13 mars 2008
Le délire du stoïcisme (2)
Seconde réponse faite à J.M. Mugliani envoyée sur le site Mezetulle
Réduire Nietzsche à une forme de réactivité contextuelle (pur produit de l'époque) me paraît fort peu convaincant et singulièrement caricatural, cette "réaction désespérée d'un esprit...soumis à la pression insupportable ...de son temps" ! Pour invalider une pensée, il suffit de la contextualiser, en en faisant le symptôme d'une époque (fin du 19è siècle) passée, argument reposant d'une part sur une "psychologisation intempestive" de l'auteur du Gai savoir et d'autre part sur une forme implicite d'historicisme réactif (hegelien ?) puisque Nietzsche ne serait que le penseur de son temps, le penseur d'un moment donc un penseur évidemment dépassé ! Outre que cet argument puisse être appliqué à n'importe quel philosophe et en l'espèce, au stoïcisme naissant dans un contexte d'effondrement des empires, je vois dans cette rhétorique un moyen de se débarrasser de l'effort nietzschéen d'exhumation de la sagesse tragique des antésocratiques, c'est-à-dire, en réalité, un refus manifeste du tragique. Nietzsche raisonne en grec, mais en grec d'avant Socrate et Platon qui se sont chargés de nier la béance et l'irréductibilité du réel grâce à la représentation. Les stoïciens se sont engouffrés dans cette veine tout comme l'occident chrétien qui s'est empressé de cultiver la fascination pour l'autre monde, le monde de la transcendance divine et de l'au-delà mais aussi le monde bien sécurisant de l'ordre et de la nécessité universelle pour les penseurs du Portique. Si la forme change, le contenu repose sur le même déni. On comprend pourquoi les idéologies se nourrissent les unes des autres. L'antichrétien a besoin du chrétien pour fonder son ordre, mais toutes les idéologies se rejoignent en un point : l'affirmation de l'ordre et de la nécessité et le refus du hasard, c'est-à-dire du tragique. Voir les analyses fulgurantes de Clément Rosset dans La logique du pire.
Le tragique n'a rien à voir avec la représentation ! Pascal l'a d'ailleurs bien compris lui qui est pris de vertige et d'effroi devant le réel. Mais Pascal comble la faille dans le délire extatique, en ce 23 novembre 1654 quand il jette sur un papier (Mémorial) sa terreur froide qui le convertira définitivement au Christianisme. Il a senti le réel et l'impuissance de la raison mais, face à l'irreprésentable, s'est jeté dans la foi, dans la nécessité du Sauveur qui referme l'intuition et la recouvre définitivement.
Le renversement fort commun de toute idéologie (dont le stoïcisme) est de faire croire que le réel est saisissable et qu'il suffirait de renverser la représentation. Ainsi, le tour serait joué et il n'y aurait qu'à créer l'adéquate pensée, celle qui colle au réel et le saisit dans son intimité retrouvée, celle qui recoud la faille ! Tel est le délire de la raison et de l'ordre, telle est la folie de la conscience abstraite, tel est le refus inavoué de la création et de la mort ! Quoi de plus sécurisant que le délire du fou, c'est-à-dire sa représentation ! La fonction du délire est d'abord et avant tout d'éviter l'effondrement psychique (tout comme d'ailleurs la fonction du langage et sa rationalité supposée), dernier rempart contre l'irruption du réel qu'aucune représentation ne peut contenir ni circonscrire. La cohérence formelle et rationnelle de tout délire n'est plus à démontrer.
"Tu perds ton fils qui est mort à la guerre, ne te lamente pas, accepte l'ordre des choses, telle une divinité".
