CLINAMEN : le blog de Démocrite

Journal d'un prof de philo, philosophie, carnet de déroute, photos, soliloques : expression et partage d'une singularité, à un atome d'écart.

02 janvier 2008

Les fantômes du Hohenbourg (3)

Vosges_du_nord_7

D'un monde à l'autre, Hohenbourg, 28 décembre 07, Démocrite

Hissé sur la grande voile du Hohenbourg, je découvre à travers la déchirure, le limbe de cette terre ensevelie sous les vapeurs crépusculaires. La tour elle-même a disparu. Me voilà flottant entre deux mondes, à la charnière d'une épopée terrestre et d'une autre, aérienne et solaire. Je n'ai plus de racine. Il me semble rêver et voguer, il me semble avoir changé d'époque et de sphère. Mes yeux embrasse un ciel d'or et mes pieds disparaissent sous les nuées. Le Hohenbourg livre ici le passage, d'un monde à l'autre.

Vosges_du_nord_10

La marche des fantômes, Hohenbourg, 28 décembre 07, Démocrite

Avec ce léger souffle du sud, les arbres se dressent et pourfendent dans leur immobilité, la couche. Le froid brisant de la ligne me fige ; la beauté du soir m'interdit toute descente. Je contemple le ciel et je remercie mon vieil ami de pierre, cette heureuse solitude de grès, pour ce qu'il m'offre au coeur de l'hiver, une sorte de hapax esthétique et glacial.

Vosges_du_nord_9

Le fantôme de Wegelnbourg, Palatinat, depuis le Hohenbourg, Démocrite, 28 décembre 07

En face, le rival, le germain se délivre à son tour de son enclume de gaz. D'anciennes légendes s'échappent de ses fières murailles. De vieux fantômes viennent compter les amours perdues et impossibles, d'Hedwige, fille de Hohenbourg et de Robert, fils de Wegelnbourg. Le père de la belle les surprit et frappa à mort le jeune homme. Depuis, au bord de la fontaine Maidebrunnen, les nénuphars pâlissent et se fânent précocement. Seule persiste, lors des étés les plus chauds, une touffe de myosotis, l'herbe des amoureux.

Vosges_du_nord_12

Socle, Hohenbourg, Démocrite, 28 décembre 07

La dispersion des brumes me rappelle au monde d'en-bas. Le soleil vagabond et furtif s'éclipse à l'occident. Les arbres reprennent leur place. Il me faut plonger, tel un oiseau marin, dans la mer fumante et les caprices de l'obscurité naissante.

Vosges_du_nord_11

Déclin de l'origine, Hohenbourg, Démocrite, 28 décembre 2007

Les veines du Hohenbourg coulent dans mon pas depuis plus de trente ans. Sa carnation de pierre et sa puissance déchue m'animent toujours. J'aime cette ruine suspendue, sa vitalité fortifiée creusée dans le roc, siégeant par delà nos volontés. Son rythme lent est celui d'une sagesse assoupie peuplée de fantômes aimables et déroutants.

Je suis devenu l'un de ces fantômes, il y a trente deux ans. Ce jour-là, le soleil courait haut dans le vaste ciel d'été ; ce jour-là, je gravisssais pour la première fois les pentes du Hohenbourg avec ma grand-mère, et c'était en chantant que nous les dévalions.

File0056

Le Hohenbourg, Reconstitution

Les Fantômes du Hohenbourg

                                           à ma Grand-Mère d'Alsace.

Posté par Democrite à 01:15 - Carnets de déroute - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

31 décembre 2007

Les fantômes du Hohenbourg (2)

Vosges_du_nord_4

La proue fantômatique du Hohenbourg, Vosges du Nord, Alsace, Démocrite, 28 décembre 07

Nous nous élevons dans l'épais brouillard qui enveloppe chaque chose. Pourrons-nous seulement apercevoir le donjon dressé et la porte énigmatique de mon viel ami ? Soudain, telle une ombre de géant, son allure masssive transperce le dense nébulon et surgit là, agrippé sur son roc, à 580 m d'altitude. Le Hohenbourg s'élance, raide, aigu comme une hallebarde, tendu dans un ciel blanc. Sa tour hirsute se perd dans la brume. Suis-je en montagne ou suis-je captif d'un récif des Vesteralen, ces îlots égarés du grand-Nord ?

