel d'une tonalité géologique sans pareille. ; je suis cette faille colossale que me révèle la signature vertigineuse de la terre. Les vastes cicatrices de la vie se déploient à la surface orangée de ces plateaux millénaires. La marche est au plus près du réel, au bord du gouffre qui marque la limite et impose l'arrêt décisif,  la contemplation la plus radicale. Mon corps est parcouru par un frisson titanesque, par l'exaltation esthétique la plus haute et la plus violente. L'enracinement, la chute et l'envol se confondent dans un présent irreprésentable. Tel est l'extrême paradoxe de l'esthétique de la marche : une marche nue, sans représentations, une marche au bord de l'abime.

L'esprit ne se lève pas contre la nature, ne s'arrache pas à l'immédiateté du sentiment par un acte imbécile de rationalité, il fait silence et laisse l'organisme jouer sa partition pulmonaire au plus près des convulsions de la croûte terrestre. L'air et la terre se conjuguent dans la respiration de la peau. Toute pensée est ici un obstacle, toute idée un symptôme. 

La grande santé est toujours élémentaire, décuplée par les énergies contradictoires qui s'affrontent ici et maintenant dans l'illimité. Je sens pousser en moi-même la force insaisissable de la saison, de l'automne retardé par le soleil du sud. L'automne est en bas, tout en bas, dans les abysses. La radicalité de tout passage est surmontée par le gouffre dans lequel se dissipe toute maîtrise.

"La vérité est dans l'abime", telle est la sentence démocritéenne ; telle est la grande sagesse d'une esthétique de la marche. Il n'y a rien à trouver car tout est là, dévoilé à la surface convulsive du réel qui ne fait jamais monde.

La joie est l'autre nom du silence, le silence de l'effroi, le silence de l'im-monde jusque dans la sourde musique d'un torrent tempétueux qui ne veut rien mais qui creuse la terre à l'infini, crevant nos certitudes, dissipant nos représentations pour que vive le poème géologique et que la joie se fasse chair.

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Lapiaz en montant au Montodo, au loin, les trois Soeurs et les trois Maria

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Canyon d'Anisclo

Je n'ai jamais éprouvé de jubilation esthétique aussi forte face au spectacle inouï de la nature. Nature fracassée, nature fendue jusque dans les abysses où murmure l'écho du torrent de Niscle. Ma joie est profonde comme la faille travaillée par l'automne ; comment ne pas sentir les forces telluriques de ce monde qui n'appartient à aucun monde connu ? Le parc national d'Ordesa est un poème qui délivre de toutes les pesanteurs humaines.

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Debout sur la Terre Sacrée, au fond le Mont Perdu

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La vérité est dans l'abîme

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Steppes

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Canyon de Niscle

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Les abysses

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Western sous le Montodo

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Entrée du canyon de Niscle

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09 août 2009

Esthétique de la marche III : la marche esthétique est métaphysique

Dans l'Esthétique de la marche, j'ai distingué différentes catégories de marcheurs, le grégaire, le spirituel et le tragique. Pour saisir l'enjeu d'une marche esthétique ou tragique c'est-à-dire d'une marche dépouillée de toute signification, il convient de se défaire de tout rapport à l'histoire, au passé, à la chronologie et par là de tout référent conventionnel et culturel. Telle est la limite fondamentale d'une analogie avec la musique comme avec tout art. Le référent ultime de l'art, c'est en dernier ressort, l'art lui-même dans sa dynamique propre, dans son énergie, dans ses références, sa "reprise", son "interprétation" ou son "improvisation" pour reprendre les termes fort judicieux de Clément  (voir Esthétique de la marche II). L'art se heurte à ses propres convulsions, procède de séismes internes et intimes qui poussent à la création ou à l'échec, à l'avènement d'un quelque chose présidant à l'ensemble de la démarche, fût-elle ignorante d'elle-même ou inconsciente dans ses déterminations et ses motivations. L'art est un monde en soi, ce monde de l'auteur, du chercheur, du scrutateur, de l'inventeur, du mouvement qui puise en lui-même l'énergie propre à la création. En ce sens, l'art est auto-centré et comme je l'ai dit dans un commentaire récent, il est à lui-même son propre référent.