Que quelqu'un vienne vous voir et tienne ce discours sérieusement alors que vous venez de perdre un fils ou une fille, qu'en penserez-vous ? Cet homme est fou et son discours dans sa totale rationalité se brise lui-même sur le roc de sa certitude car son discours est inhumain et dé-réalisé. C'est le discours fermé du psychotique, clos sur lui-même, emmuré dans sa nécessité interne. Pour le stoïcien, le deuil n'a pas de dimension psychique, la relation à l'autre n'implique aucune forme d'investissement, ni aucun corps ; il est un pur acte de raison, à l'image de la nécessité universelle. La comédie du stoïcisme nous explique Nietzsche est dans cette feinte de l'indifférence. Le sage n'aurait pas de pulsion, pas de chair, a-t-il seulement un corps qui éprouve, vit, désire et se situe sur le grand échiquier des motivations et des préférences ? Que fait-il du plaisir et de la sensation ? L'ataraxie stoïcienne est dans cette adéquation de la représentation et du réel dédoublé. Mais quoi de plus sécurisant que de dédoubler le réel (comme tout délirant d'ailleurs) sur le mode d'une exemplaire et universelle rationalité. Et c'est là la faille du stoïcisme ! C'est là aussi "l'imposture" qui fait irruption dans le discours et prétend saisir l'être ou l'essence dans un adéquation dont la perfection normative ne peut que laisser perplexe. Réduire la souffrance à sa seule représentation c'est oublier la part sombre de l'homme, les forces de destruction de l'organisme et sa vitalité cachée. C'est nier le caractère irreprésentable de la souffrance et de la mort, c'est rejeter aux oubliettes "la branloire pérenne" (Montaigne) si encombrante dans son insaisissable vacuité.
Certes, Epicure reprend aussi cette argumentation notamment en ce qui concerne le rapport à la mort et aux dieux mais sur un socle radicalement distinct, socle qui présuppose la reconnaissance du tragique et non sa négation, c'est-à-dire du réel (impermanent, mobile et hasardeux). Pas de morale ou d'éthique épicurienne sans cette physique de la matérialité passagère et du vide, de la précarité de l'ordre et du vivant : rien ne demeure. Calquer son existence sur la nécessité présuppose que la représentation puisse être à l'image du réel (ordonné, stable et intelligible), belle stratégie pour réfuter le hasard qui fait la destruction et parfois la créativité de la nature.
Le clinamen ne vise pas seulement à sauver la liberté et à faire tenir debout le système de Démocrite. Il ne s'agit pas d'une astuce pour combler un manque théorique. Le clinamen peut se comprendre comme la transposition du tourbillon démocritéen (dans un souci de transmission des thèses atomistiques), transposition du Tout de la nature, ce "il y a" dont parle Marcel Conche, à l'atome comme élémentaire condition du Tout. Voilà qui ruine d'emblée la certitude causale et la possibilité de la vérité ["La vérité est dans l'abîme" Démocrite](voir les analyses de Marcel Conche sur la métaphysique du hasard chez Démocrite et les fragments recencés par Dumont) ["Cause et effet, insensés que nous sommes" dira Nietzsche]. C'est là une différence majeure avec le stoïcisme. Nulle finalité en effet et je vous rejoins évidemment sur ce plan mais aussi et surtout reconnaissance du hasard, de l'irreprésentable, de la béance originelle qui marquent à la fois la finitude humaine, son irréductible impuissance et son essentielle pauvreté. Et c'est de cette reconnaissance que peut naître sans doute une sagesse véritablement humaine et pas seulement théorique ou délirante.
Vivons sans espérer, oui, mais sans illusion.
07 mars 2008
Espérance et sagesse stoicienne
Réaction à l'article de Jean-Michel Muglioni paru sur Mezetulle : Vivons sans espérer (le blog de Catherine Kintzler)
Merci pour cet article éclairant : cependant où voyez-vous ce monde et cette nature réglée, cette implacable nécessité universelle qui telle un destin se déploie sans faillir ? Où trouvez-vous cette belle et heureuse rationalité de la nature ? Si un tel monde était manifeste, nous serions tous stoiciens. Aussi renoncer à l'espoir pour le remplacer par la nécessité universelle implique de la même façon un acte de foi, la foi en une immanence réglée, en un ordre définitif, séduisant certes, mais exprimant d'abord et avant tout le refus du tragique, le refus du hasard et le refus de l'homme vivant. Et sur ce plan, rien ne sépare le stoicisme du christianisme (la sympathie de nombreux chrétiens pour le stoicisme n'est d'ailleurs pas étonnante, puisqu'on remplace une idole par une autre, l'immanence n'étant pas en soi un argument critique). Et quoi de plus sécurisant que l'ordre, à commencer par l'ordre du cosmos ou de la nature. Le besoin irrépressible d'ordre et de sens est de nature religieuse faisait remarquer Freud. A bien y regarder, ce désir d'ordre ne dissimulerait-il pas une secrète espérance et à creuser davantage, comme le fait Nietzsche, une vaste comédie qui cherche à "imposer à la nature la tyrannie de l'esprit "? Il n'y a plus, avec les stoiciens, qu'à "espérer" que cette nécessité soit belle et bien le réel.