Vosges_du_nord_5

La Porte de grès, Hohenbourg, Vosges du nord (67), 28 décembre 2007

Je gravis les derniers mètres jusqu'à sa porte remarquable, demeurée ouverte. Des écussons taillés dans la pierre rose évoquent les grandes dynasties des Andlau, des Sickingen. La vigne décore ces poutres de grès. D'étranges visages, aux sourires de lutins, racontent une histoire secrète et emmurée. Hohenbourg garde ses mystères et ses fantômes. Le temps s'est ici solidifié dans la roche. Ce temps est mille récits que les brumes murmurent au passager du vent.

Un autre mystère me hante, celui de sa puissance verticale, celle qui propulse l'aimable visiteur au point culminant de toute la région. De la-haut, pourrai-je toucher du doigt les improbables fulgurances de l'astre majeur ?

Vosges_du_nord_6

Luminescence, sommet du Hohenbourg, 600 m, Démocrite, 28 décembre 2007

D'ordinaire, le château laisse planer son regard sur une mer de forêts qui s'en va en longues vagues majestueuses se perdre dans un horizon brumeux. Se découpent alors au faîte d'âpres sommets, des blocs de pierres gigantesques rabotés par les déluges successifs et les érosions millénaires. D'innombrables ruines, anciens fiefs, courent sur ces monts à l'infini. Le Hohenbourg défie la perception et se rie de cette amère frontière qui trace une vaine et stupide séparation avec le voisin de l'Est et du Nord. Le Palatinat s'étire au septentrion en une multitude de hauteurs boisées. Vers l'Orient, c'est le Rhin à 50 km qui marque une autre limite. Mais aujourd'hui, le soleil livre un rude combat et l'oeil affronte l'opacité du voile de brume.

Posté par Democrite à 15:41 - Carnets de déroute - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

30 décembre 2007

Les fantômes du Hohenbourg (1)

Vosges_du_nord_1

Apparition, Vosges du Nord, Alsace, Démocrite, 28 décembre 2007

De passage en Alsace, sur une de mes nombeuses terres natales, je ne résiste pas à l'appel silencieux de mon vieux Camarade, le Château de Hohenbourg fièrement dressé depuis le début du XIIIè Siècle dans ces merveilleuses Vosges du Nord. Pour la trente-quatrième fois je lui rends visite ; j'escalade les pentes qui mènent à ses murs de grès rose.

Comme à chaque ascension, règnent le mystère de sa route et des éléments avec lesquels il fait corps. Retrouver le Hohenbourg, c'est toujours une aventure au sens plein car sa tour perdue dans les brumes épaisses de ces infinies forêts délivre des frontières du temps et des territoires. Ici commence le monde...le monde de l'arbre et de la tige, le monde de l'air et du givre, un monde à la croisée des mondes.

Vosges_du_nord_2

Apparition 2

Le brouillard enveloppe nos corps saisis par le froid de l'hiver. Rien ne bouge sauf ce souffle qui crache sa vapeur fumante ; un tourbillon vite capturé et poli par cette masse inerte et pesante, sublime comme la mort, pétrifiée comme ce givre qui sculpte la tige. Serait-ce les bois d'un cerf pris dans la tourmente ou le jeu subtil de quelques farfadets ?

Vosges_du_nord_3

Le givre et le bois

A suivre

Posté par Democrite à 23:46 - Carnets de déroute - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

11 juillet 2007

Grand erg oriental (Algérie)

File0044_copie

Dunes, Grand erg oriental, Algérie, 9000 m, 2002

Quelques singularités optiques ont été ajoutées au carnet de déroute Tadrart (cf Tadrart 3, 4, 8). N'hésitez pas à vous y promener pour une incursion saharienne.

Posté par Democrite à 13:41 - Carnets de déroute - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

07 juillet 2007

La mort et la beauté : réponse à Max

Tu as raison de m'interpeller sur ce point et je me suis posé la question de cette finale que je ne souhaite nullement triste. J'ai tenté de montrer dans ce carnet de déroute "Tadrart" que le désert est un moyen de découvrir le régime tragique de la nature (le tragique étant distinct du pessimisme) et par conséquent de l'existence. Au coeur du désert, on découvre à l'évidence toute la précarité de la vie pour ne pas dire sa quasi inexistence. Ici, la vie se révèle comme cas particulier de la mort, une configuration passagère perdue dans la variété sans nombre des configurations inertes. C'est ce qui fait la beauté radicale du désert, cette extraordinaire parenté entre la mort ou l'inorganique et le sentiment esthétique. La mort, à savoir le principe de désagrégation oeuvre partout. Elle fait disparaître toutes les structures, balaie les constructions et modèle le paysage à l'infini. Cette parenté est tout sauf une tristesse, au contraire, elle éveille à la joie et au prix de notre passage dans cet univers extrême. Mais cette conscience de la mort ne doit pas se muer en processus auto-destructeur ou en élément de réification, source d'angoisse puisqu'elle procède d'un décentrement du sujet dont le référent ultime n'est pas lui mais la nature, c'est-à-dire le réel. La beauté et la mort ne sont séparables que pour l'homme épris de lui-même, autrement dit égocentré et terrifié à l'idée de sa propre disparition. Une telle disposition psychique lui interdit d'accéder à la beauté tragique, à la mort et à la véritable joie.