La marche tragique n'a rien à voir avec l'approche artistique car marcher s'efface devant le référent indiscernable qu'est le réel c'est-à-dire la nature. L'acte débouche sur un non-agir qui n'est autre qu'un dessaisissement immédiat et radical. La marche tragique est sans projet, sans oeuvre, marche désoeuvrée - donc pauvre- en ce qu'elle déroute toutes les catégories de l'entendement et mène à l' esthétique pure, une sensibilité frottée au réel qui n'attend rien, ne veut rien et découvre avec effroi et fascination son "imposture" essentielle, son impermanence radicale. L'arrière-plan n'est donc aucunement artistique, pas plus qu'il n'est spirituel ou conventionnel (au sens des coutumes humaines) car l'arrière-plan est en réalité un avant-plan, un plan englobant, sans extériorité aucune, un plan métaphysique au sens où il embrasse la totalité de la nature, cette "somme insommable des sommes" pour parler comme Lucrèce, le "il y a" indépassable du réel.

On comprendra alors pourquoi ce que j'ai appelé des catégories de marcheurs ne peut être réifié. La marche métaphysique est constamment recouverte par la spiritualité qui tourne autour du sentiment de la nature et tente, dans sa dynamique propre, de l'inscrire dans un réseau de significations, dans un idéal de progrès et de réalisation de soi-même. Elle est constamment niée par les effets du groupe et ses normes impératives (marche grégaire). Mais elle est toujours là, dans l'ombre des pas du marcheur, comme une enfance sauvage et indomptée que l'humaine condition a dressée et redressée dans l'effrayante torsion de la pensée, dans les redoutables rêts de la raison triomphante ! Le marcheur marche mais son ombre le suit jusqu'au coucher du soleil, jusqu'à ce qu'il ne marche plus et qu'il retrouve dans sa sédentarité coutumière, le feu du clan et la ronde apaisée des mots lumineux du jour. L'ombre est toujours là, tout autour, exprimant cette nature indocile et violente contre laquelle les marcheurs luttent et se protègent de toutes leurs forces, avec les armes aiguisées et bruyantes de l'intelligence, de l'histoire et de la culture, avec la lumière écarlate de la grande raison. Telles sont ces marches qui dissimulent et piétinent le cri primal du petit homme et l'attachement originel de nos viscères à la nature primitive, ce terreau commun des vivants dans l'immensité sidérale du tout inerte et aphasique.

On comprendra pourquoi la marche métaphysique ne peut être soutenue et comprise par toutes les formes d'idéalismes et de pensées qui parsèment le cheminement philosophique traditionnel. La philosophie idéaliste croit en la réalité substantielle des idées ; elle en fait le socle même du réel, son essence. Les idées s'opposent, autant qu'il est possible, à la découverte du tragique car leur ressort est la passion de l'ordre, de la logique et de la rationalité qu'elles projettent sur le réel pour le doubler (c'est-à-dire passer devant et l'occulter) et le dédoubler (le supprimer dans le mirage de la représentation cf Clément Rosset  : Le réel et son double). Mais, la faille de cette entreprise est dans sa résistance symptômatique (Freud), dans cette "passion bavarde pour la raison" (Nietzsche), dans cette croyance superstitieuse (et religieuse) en l'ordre et en la logique du monde, dans le rejet sans nuance du hasard créateur. La marche spirituelle demeure dictée par une certaine idée de l'accomplissement, idée du dépouillement de soi, par un projet plus ou moins ascétique de conquête ou de maîtrise dans lequel s'incrit l'Idée de la marche, l'Idée de l'itinéraire, l'Idée de la réalisation. Ce n'est pas le lieu qui importe, pas plus que le chemin, mais la théorie qui recouvre et dissimule le trou béant du réel et qui donne sens à l'acte de marcher, à la nature, aux idées elles-mêmes.