Relisons Lucrèce pour lequel, l'ordre n'est qu'un cas particulier du désordre et dans ce cas, plus d'acte de foi, plus d'espérance . Alors, le "pari stoicien" (c'est-à-dire son implicite religieux) et le besoin de sens s'effacent au profit d'une sagesse authentiquement tragique, possiblement humaine car dé-sespérée, comme l'est le réel.
01 janvier 2008
Sagesse, dé-route et affirmation
Tels sont mes trois mots pour cette année.
Sagesse parce que sans elle, nulle existence digne de ce nom.
Dé-route car les routes tracées mènent à la mort précoce et à la dégénérescence ; la déroute n'est pas l'absence de route ni le chaos mais l'art de cultiver et de cueillir l'atome d'écart dans des trajectoires toujours imprévisibles. La dé-route est, à mon sens l'autre nom du kairos grec c'est-à-dire l'opportunité et la congruence dans le flux aléatoire du réel. Qui accepte la dé-route commence à oeuvrer pour le déploiement d'une partition inédite et singulière.
Affirmation, c'est-à-dire puissance d'agir au sens de Spinoza. L'homme conscient de sa propre puissance et de ses modes spécifiques de réalisation fait l'expérience de la joie. Cette puissance a toujours quelque chose de singulier, cette sente qu'aucune route connue ne peut réduire. Par l'affirmation, l'homme est ce qu'il peut être sans espoir ni regret aucun.
Que la sagesse, la dé-route et l'affirmation soient notre oeuvre personnelle et commune !
29 novembre 2007
La hauteur supposée de l'auteur
Lettre à Lucillius
Salut,
Ce que tu m'écris me touche beaucoup et en même temps me "navre" un peu (n'y vois aucun jugement moral.) :"/ce n'est pas l'envie qui me manque, mais je doute de la qualité de mes réflexions/". Mon blog, tu le sais, n'a pas pour objet de décerner un prix de justesse théorique ou une note quelconque. Ta réaction, que je comprends, est aussi celle de nombreuses personnes qui sont intéressées par Clinamen mais n'osent se lancer par peur de ne pas être à la hauteur. Il y a là quelque chose qui pose problème et qui est lié, me semble-t-il, à la posture d'auteur.
L'auteur, croit-on, se doit d'être "à la hauteur" de son autorité supposée. Je crois que cette "hauteur" est un fantasme c'est-à-dire une production de l'imagination. La pensée n'a pas de hauteur, elle se déploie à la surface des choses et plus elle se trouve proche de cette surface plus elle parle du réel. La hauteur est le signe de la domination mise en place par les normes collectives et les pouvoirs déjà constitués pour empêcher les peuples d'accéder à leur propre autorité et de l'exercer. Le prof au-dessus de l'élève marchant sur son estrade est déjà le modèle de ce pouvoir incarné au-dessus de soi. L'intérêt du blog est qu'il échappe dans sa circulation numérique aux instruments de domination ordinaire en permettant une diffusion hors-cadres. C'est bien ce qui m'intéresse et qui, j'espère, peut inciter chacun à intervenir du moment qu'il estime avoir quelque chose à dire sur le sujet abordé. Donc, non à toute forme de censure y compris d'auto-censure.
Ta parole comme ta pensée me sont simplement précieuses. Le doute que tu exprimes est celui de tout auteur qui ne peut que s'interroger sur la valeur de son propos. Je suis, tout comme toi, pris et travaillé par ce doute car une pensée nous expose un peu mais en même temps, que dit-elle de si important ? Il est dangereux de réifier la position d'auteur ou pire de la déifier car alors, nul ne peut plus s'exprimer sans se sentir, soumis à un idéal inaccessible et terroriste. Les écrits passent comme tout le reste ; l'essentiel, me semble-t-il, demeure de se faire plaisir en partageant ou en confrontant des points de vue.