File0034_copie

Posté par Democrite à 19:56 - Carnets de déroute - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

06 juillet 2007

Tadrart, le silence des sables (10)

File0019_copie

Terrres ! Tadrart 2002, Algérie

Dixième et dernier jour de pérégrination. Je constate en moi-même l'immense processus de modification opéré par le désert et l'intime confirmation de ce que Marcel Conche appelle la métaphysique du hasard. Ici, tout surgit avec l'évidence de la dé-raison, déraison saharienne.

Pendant des années, j'ai cru en la force des argumentaires, en l'intelligibilité du monde et en son ordre, en l'efficacité de la science et de ses lois. J'ai cru l'homme capable, par son esprit, de défaire la tenace obscurité du réel. Par l'effort laborieux et persévérant de la pensée, je croyais en la possibilité d'une conquête et d'une éradication de l'innommable. L'univers était ce logos éternel, cette grande raison ordonnant les phénomènes, le désordre une anomalie. Le désert m'a dépouillé de mes propres mirages et m'a mené au hasard, cheminement et finalité confondus. Les mots de Machado me reviennent :

"Marcheur, ce sont tes traces ce chemin, et rien de plus ;

marcheur, il n'y a pas de chemin, le chemin se construit en marchant.

En marchant se construit le chemin, et en regardant en arrière,

On voit la sente que jamais on ne foulera à nouveau.

Marcheur, il n'y a pas de chemin, seulement des sillages sur la mer."

Ce Sahara m'a révélé le caractère désertique de ma propre existence c'est-à-dire son essentielle pauvreté, cette vacuité qui n'est pas un néant. Le sable, les dunes et la terre constituent ces métaphores indépassables de l'expérience tragique, autrement dit, de la nature des choses. "Tout passe" selon le mot d'Héraclite et ces passages se déroulent dans l'aléatoire de ces particules volages soumises aux caprices de l'indétermination. La hasard est tout car il fait l'entière création de la nature dans le tumulte de ses propres déviances. Hasard est le jeu subtil et impensable de la composition et de ces invisibles chocs qui creusent dans le sillon fracassé de l'homme son éternelle dé-route, son errance et sa singularité. Tadrart n'est autre que le paysage stellaire du clinamen, son incarnation et son visage sublime. Tous ces mots jetés sur un carnet d'heureuse déroute sont vains et dérisoires, mais ils signent à leur façon, mon éphémère et décisive présence en ce monde.

File0032_copie

Lignes, Tadrart, Démocrite, février 2002

J'ai vécu au plus près de mes propres limites, dans ce lieu où se joue la tentation du raidissement, de la fermeture et de l'oubli. Peut-être ai-je ici découvert que la mort et la beauté sont une seule et même chose, telles ces ombres mouvantes qui disparaissent et se perdent en une pure surface dépliée. Oui, la mort et la beauté, une seule et même chose !

File0033_copie

Le grand Erg oriental, Algérie (10000m), 20 février 2002, Démocrite

silence...

Posté par Democrite à 19:10 - Carnets de déroute - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

05 juillet 2007

Tadrart, le silence des sables (9)