Mais chacun peut sentir dans ses tissus intimes cette froideur du réel qui excite le pas et l'invite à la déroute. Et Clément a raison de souligner que le marcheur spirituel peut donner un sens singulier à sa démarche ; mais une fois encore, tel n'est pas le problème ni l'enjeu de la marche esthétique. Pas plus que de mener une marche solitaire sur des chemins qui n'auraient jamais été empruntés par d'autres. Le référent ne peut être l'autre, pas plus que le soi, dans l'épreuve de vérité qui nous pousse au seuil du réel. Métaphysiquement, le marcheur grégaire est aussi et paradoxalement un marcheur solitaire, jusque dans la négation ou la forclusion de sa solitude. Et chacun le sait, chacun le pressent. Chaque pas, chaque mouvement, chaque respiration, même étouffée sous le pas du groupe, fait courir le risque de la chute et de l'effroyable effondrement dans le gouffre. Le vertige, même surmonté, est la trace historique, le résidu de cette faille originelle ou de l'abîme dans lequel se jouent la totalité de son être, sa définitive et incommunicable solitude, son irréductible fragilité.

Mais l'enjeu ne se réduit pas ici à la crainte du moi devant l'indicible. La marche esthétique est une façon de traverser l'intuition métaphysique du hasard absolu. Cette intuition procède d'une expérience rigoureusement intransmissible. Et il ne servirait à rien de chercher à convaincre quiconque par l'activité raisonnante. On éprouve cette intuition ou on la fuit ! On la vit ou on l'enfouit ! Lorsque Siddhartha Gautama envoie promener les enseignements des brahmanes, il sent en lui-même qu'une route tracée ne mène qu'à la répétition des routes mentales. Ce n'est pas des dogmes qu'il faut partir, ni des autres, pas plus de soi-même comme de ses désirs, ce n'est pas de l'esprit ni de la pensée, pas même de l'imagination ou de l'imaginaire ! C'est de l'impermanence absolue, de la vacuité, c'est-à-dire du réel qui abolit toute unité, toute identité et toute logique discursive et conceptuelle dans le feu insaisissable de la mobilité. La marche esthétique est à l'image de cette mobilité comme de la congruence qui en découle. Elle traverse l'espace et le temps de l'existence comme un faisceau de lumière décline à l'Occident. Le corps est l'expérience même de ce passage, la peau est la surface où coulent ces impressions.  C'est en nomade que s'expérimente la marche esthétique, c'est en nomade que s'éprouve la plus belle et la plus difficile des libertés, la dernière en somme, celle de l'homme définitivement et heureusement apatride.

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01 août 2009

Esthétique de la marche II : la marche esthétique est sans idée

Suite de cette aventure hors sentier : grâce aux réactions passionnantes de Clément et d'Angela Transbury (voir Esthétique de la marche et analyse de Clément), je publie ici le commentaire que je viens de rédiger pour prolonger une réflexion inachevée.

"Merci infiniment pour la qualité de cette analyse doublée d'une expérience de la scène qui, à mon sens, exprime bien la place potentielle de la marche ou de la posture corporelle entre culture et nature. Ce lâcher prise que vous évoquez et auquel renvoie le mouvement quasi-primal et archaique du nouveau-né n'est pas sans rappeler l'énergie considérable contenue dans l'organisme et que la culture tente immanquablement de domestiquer dans des formes plus ou moins louables (qu'elles soient politiques, artistiques ou éducatives).