Ton doute me renvoie aussi à la fonction qui est la mienne et qui est clairement affirmée dans ce blog, celle de prof de philo. C'est un vrai poids et souvent un vrai poison que de dire à l'autre "je suis professeur de philosophie" car immédiatement, ce signifiant, "philosophie" écrase la relation, comme si celui d'en face se trouvait dans une position où il est immanquablement jugé, pour ne pas dire dévalorisé. C'est très lourd à porter (!) car nous ne sommes pas maîtres de cette représentation qui concentre la puissance fantasmée de "celui qui est censé savoir" alors même que le philosophe (ce qui n'est pas équivalent à prof de philo) est d'abord celui qui est censé savoir qu'il ne sait pas. Je me suis souvent demandé dans mes relations passagères s'il fallait dévoiler ma fonction car sa représentation perturbe malheureusement et souvent en profondeur la relation que je cherche à tisser avec autrui. Il m'est même arrivé de dire que j'étais prof de français et là, magiquement, tout va beaucoup mieux ! Etrange non ? Je pense souvent aux psychiatres qui doivent rencontrer ce genre de problèmes. Sitôt qu'ils ont lâché le mot "psychiatre", comment continuer à parler sans avoir le sentiment de se faire "psychiatriser". C'est curieux, on se sent moins en danger avec un masseur-kiné ou un charcutier et pourtant l'un comme l'autre peuvent être bien plus sages et plus riches que le premier prof de philo venu, souvent étriqué, inapte à la vie, emmuré dans les idées ou fonctionnaire zélé obsédé par les notes.
"/Le silence a aussi des vertus/" dis-tu, je te rejoins et nul n'est obligé de s'exprimer mais y renoncer serait dommage quand on en a l'envie.
Porte-toi bien
Amitiés
Démocrite
18 novembre 2007
Le chiffre et la lettre
Commentaire du texte gnoti seauton sur Philopoiétique
Je remarque que pour ce qui concerne la physique des particules et à l'autre bout de la chaine, l'astrophysique, une certaine poésie s'impose au geste scientifique sitôt qu'il tente de rendre compte de ses observations. La physique quantique est tout entière dans l'épreuve de la discontinuité, en-deça des catégories de la logique binaire, constamment dépassée par le jeu de la combinatoire hasardeuse qui "déjoue" toutes les formes classiques de la rationalité. C'est à se demander si la matière n'est pas elle-même poétique, à la façon de l'atome d'Epicure et de Lucrèce, déviante et délirante, déclinante et dérivante, le clinamen. N'est-ce pas cette créativité de la nature qui s'impose à la science ? Et du côté de l'astrophysique, que n'use-t-on de la métaphore de la naissance et de la pouponnière pour embrasser les vastes mouvements cosmiques ! Essaims d'étoiles, gestations stellaires, ruches et aurores font l'histoire des galaxies et notre histoire, "poussières d'étoiles" pour l'excellent Hubert Reeves. Quand l'image s'impose au discours scientifique alors la poésie n'est plus très loin. Peut-être est-elle déjà contenue dans les plus hauts degrés de la formulation mathématique, la mélodie secrète de l'univers, chère à Trinh Xuan Thuan.
Je crois que le propre de la métaphysique est d'embrasser dans ce mouvement spécifique, celui qui, visant la totalité du réel, pointe l'unité indissoluble des contraires, comme tu le soulignes si justement avec Héraclite. Science et poésie se rejoignent peut-être dans une pantomime ou dansent le nombre et la lettre réconciliés dans la vanité dévoilée du discours , dans son insignifiance retrouvée, par conséquent, au plus près du réel.
15 novembre 2007
Ciel, Terre et vent
Message envoyé ce jour sur Philopoiétique, le blog de Guy Karl suite à des articles consacrés à la Mythopoiétique.
Merci infiniment pour la beauté de tes écrits et la vérité dévoilée dans l'étrange résonance mythologique. Cette vérité parle encore quand le verbe se tait. Vérité de l'inconscient surgi du fond des âges, jamais le projet philopoiétique ne m'a paru plus sensible et immédiat que dans ces textes magnifiques de la mythopoiétique. Bravo !
Je lis et ma vibration sollicitée rencontre l'horizon et le ciel, la terre et ses fissures. Comment dire ?