File0022_copie

Musique, Tadrart, Février 2002

Les touaregs, voient-ils ce que je vois ? Sont-ils en mesure de percevoir l'extrême singularité de ces lieux et de ces courbes, de ces formes, de ces incroyables contrastes, de ces couleurs tranchantes ? Cette stupéfiante radicalité résiste-t-elle à l'habitude, au destin de sédentarité, à la culture ancestrale ? J'avais été surpris de ce que ces hommes magnifiques semblaient placer dans une sorte d'égalité esthétique, les interminables et sombres couloirs d'un canyon gris du Tassili (que nous avons, hélas, traversé) et le spectacle mouvant des sables et des roches rouges, comme si le désert parlait d'une seule voix, celle de l'inhumaine indistinction. Et nous-mêmes, pouvons-nous encore nous étonner de nos arbres, de nos cieux, de nos nuages mobiles et de nos oiseaux coutumiers ? Pouvons-nous nous extraire de nos rigidités rentables, de nos certitudes figées, de nos pathologies collectives ? Lutter contre l'indifférence, contre la pesanteur toujours accrue du passé, contre les conditionnements initiaux reste un enjeu essentiel pour l'homme soucieux de nomadisme et de vitalité. L'enracinement morbide guette le pas de l'esprit, engourdi par ses ancrages fossiles et les pièges de la stérile reconnaissance. La véritable connaissance n'est pas reconnaissance, elle s'éprouve dans une genèse toujours continuée, dans le sentiment immédiat de la création et de la mort. Se délivrer de toute attache est le vrai défi de l'homme, telles ces cathédrales de grès rouges qui abandonnent dans les tempêtes leurs inessentielles particules.

File0031_copie

Cathédrales, Février 2002

Posté par Democrite à 12:25 - Carnets de déroute - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

02 juillet 2007

Tadrart, le silence des sables (8)

File0030_copie

Lever de dunes, Tadrart, 16 Février 2002

5h30, avec quelques compagnons, nous décidons d'assister ce matin à la naissance du jour, depuis M'n Goula, la dune rouge de la Tadrart. Il fait froid, la sécheresse de l'air est hors du commun, le sable paraît glacé, comme la peau du reptile assoupi. Les roches ont le visage fermé par les ombres de l'est. Nous débutons l'ascension dans une étrange obscurité. Partout les étoiles font des trous de lumière dans la voûte. Elles fuient vers l'improbable occident, dans une course inhabituelle tandis qu'à l'opposé, l'astre majeur procède, en féroce artificier, à l'embrasement du monde.

File0043_copie

Méditation minérale, Tadrart, 2002

J'écris, serait-ce là de ma part un refus de vivre et de sentir, façon subtile de tricher avec le désert ? Pourquoi inscrire sur la page ce qui ne peut être saisi, définitivement. Je sens pourtant cette résistance étroite de l'esprit amadouant son retour, cherchant à domestiquer la brutale transition à venir. Les divisions naissent avec l'apparition du temps et de la mesure. Toute chronologie est chronophage, elle dévore dans son apparente raison la mélodie poétique du souffle.  Ai-je vraiment vécu ces heures d'illumination saharienne ? Pourrai-je me contenter de quelques souvenirs figés dans la morne arithmétique des dates? Le temps doit disparaître. La succesion se fondre dans ce flux vital qui unifie l'avant et l'après. Tadrart n'est pas un temps, pas un nombre, pas un volume, pas un point sur la carte. Tadrart est l'expérience de la dé-route, elle est le désert de l'homme qui laisse parler la faille de l'existence, son essentielle incomplétude. Tadrart est la totalité de l'être qui coincide avec le réel des origines dans une sorte d'expérience anhistorique. Tout est là pour toujours, je le sais. Ici, le temps n'existe plus, seuls comptent le pas de l'aube et le vent de Tassili.

File0021_copie_copie

Traces ? Tadrart, Février 2002

La dune fait de moi un géant ; mon ombre immense et ridicule caresse en éphémère sa surface orangée ; il me faut descendre en me laissant happer par la gravité, je cours, je saute et laisse à nouveau une empreinte dans son cuir mobile. Cette trace d'humain se comble si vite qu'elle tombe instantanément dans l'oubli des sables. Le vent aura eu raison de mon passage.

Posté par Democrite à 13:05 - Carnets de déroute - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

29 juin 2007

Tadrart, le silence des sables (7)

Vendredi 16 février 2002

File0027_copie

Les hommes rouges du Tassili, Tadrart, Février 2002

Sur les stries entassées du roc, des horloges de sable font défiler les siècles. Ici, l'archéologie se déploie à la surface des choses et dévoile d'étranges visages. L'épaisseur de la roche ressemble en tout point aux plis de la dune. Voir, c'est découvrir l'horizontalité totale du réel, sa présence immédiate. La profondeur est l'idéal décadent de l'homme moderne, sa tentation sournoise et irrépressible de vérité dans la mort, son désir d'ordre et de conquête dans l'exhumation de vieux cadavres !