En ce sens, et cela méritera un article plus fourni et des précisions dans Clinamen, la musique comme le théâtre ne peuvent rencontrer directement l'expérience de la marche dans sa forme tragique parce que l'art demeure le jeu de la convention humaine sans autre référent externe que lui-même (contre lequel je n'ai rien à redire évidemment). Mais c'est la limite de la thèse soutenue par Clément, thèse que je comprends, à laquelle j'aurais pu adhérer par séduction en d'autres temps mais que je ne partage plus car elle passe à côté du plan métaphysique qu'est celui de la nature irreprésentable, entendons le réel. Ce plan est englobant, il est le fond sur lequel se surajoutent avec plus ou moins de talent et de beauté, l'art et ses multiples conventions sociales. Le plan de la nature désigne aussi des conventions mais comprises celles-là comme des rencontres physiques élémentaires (des rencontres ou des chocs de particules, d'organismes et de milieux etc. - la convention signifiant étymologiquement, ce qui vient ensemble) qu'aucune raison ne peut justifier, ni comprendre. Telle est cette convention de la nature, illimitée et insaisissable, impermanente et vagabonde que la marche tragique peut retrouver dans son pas, sous la forme d'une intuition du hasard absolu.

C'est là le point de séparation avec les autres formes de marche (spirituelle, grégaire [comme la marche militaire]). Ces dernières, habitées par une finalité peuvent pressentir l'épouvante et le tragique mais le fuient autant qu'il est possible, à la manière de Pascal recouvrant l'insignifiance du réel dans la conversion définitive à la transcendance.
En clair, la marche esthétique est sans idée, sans concept, comme le sage chinois (Voir le texte de F. Jullien); les autres restent attachées à l'idéologie du groupe (grégaire) ou à celle d'une transcendance quelconque, à un idéalisme insurmonté qui dédouble le réel par et grâce à la représentation et au concept. Tant qu'on est attaché aux idées, on ne peut pas faire l'expérience de cette marche esthétique, de cette déambulation primitive du petit d'homme.
Comme vous, à tout choisir, je préfère la berceuse au chant militaire mais à vrai dire, le vent du large me sied davantage car il ne me dit rien de particulier, ne signifie rien et me laisse être sans idée aucune.

Pour approfondir la question de l'art et du silence ou de l'aphasie, je renvoie à la lecture de mon article : l'art et l'aphasie.

Sans doute, puis-je trouver dans ces mots de Pessoa l'expression magnifiée du silence de la nature et du bruit saturé de la pensée: 

"Holà, Gardeur de troupeaux,

sur le bas-côté de la route,

que te dit le vent qui passe ?"

"Qu'il est le vent, et qu'il passe,

et qu'il est déjà passé

et qu'il passera encore.

Et à toi, que te dit-il ?"

"Il me dit bien davantage,

De mainte autre chose il me parle,

de souvenirs et de regrets,

et de choses qui jamais ne furent."

"Tu n'as jamais ouï passer le vent.

Le vent ne parle que du vent.

Ce que tu lui as entendu dire était mensonge,

Et le mensonge se trouve en toi."

                                                  Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux

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30 juillet 2009

Réaction de Clément à l'Esthétique de la marche

J'ai reçu ce commentaire tout à fait intéressant de la part de Clément relatif à mon texte sur l'Esthétique de la marche. J'aurais pu l'éditer dans la rubrique "Epistolaires" mais pour plus de clarté, je l'intègre ici, pour pouvoir donner suite et prolonger au plus vite cette réflexion.

"On pourrait associer ta distinction entre les trois marcheurs à une distinction entre les pratiques musicales que sont l’interprétation (où se loge une recréation personnelle dans un canevas faisant autorité, par exemple une partition de Bach), la reprise (où l’on s’efface soi-même complètement pour chercher à coller à un modèle impersonnel) et l’improvisation (où l’on s’élance vers l’inconnu en courant le risque permanent de la fausse note). De travailler en ce moment sur des suites de Bach me donne à penser que la fidélité à un héritage n’exclut nullement l’idée d’une quête personnelle : une belle partition est comme un prisme où se réfracte une luminosité cachée qu’on porte en soi. Une création est possible dans les nuances du phrasé par lequel on fait revivre un texte mort. Je suis certain que les pèlerins de St Jacques de Compostelle confèrent tous à leur marche un sens singulier qui les éloigne des sentiers battus, même si l’enjeu général est le même. D’autre part, l’improvisation court toujours le risque de ne faire que reprendre des schémas mélodiques déjà entendus, tout comme une fuite en avant dans la solitude pourrait n’être en vérité qu’une vaine tentative pour reprendre à son compte une démarche déjà menée par d’autres. Quoiqu’il en soit, il me semble qu’il est nécessaire de se mettre en route, même si l’on est condamné à passer l’été dans une ville, pour dégager les formes d’harmonie latente qu’on porte en soi et qui, tant qu’on ne les entend pas résonner, nous laissent nostalgiques. "