L'horizon est la limite même du ciel qui ne peut s'emparer totalement de l'astre ; l'horizon mobile se courbe dans le mouvement chaotique des forces terrestres ployant la terre en des rocs dressés. Ici, dans mon plat pays - le septentrion chanté par Brel, mais de l'autre côté d'une frontière illusoire, défaite depuis toujours par la parenté géologique - la terre fait la modeste et le ciel victorieux pousse au rêve et au délire. Ce ciel immense ne se livre que dans l'affaissement des plis telluriques, que dans l'acceptation de la surface et le déclin des verticales ! Le vent a eu raison des vallées et des sillons tectoniques, l'érosion s'achève dans l'extrême "planitude". Nous autres les nordistes sommes voués à la contemplation de surface et à la pesanteur aérienne d'un ciel qui tisse sa continuité lumineuse d'est en ouest et du nord au sud. Hèphaistos a déserté ces contrées livrées au pouvoir des hommes et à leur esprit de conquête. L'homme a creusé ici la matière, il a cherché dans les entrailles sacrée de la terre sa lampe secrète. Là, dans les couloirs des profondeurs et tel Prométhée volant le feu du ciel à Zeus, il s'est emparé des énergies fossiles et a souillé de son empreinte morbide ce qui fut jadis une nature.
L'homme, tourné vers le ciel condamne le sol et se détruit lui-même. Naufrage sans retour ! Provocation sans retour ! Profanation ! Les dieux ne répondent plus quand la surface est lisse, étale et sans cache. L'immensité du ciel fait l'obscénité de la terre du nord car nulle part, ne se dressent une montagne inviolable, un îlot protégé de la vue de tous, un rempart, abritant le singulier, une falaise inaccessible d'où se joue le risque de la chute. Tous ici travaillent à leur propre dévoration, le foie éternellement rongé par les stupides ambitions de croissance et de richesse. La danse nuptiale dont tu parles magnifiquement reste la danse des poètes, ces fous éventés épris de vérité et de musique, ces fous assis sur le vent des comètes !
Bon vent !
20 octobre 2007
Lettre à Epicure
Démocrite à Epicure, Salut
Quelle joie pour moi de lire à travers les siècles (allusion au texte Le secret d'Epicure, édité sur Philopoiétique) la belle lumière que j'ai tenté jadis de propager depuis les murs de ma bonne cité d'Abdère jusqu'aux collines d'Athènes. Cher Epicure, c'est aussi, avec le souci entier de la vérité que je désire m'entretenir avec toi comme avec tes nombreux détracteurs qui semblent animés par les vieilles lunes d'un Platon que j'ai ridiculisé en son temps. Je m'étonne décidément de la postérité de cet homme et de ses disciples qui professèrent l'incorruptibilité des idées et le mépris du corps. Leur folie fut telle qu'ils tentèrent de mettre le feu à ma propre bibliothèque détruisant dans leur ressentiment le plus abject, nombre de mes traités (dont ceux consacrés aux astres et à la physiologie). Leur étroit dogmatisme les pousse depuis toujours à réduire mon influence et la connaissance de la nature par tous les moyens qui sont en leur possession. Leur amour des idées repose sur une haine sourde de la nature véritable et de la mobilité qui l'anime. Haine de la vie et fascination pour la mort caractérisent ces idolâtres ! Haine de l'incertitude et du hasard !Je sais que sur ce point nous nous rejoignons sans faille.
Cher Epicure, je serais tenté, à mon tour, de rire quelque peu de la position qui est la tienne. Car enfin, le grand Epicure se serait-il fait tout seul ? Serait-il ce Dieu au milieu des mortels capable de supporter le poids de la fortune sans le grand héritage que mon ami Leucippe et moi-même avons constitué patiemment dans la contemplation savante et intuitive de la physis ? Ta sagesse ne fait que reprendre ce que nous avons nous-mêmes élaboré ; et je m'en réjouis. Ton Jardin que je loue du fond des âges plonge ses racines dans mes Traités et ma Physique sans lesquels l'autonomie du sage n'est guère concevable. Je connais ton étrange théorie appelée "clinamen" ; elle me surprend par son audace même si elle me paraît quelque peu fantaisie de théoricien désireux de faire danser la matière jusque dans l'unité atomique. Belle métaphore de poète pour un homme qui méprise la poésie. Ton clinamen est à l'insécable ce que le tourbillon est au Tout, l'oeuvre indomptable d'un réel insaisissable et créateur. Qu'importe donc le mouvement de l'un, c'est le tout de la nature qui fait la rencontre, l'assemblage et la destruction. La liberté du sage me paraît donc aussi vide que la vérité est dans l'abîme ! Mais rassure-toi, Ami, je suis heureux de ton existence et me réjouis de l'importance de ton école et de l'étendue de ta sagesse.