Les hommes de Tassili chevauchaient le vent dans les plaines arides. Ce souffle qui caresse ma peau du nord a rythmé leur existence nomade. Je veux devenir guerrier, chasseur d'ours, sculpteur pariétal, sorcier tellurique et ancrer dans le roc le délire des torses ouverts jusqu'aux étoiles. Je veux me fondre dans le monde de ces derniers humains et vivre sans tricher l'impitoyable mélodie des origines. Le bras tendu de mes frères d'armes vise l'animal-fétiche et simule la mise à mort. Mais la mort est pour les faibles, pour les défaillants et les souffreteux ! Les vivants se nourrissent de la vie et de l'eau, du festin de la fête, de la frénésie des corps déliés. Là est la force du clan, son indomptable victoire et son seul sacré.

File0024_copie

Tiska, la danse du feu, carnet de déroute, Démocrite, Février 2002

Ce soir, nous avons dansé tels des apaches du désert, sous les incantations des Tamacheqs. Le feu riait fort et célébrait nos corps en transe sous la pyramide granitique de Tassili. Le chant des touaregs est beau et lancinant, il nous mène tel un sortilège, jusqu'à la cime du Mont Tiska. Là, commencent la grande réconciliation du jour et de la nuit, de l'ombre et de la lumière.

Quelque part, au coeur d'un Sahara oublié, dans un horizon de dunes et de montagnes dressées, plus près de la lune et du ciel résonne encore la clameur d'un groupe devenu tribu.

Posté par Democrite à 17:50 - Carnets de déroute - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

28 juin 2007

Tadrart, le silence des sables (6)

Algérie, plateau du Tassili, Tadrart, jeudi 15 février 2002, 20 h

File0026

La pierre et le sable, Tadrart, Février 2002

Se perdre dans le désert ! La terrible expérience de la dé-route frappe de plein fouet notre groupe. Nous avons tardé en assistant à la descente jubilatoire de l'astre majeur par delà l'horizon lointain et nous voici plongés dans l'errance à la recherche d'un invisible campement. La nuit tombe si vite et ces ombres qui s'allongent laissent la place à une obscurité sans mélange.

Le frêle équilibre du groupe vascille, les boussoles éclatent et l'angoisse de mort envahit certains de nos compagnons. Aboutelem, notre guide, gagne le sommet d'une dune dans l'espoir d'une reconnaissance visuelle. Il est trop tard ! Nous expérimentons la fragilité des liens vivants et la précarité de notre situation d'éphémères. Ces liens sont tels des tissus organiques mis à l'épreuve dans cette crise inattendue. Un rien suffit à tout défaire, à découvrir, par delà les conventions humaines que le réel n'est pas un jeu.

File0028_copie_2

Errance, Tadrart, Février 2002

L'homme veut jouer dans son insuffisance crasse à "faire l'Algérie, à faire le désert et les Tassilis". Il se croit toujours en dehors, dans une sorte d'extériorité confortable qui, telle une divinité créatrice ferait l'économie du prix de la vie. Il se croit lui-même le créateur des mondes, le maître des particules élémentaires. Son fantasme de domination dissimule à peine un effroi souterrain, une terreur secrète. Son imaginaire le protège de sa condition, de son imposture intégrale. Mais ici, l'homme ne fait rien, il est lui-même fait et défait par l'éternelle mobilité, par l'indomptable radicalité des sables et de la soif. Le Sahara n'est pas un décor. Ces sables nous constituent et nous enveloppent irréversiblement, ils sont nos frères atomiques qui nous rappellent au destin de la matière, à notre propre destin. Nous marchons désormais dans l'obscurité, à la recherche d'un improbable feu.

Mes yeux sont fixés sur la voûte céleste ; l'immense galaxie m'accompagne et m'éclaire, sa lumière diffuse une étrange pâleur sur les étendues de sable. Je suis calme, tranquille et plutôt stimulé par cette impressionnante déclinaison saharienne. J'éprouve un sentiment d'authenticité sans égale ; les masques tombent à la faveur des pas inattendus ; les visages se découvrent dans la nuit et les corps font silence.

La Tadrart dévoile une autre facette de sa terrible beauté et les hommes, minuscules et nomades font une épreuve de vérité. Tard, dans la nuit, après des heures de déambulation, nous consumerons l'expérience tragique dans le brasier de nos certitudes retrouvées.

File0029

Etoiles d'incertitude, Tadrart, Février 2002, Démocrite

Posté par Democrite à 22:32 - Carnets de déroute - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



« Accueil  1  2   Page suivante »