Texte publié avec l'autorisation de l'auteur

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09 juillet 2009

Esthétique de la marche : le spirituel, le grégaire, le tragique

La pensée procède de traces anciennes, de routes psychiques et neuronales établies, de sûretés intérieures qui contribuent à l'organisation d'une perception unifiée et d'un sentiment de reconnaissance stabilisant mais fallacieux. Ces routes de l'activité mentale constituent le modèle souterrain de la marche ordinaire, de la marche dans la nature, des marches, devrions-nous dire. Et de ces marches dépendent des conceptions radicalement distinctes de l'existence, des marches à l'image de la pensée et de la vie, de son audace ou de sa crainte...

Il est plusieurs catégories de marcheurs, au moins trois. La première cherche dans le pas la trace déjà constituée, la mémoire des anciens hommes, la balise qui oriente la trajectoire et lui confère une signification durable. Q'on pense au chemin de Compostelle, à tous ces voyages ritualisés ponctués par une finalité précise : faire corps avec une mémoire, une pensée, une tradition, une histoire, une sacralité etc. Qu'on songe à ces moines qui sacrifient au rituel de la route et dont la marche est tout entière absorbée dans une spiritualité globale, héritée. Ici, l'itinéraire est singulier sur le terrain du vécu mais tout entier tourné vers le grand Autre, entendons le clan, l'institution, les prescriptions morales et religieuses.

La seconde est la catégorie du marcheur grégaire, situation appauvrie par rapport à la précédente en ce qu'elle n'est pas solitaire et trouve sa raison d'être dans le groupe et ses recommandations. Marcher, oui, mais avec les autres et par les autres dans une relative logique d'interdépendance, de familiarité, de potentielle solidarité. Le marcheur grégaire n'est pas le marcheur spirituel car il est d'abord un randonneur socialisé et socialisant. La marche devient l'occasion de la discussion, de la confidence parfois, de la rigolade souvent. Marche bruyante, sonore, collective, marche tout entière centrée sur l'impératif catégorique de la sécurité et de la norme, il n'est pas de bon ton de s'isoler, de s'éloigner, de contourner, et d'errer. Le marcheur grégaire est responsable, équipé. Il porte avec lui téléphones, balises et secours potentiels.Il doit pouvoir répondre de ses actes. Le groupe protège l'individu, il médiatise tout rapport à la nature dans un chemin pensé, conçu et anticipé. Le chemin est un rail fleuri mais un rail tout de même dans la signification dont il est a priori investi.

La troisième est la marche esthétique ou éthique, marche délibérément solitaire et contemplative, marche sans but, sans finalité autre que celle d'une traversée de son propre corps, de ses propres ressources dans une nature qui donne et qui prend. La marche éthique est, en ce sens, une marche tragique car elle approfondit dans son pas le sentiment aigü de l'impermanence et de l'extrême créativité de sa propre puissance comme de celle d'une nature qu'aucun chemin mental, qu'aucune route tracée ne peut unifier. La marche éthique est ainsi une expérience immédiate de la déroute, le clinamen à l'oeuvre dans l'exploration, dans le regard porté sur le réel. Cette marche est désertique, pauvre sur le terrain de la convention sociale et de ses exigences. Le marcheur grégaire désapprouve la marche éthique, la réprime voire la censure car elle défait l'idéal sécuritaire, déconstruit la norme et rend le marcheur à sa solitude, à la seule force de son organisme, à l'implacable vérité de sa vitalité et de ses failles. Qu'on creuse, qu'on procède à une généalogie de la marche grégaire et nous trouverons, enfouie, tapie dans l'ombre de la route, le désir ardent récusé, refoulé, interdit, désir censuré de la déroute et de l'expérience mobile. Le marcheur grégaire est un moralisateur ! Il incarne l'esprit de la meute et sa domesticité dans le ressentiment vis-à-vis du marcheur éthique. Mais à mieux y regarder, il souffre d'envie car sa vitalité s'ennuie dans les murs de la coutume, fût-elle apparemment joyeuse.