N'oublie pas le nom de ceux qui t'ont précédé dans la Voie. Alors seulement nos idées et nos pratiques résisteront-elles quelques temps à la dégradation et pourront éclairer modestement nos successeurs.
porte-toi bien.
Démocrite le rieur.
02 septembre 2007
Le génie ou la haine du singulier
Dans la rubrique épistolaires, voici un commentaire rédigé qui fait suite à cet article de mon camarade Charp sur le site En marge d'envers ; article consacré au génie et qui poursuit des interrogations liées entre autres choses aux rapports entre art et philosophie mais aussi aux enjeux inhérents à la création.
Merci, cher Charp pour cet éblouissant article. Je me rallie sans faille au commentaire de Lakesys. Je suis très sensible à cette approche interdépendante du génie fertilisé par un contexte évidemment porteur. D'ailleurs, ce qui vaut pour l'art vaut aussi pour la philosophie. Que serait devenu Pascal (Blaise) sans la présence paternelle et les nombreuses relations stimulantes qui l'ont porté ? Et Nietzsche sans Schopenhauer, Kant sans Hume, Spinoza sans Descartes etc etc. Et sur un terrain plus immédiat, Mozart sans l'investissement de Léopold, son père ? Et Van Gogh sans son frère Théo ou Camille Claudel sans l'ambition paternelle ? L'interdépendance est peut-être d'abord psychique avant d'être esthétique. L'heureuse contamination créatrice débute avec ces relations de proximité et ce terreau porteur de tous les germes à savoir l'imaginaire social et les multiples influences concrètes que vous suggérez.
Par ailleurs, je crois que le génie qui incarne à la fois "le singulier, l'unique et l'inaccessible" est une production sociale dont le véritable ressort est la haine et le ressentiment. Je me sens très nietzschéen sur ce point. Le génie exprime la nécessité "des faibles", de tous ceux qui ont "besoin" de faire exister des idoles, des divinités, pour n'avoir pas à se comparer à elles et à envisager le déploiement de leur propre faculté créatrice. Autrement dit, l'idéal du génie repose sur la haine du singulier, donc de soi-même, sur le mépris que l'on adresse à son propre imaginaire et à sa puissance refoulée. Le génie est, dés lors, l'incarnation pathétique du renoncement, "du dressage de la bête humaine" comme le dit l'auteur d'"Humain trop humain", du saccage originel. Il en va de même pour le "don", cette faveur céleste ou divine attribuée à quelques-uns et refusée au plus grand nombre. Que ne sert-elle de justification à la médiocrité partagée, à la bassesse collective ? Inutile de se mesurer au génie, "différence de nature" comme vous l'expliquez si bien, c'est tellement commode!
Picasso ne s'est-il pas raillé, à sa manière de cette pompeuse stéréotypie, de cette morne pensée, fascinée et habitée par la pulsion de mort ? Signant presque n'importe quoi de son nom, se jouant de l'image du génie comme Diogène avec les conventions, il sut profiter économiquement de cette psychologie sournoise pour engranger avantageusement et construire une marque pour ne pas dire un empire.
Cependant, ce refoulement massif a son prix (comme pour toute névrose). Il s'accompagne d'une vile arrogance vis-à-vis du devenir et de la vitalité de l'oeuvre. L'idéal du génie, comme représentation collective, est fascination pour l'achevé, pour le fini, donc pour le visage pétrifié de la mort, et non pour la patiente élaboration, pour les chemins de traverse, les errances nocturnes et ombreuses, les ratés et les brouillons. Refus de l'esquisse et de la pauvreté, du mouvement et du sang-mélé, de l'aventure et du hasard, le génie est toujours ex nihilo, création pure, sans transition, ni travail, sans labeur ni véritable effort. Son évidence est à la mesure de son idéalisation, il lui suffit de suivre son inspiration et voilà l'oeuvre, définitive et sublime jaillie tel un miracle sorti des eaux. "Tyrannie de la perfection présente" dira Nietzsche et malheur à l'artiste "humain trop humain". Si son idéalisation le met à l'égal des Dieux, sa chute toujours possible le renverrait au plus profond des Enfers. Qu'on songe à Mozart, agonisant dans l'indifférence générale et jeté à la fosse commune comme tant d'autres, maudits d'être redevenus hommes ! La mort les sauvera peut-être de leur imperfection ; ainsi leur pureté reconquise par l'idéal incorruptible servira une fois de plus la cause des génies éternels.
Que veulent les foules ? Que veulent les peuples ? Les plus amères frustrations ne s'incarnent-elles pas dans la folie des idéaux ? Il faudra peut-être se méfier des volontés de démocratisation de l'art car derrière le généreux projet qui consisterait à "mettre l'inconscient à la portée de tous", à éduquer le peuple en direction de lui-même, pourrait bien se dissimuler un autre idéal, une autre folie basée sur une haine secrète. Reste à savoir laquelle ?
13 juin 2007
De l'histoire et de la passion
Démocrite le rieur à Hérodote le sage, salut.
Quelle joie de te lire, ami. Ta réflexion toujours passionnante, me donne immédiatement l'envie d'en savoir plus sur cette bataille d'Halicarnasse. J'ai cherché dans l'encyclopédie et n'ai rien trouvé de probant mises à part quelques références concernant la sculpture grecque du mausolée d'Halicarnasse. Je serais ravi d'en savoir plus. Il va de soi qu'une telle recherche trouvera écho chez toi, le plus documenté d'entre nous. Je ne vois que toi, mon cher Hérodote, pour éclairer ma faible lanterne en la matière.
Vois-tu, c'est une étrangeté de constater combien ce rapport à l'histoire, donc au passé, est particulièrement troublé voire écorché par ma pratique de la méditation. J'en suis parfois à me demander si la condition de la sagesse ne suppose pas une forme plus ou moins radicale d'oubli. Mais, il me faut t'avouer qu'il y a peut-être de ma part, cette fâcheuse tendance à écarter de la conscience tout ce qui pourrait alourdir sa vivacité et sa créativité. J'ai eu le tort dans mes jeunes années, de procéder trop fréquemment à ce nettoyage d'une mémoire saturée par l'effort. Le poids du passé m'est apparu comme le signe d'un esprit accablé par le connu et terrassé par les ombres aléatoires des temps futurs. De fait, je constate, et je ne peux que m'en vouloir, que ma connaissance historique est à reconstruire. Je compte sur toi pour m'aider dans cette tâche, car je sais que le grand Hérodote sait ordonner le temps et la succession, sans se laisser happer par le ressentiment et la souffrance. Vois-tu, cher ami, c'est là une des failles de ma philosophie. La pensée doit trouver sa juste place sans sombrer dans le travers de la réification. Comment comprendre que le passé n'existe pas et que ce récit, dont tu te fais l'écho, avec cette ardeur et cette justesse que nul ne conteste, reste une expérience présente ? Il y a, me semble-t-il de quoi méditer sur le paradoxe de ces temps lointains dont nous parlons et qui se déploient dans nos esprits au présent. Comment pourrait-il en être autrement ?
Je dois te dire, mon ami, combien ta parole m'est précieuse et combien le fait de te savoir vivant me réjouit. L'amitié, ce bien inestimable, traverse les épreuves du temps et se décline sur le mode d'une pensée partagée sans concession. Cette pensée ne saurait être d'une quelconque valeur à mes yeux, si elle ne s'accompagnait d'une aptitude corporelle à l'hédonisme majeur. Je nous crois bien engagés dans cette voie. Cependant, et je ne veux pas non plus te soustraire trop longtemps à tes propres occupations. Cependant, il me faut te dire quelque chose concernant notre ami commun, Cicéron. Notre dernière soirée fut des meilleures, mais l'état moral et psychologique de notre romain, tellement affûté d'ordinaire (et prêt à en découdre), m'inquiète et me semble annoncer quelques obscurités prochaines. Je crains que son rire nu fût qu'apparence et ne dissimule d'autres apparences plus noires. La bile sombre de la mélancolie s'est infiltrée dans le coeur de notre habituel combattant. Il n'est plus que l'ombre de lui-même et présente le douloureux spectacle de la passion qui ravage le corps et fragilise l'esprit. Je le crois plus affecté qu'il n'y paraît, et il ne faudrait pas que sa raison s'effondre et ne l'engage dans des voies sans retour. D'un autre côté, une faille s'est révélée. Par la béance du manque, le sujet fait l'épreuve de lui-même. Et il me semble que notre Cicéron aurait bien besoin d'examiner les fondations de son propre empire. Comme je crois l'avoir souligné lors de nos agapes, il est vraisemblable qu'une nouvelle humanité anime notre amoureux zélé. Seule la fortune décidera de son sort...