Peut-on se hisser jusqu'au silence éternel des espaces infinis sans sombrer dans l'effroi à la manière de Pascal ? Au bord de cet effroi, de ce grand silence de surface qui recouvre le bouillonnement de son idiosyncrasie débute l'autre bouillonnement qui répond au premier, le tourbillon universel, le hasard que le pas du marcheur éthique emprunte. Le spirituel, lui, recouvre sa marche d'un idéal, d'une surnature, d'une divinité qui l'arrache au tragique de sa traversée et lui donne un sens. La marche spirituelle est construction d'un ordre ou sa confirmation. Le corps, dans la souffrance et l'effort qui lui sont imposés par la volonté de l'esprit doit être domestiqué, surmonté. Ses tendances internes, ses affects et ses humeurs doivent finir par se taire dans cet ascétisme imposé par la route que les héros fondateurs ont déja tracée. Sur-route, en vérité, que celle de la marche spirituelle, sur-investissement et transcendance confèrent au pas sa domination et sa réfutation graduelle du hasard et de la déroute. Le grégaire, lui, fuit la nature dans le sillon domestique du divertissement social et "fait" tel ou tel sommet là où le marcheur éthique dé-fait, dé-construit, dé-route les certitudes et les trames, éprouve dans sa propre transpiration la pénétration du réel et sa topologie corporelle. L'esthétique de la marche est tout à la fois singularisation et dé-conventionnalisation. L'itinéraire se construit à mesure que la conscience se fait "peau", surface mobile d'impressions, d'expressions, de dés-orientations successives. Ainsi, la construction est tout à la fois dé-construction et dé-fection ;  la cause est perdue à jamais, la raison, toujours seconde décentrée laisse place à une conscience sensorielle démultipliée. Telle est la beauté impermanente de la marche éthique, une esthétique de la marche, une esthétique de la pauvreté.

"Quand je sors de chez moi pour aller me promener, sans savoir encore où je porterai mes pas, et m'en remets à mon instinct de décider pour moi, je m'aperçois, si bizarre, si fantasque, cela paraisse-t-il, que je finis inévitablement par m'arrêter au sud-ouest, dans la direction de tel bois ou pré particulier, quelque herbage ou hauteur abandonné, par là situé. Mon aiguille est lente à se fixer ; elle n'indique pas toujours plein sud-ouest, il est vrai - et elle a de bonnes raisons pour varier ainsi - mais elle se pose toujours entre l'ouest et le sud-sud-ouest. C'est par là qu'est l'avenir pour moi, et la terre me semble plus inépuisable, plus riche de ce côté-là." Thoreau (Balades)

Thoreau parle dans Balades de son irrépressible besoin de marcher vers l'ouest, vers cet occident que nul ne parcourt et n'a déjà parcouru à sa place. L'ouest serait-il de trop ? Pourquoi indiquer encore une direction ? Il ne s'agit que d'un cap, d'une "occidentation" de la marche car Thoreau ne part pas vers l'Orient.  L'"occidentation" est une dés-orientation. L'orient est du côté grégaire mais aussi du côté spirituel, celui du grand Autre, de la Voie dont il s'agit de se libérer. Marcher vers l'ouest, c'est marcher vers la nature sauvage, into the wild, vers sa propre nature dé-couverte, affranchie de la pesanteur des conventions dont font partie les idéaux de la transcendance. L'occident est vierge car il est n'est que surface d'impressions comme la peau de l'homme stimulée par la résistance de l'air et de la pente. L'occident est vierge car il laisse une place décisive à "l'instinct" ou à l'intuition. La pensée, la rationalité sont du côté de l'orient - qu'on songe au texte de Kant, qu'est-ce que s'orienter dans la pensée ? -  L'orientation est le soleil de l'est, du matin, de l'origine et du passé ; soleil historique marqué par l'apprentissage, l'éducation des maîtres, soleil de l'enfance que la route terrestre doit contenir dans sa circularité socio-symbolique. L'occident est au contraire la sauvagerie du devenir, le déclin crépusculaire, l'embrasement des facultés, la mise à l'épreuve de la trajectoire dont on craint précisément la déroute et l'errance. L'occident est la terre insoumise de l'avenir et du devenir confondus, l'ellipse marquée par le tourbillon brisant définitivement la ligne et livrant la marche à la seule poésie, au pas de côté imposé par le roc, au souffle éparpillé de la forêt, aux étoiles vagabondes et coruscantes. Thoreau marchait vers l'ouest, Mac Candless marcha vers le nord, le poète marche sur les conventions et tous se rejoignent dans cette esthétique de l'existence retrouvée.

A  Christopher Mac Candless.

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02 janvier 2008

Les fantômes du Hohenbourg (3)

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D'un monde à l'autre, Hohenbourg, 28 décembre 07, Démocrite

Hissé sur la grande voile du Hohenbourg, je découvre à travers la déchirure, le limbe de cette terre ensevelie sous les vapeurs crépusculaires. La tour elle-même a disparu. Me voilà flottant entre deux mondes, à la charnière d'une épopée terrestre et d'une autre, aérienne et solaire. Je n'ai plus de racine. Il me semble rêver et voguer, il me semble avoir changé d'époque et de sphère. Mes yeux embrasse un ciel d'or et mes pieds disparaissent sous les nuées. Le Hohenbourg livre ici le passage, d'un monde à l'autre.

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La marche des fantômes, Hohenbourg, 28 décembre 07, Démocrite

Avec ce léger souffle du sud, les arbres se dressent et pourfendent dans leur immobilité, la couche. Le froid brisant de la ligne me fige ; la beauté du soir m'interdit toute descente. Je contemple le ciel et je remercie mon vieil ami de pierre, cette heureuse solitude de grès, pour ce qu'il m'offre au coeur de l'hiver, une sorte de hapax esthétique et glacial.

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Le fantôme de Wegelnbourg, Palatinat, depuis le Hohenbourg, Démocrite, 28 décembre 07

En face, le rival, le germain se délivre à son tour de son enclume de gaz. D'anciennes légendes s'échappent de ses fières murailles. De vieux fantômes viennent compter les amours perdues et impossibles, d'Hedwige, fille de Hohenbourg et de Robert, fils de Wegelnbourg. Le père de la belle les surprit et frappa à mort le jeune homme. Depuis, au bord de la fontaine Maidebrunnen, les nénuphars pâlissent et se fânent précocement. Seule persiste, lors des étés les plus chauds, une touffe de myosotis, l'herbe des amoureux.

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Socle, Hohenbourg, Démocrite, 28 décembre 07

La dispersion des brumes me rappelle au monde d'en-bas. Le soleil vagabond et furtif s'éclipse à l'occident. Les arbres reprennent leur place. Il me faut plonger, tel un oiseau marin, dans la mer fumante et les caprices de l'obscurité naissante.

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Déclin de l'origine, Hohenbourg, Démocrite, 28 décembre 2007

Les veines du Hohenbourg coulent dans mon pas depuis plus de trente ans. Sa carnation de pierre et sa puissance déchue m'animent toujours. J'aime cette ruine suspendue, sa vitalité fortifiée creusée dans le roc, siégeant par delà nos volontés. Son rythme lent est celui d'une sagesse assoupie peuplée de fantômes aimables et déroutants.

Je suis devenu l'un de ces fantômes, il y a trente deux ans. Ce jour-là, le soleil courait haut dans le vaste ciel d'été ; ce jour-là, je gravisssais pour la première fois les pentes du Hohenbourg avec ma grand-mère, et c'était en chantant que nous les dévalions.