Je te demande, mon ami, d'être vigilant et de raisonner notre philosophe égaré. Veille à ce qu'il ne sombre pas dans les affres d'une souffrance sans retour, dont nous savons, toi et moi, combien elle peut être dévastatrice. Rappelle lui, s'il en était besoin, que la masturbation procure davantage de plaisir que l'amour , comme je l'ai clairement signifié dans mes nombreux écrits. Notre excentrique camarade, l'incompréhensible et hermétique Avéroes serait, j'en suis certain, d'accord avec moi. Sa formulation serait, certes, différente et plus directe. Je le vois volontiers s'exprimer en ces termes : "Va te palucher, Cicéron !" Une telle proposition peut paraître saugrenue. Mais elle procède d'un calcul très fin des plaisirs que mon disciple, le très cher Epicure, reprendra à son compte. Au final, le coït fait trembler l'homme et le mène trop souvent dans les tempêtes du désir que les femmes savent si savamment déclencher. A cela, il faut savoir renoncer et découvrir la parfaite lumière de l'euthymie (tranquillité).
J'attends de tes nouvelles avec une impatience presque juvénile. Dis-moi ce que tu penses des Lettres de notre sage Epicure-Amédé et ce qu'elles t'inspirent. Parle-moi de cette bataille d'Halicarnasse. Prends soin de Cicéron et ne t'embarque pas dans quelques voies artistiques sans vigilance ni modération.
Porte toi bien, ton ami Démocrite le rieur.
12 juin 2007
Haine du corps ?
09 octobre 2003
Démocrite le rieur à Hérodote le voyageur, Salut
Tes derniers mots m'impressionnent, je l'avoue. Comment en effet ne pas rêver de telles agapes où le corps peut enfin prendre sa dimension. Malheureusement, je crains que notre quotidien ait une allure moins enthousiasmante et quelque peu différente...
Quand pourrons-nous sans crainte nous adonner à ces pratiques hautement dionysiaques ? Je ne sais quoi te répondre. Ne sommes-nous pas condamnés à verser des larmes de désolation sur l'incapacité du siècle "à jouir et faire jouir" (Chamfort) ? Il y a, en ces temps obscurs, une sourde menace qui transforme le plaisir et la volupté en sacrifice et rentabilité. Mais au-delà de ces humeurs nocturnes, je constate combien les femmes d'aujourd'hui (du moins celles que je suis amené à croiser) restent absorbées dans les rôles sociaux imposés par l'époque. Le véritable plaisir est méprisé par les actuelles conventions et se dénature en narcissisme conquérant et stérile. Je crains que derrière l'apparent culte du corps ne se dessine une véritable haine de soi, de la sensibilté et des rencontres créatrices. Je me sens un peu accablé par ces modèles. Il m'arrive même d'envier la fougue excentrique d'un Diogène ou de songer avec une certaine nostalgie aux douces caresses de la belle Sapho, notre maîtresse à nous autres, jouisseurs d'éternité. Que deviendrait de nos jours, l'homme qui, refusant toutes conventions, se livrerait tel notre Chien (Diogène) à ces pratiques masturbatoires publiques. Il ne fait aucun doute à mes yeux que son châtiment serait terrible et son existence définitivement compromise par la haine du corps que promeut paradoxalement notre temps.
J'entends ici ou là parler ces hommes de pouvoir, ceux-la même qui défont le vénérable loisir (scholé) au profit des pires servitudes de l'esprit. Un certain d'Arcos entend réhabiliter les tuniques d'antan pour anémier un peu plus le corps et en masquer toute la singularité. Ils évoquent avec une audace folle le fin de la mixité et du mélange, arguant que c'est là un progrès enviable. Au corps cloisonné et meurtri s'ajoute la terreur des frontières et des murs que nous dressons entre nos sexes.
Cher Hérodote, notre monde est bien triste et ce fantasme du même et de l'identique dissimule à peine toutes les misères et les violences à venir. Ces fous ne comprennent rien à l'impermanence et aux tourbillons de la nature. Ce mépris des atomes annonce bien des catastrophes. Ce monde a besoin de nous pour que la lumière grecque irradie de son flambeau d'argent les plaines écarlates de l'incompréhension.
Porte-toi bien,
Ton ami, Démocrite le rieur