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Le Hohenbourg, Reconstitution

Les Fantômes du Hohenbourg

                                           à ma Grand-Mère d'Alsace.

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31 décembre 2007

Les fantômes du Hohenbourg (2)

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La proue fantômatique du Hohenbourg, Vosges du Nord, Alsace, Démocrite, 28 décembre 07

Nous nous élevons dans l'épais brouillard qui enveloppe chaque chose. Pourrons-nous seulement apercevoir le donjon dressé et la porte énigmatique de mon viel ami ? Soudain, telle une ombre de géant, son allure masssive transperce le dense nébulon et surgit là, agrippé sur son roc, à 580 m d'altitude. Le Hohenbourg s'élance, raide, aigu comme une hallebarde, tendu dans un ciel blanc. Sa tour hirsute se perd dans la brume. Suis-je en montagne ou suis-je captif d'un récif des Vesteralen, ces îlots égarés du grand-Nord ?

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La Porte de grès, Hohenbourg, Vosges du nord (67), 28 décembre 2007

Je gravis les derniers mètres jusqu'à sa porte remarquable, demeurée ouverte. Des écussons taillés dans la pierre rose évoquent les grandes dynasties des Andlau, des Sickingen. La vigne décore ces poutres de grès. D'étranges visages, aux sourires de lutins, racontent une histoire secrète et emmurée. Hohenbourg garde ses mystères et ses fantômes. Le temps s'est ici solidifié dans la roche. Ce temps est mille récits que les brumes murmurent au passager du vent.

Un autre mystère me hante, celui de sa puissance verticale, celle qui propulse l'aimable visiteur au point culminant de toute la région. De la-haut, pourrai-je toucher du doigt les improbables fulgurances de l'astre majeur ?

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Luminescence, sommet du Hohenbourg, 600 m, Démocrite, 28 décembre 2007

D'ordinaire, le château laisse planer son regard sur une mer de forêts qui s'en va en longues vagues majestueuses se perdre dans un horizon brumeux. Se découpent alors au faîte d'âpres sommets, des blocs de pierres gigantesques rabotés par les déluges successifs et les érosions millénaires. D'innombrables ruines, anciens fiefs, courent sur ces monts à l'infini. Le Hohenbourg défie la perception et se rie de cette amère frontière qui trace une vaine et stupide séparation avec le voisin de l'Est et du Nord. Le Palatinat s'étire au septentrion en une multitude de hauteurs boisées. Vers l'Orient, c'est le Rhin à 50 km qui marque une autre limite. Mais aujourd'hui, le soleil livre un rude combat et l'oeil affronte l'opacité du voile de brume.

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30 décembre 2007

Les fantômes du Hohenbourg (1)

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Apparition, Vosges du Nord, Alsace, Démocrite, 28 décembre 2007

De passage en Alsace, sur une de mes nombeuses terres natales, je ne résiste pas à l'appel silencieux de mon vieux Camarade, le Château de Hohenbourg fièrement dressé depuis le début du XIIIè Siècle dans ces merveilleuses Vosges du Nord. Pour la trente-quatrième fois je lui rends visite ; j'escalade les pentes qui mènent à ses murs de grès rose.

Comme à chaque ascension, règnent le mystère de sa route et des éléments avec lesquels il fait corps. Retrouver le Hohenbourg, c'est toujours une aventure au sens plein car sa tour perdue dans les brumes épaisses de ces infinies forêts délivre des frontières du temps et des territoires. Ici commence le monde...le monde de l'arbre et de la tige, le monde de l'air et du givre, un monde à la croisée des mondes.

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Apparition 2

Le brouillard enveloppe nos corps saisis par le froid de l'hiver. Rien ne bouge sauf ce souffle qui crache sa vapeur fumante ; un tourbillon vite capturé et poli par cette masse inerte et pesante, sublime comme la mort, pétrifiée comme ce givre qui sculpte la tige. Serait-ce les bois d'un cerf pris dans la tourmente ou le jeu subtil de quelques farfadets ?

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Le givre et le bois

A suivre

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