CLINAMEN : le blog de Démocrite

Journal d'un prof de philo, philosophie, carnet de déroute, photos, soliloques : expression et partage d'une singularité, à un atome d'écart.

12 décembre 2008

La conscience de la mort est-elle une imposture ?

Je poste ici un commentaire faisant suite à l'article paru dans Le jardin philosophe au sujet de l'angoisse de la mort. Cette intervention de ma part méritera évidemment des approfondissements puisque les questions posées ici prolongent à leur manière l'article consacré précédemment à Cronos, l'être pour la mort.

Cher Pyrrhon,

merci pour cet excellent article qui n'est pas sans poser problème notamment pour ce qui est de la conscience du temps. Je crois comme tu le dis, que l'effroi de la mort naît d'une certaine conscience temporelle, le temps (Chronos) qui marque le début et la fin de toute chose. Mais cette conscience n'est-elle pas une construction de la vie sociale, de la vie productive, de la vie intellectuelle, du système symbolique qui élaborent sans cesse, et pour les besoins de la communauté, l'idée de l'immortalité, dans la transmission du monde, dans l'héritage, dans le cumul sans limite, dans la destruction sans limite, dans la science sans limite ? La conscience de la mort et l'angoisse qui l'accompagne ne seraient-elle pas proprement réactionnelles, purement réactives, signe d'une intoxication symbolique ? Je m'interroge, loin de marquer un éveil cette conscience d'être-pour-la- mort comme dit Heidegger, ne serait-elle pas le signe de la pathologie sociale intériorisée sur le mode de la croissance infinie ? Plus on donne un contenu formel au désir d'immortalité, plus l'angoisse surgit du tréfond de la conscience comme une intuition sourde que l'immortalité pas plus que la mort ne nous concernent. Telle est la grande leçon d'Epicure. En clair, je me demande si la conscience de la mort n'est pas, au final, une imposture, un petit quelque chose insignifiant qui s'impose et se surajoute au réel pour le dissimuler et le dissoudre avantageusement ?
La souffrance, c'est autre chose mais il est inutile d'en rajouter, me semble-t-il, avec la mort. Je me permets de renvoyer à un article que je viens de rédiger sur clinamen et qui rejoint ce rapport que tu établis entre mort/temps/éternité.

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05 décembre 2008

Grande santé

Démocrite le rieur à Gori le terrien,

Tu me demandes comment je vais : Je vais bien et même fort bien depuis mon implantation béarnaise. Je vis de lumière, de douceur et cimes redressées, éternellement ouvert aux multiples sensations prononcées de la nature. J'ai enfin senti la force de la saison et la lente progression de l'automne, des altitudes vers le piémont et la plaine. Je suis devenu un végétal nomade, errant sur des routes qui invitent à la déroute. Bref, je retrouve ce que je n'aurais jamais dû quitter, la joie de la grande vibration planétaire qui a gravement disparu dans les contrées du Nord, vibration mutilée sous les immondices de l'activité humaine et de sa folle densité. Bref, je vis d'espace, de rocs et d'azur. Pour t'en rendre compte plus avant, clique ici :
http://www.infoclimat.fr/multimedia/photolive.php?start=0&d=&motcle=&region=&dept=&auteur=Démocrite&ord=
Ici, dés que le soleil parle, la sensation devient estivale car il n'y a pas de vent. On peut alors se déployer dehors sans se sentir agressé par les météores. Le travail, le labeur et la production me paraissent loin. Finie l'hystérie collective, terminées les violences répétées et les gueules de tête de mort, les sournoises rivalités, et la bassesse de ces gens qui se disent "professeurs" ou "éducateurs" tout en castrant la créativité des élèves.

Je retrouve ce que Nietzsche appelait "la grande santé", les puissances d'affirmation, avec deci-delà un verre de Jurançon pour célébrer le soleil du sud.

Porte-toi bien

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Tout passe

Démocrite le rieur à David l'exalté

Je te rejoins grandement, cher ami, quant à l'usage que tu fais de la métaphore. Si la philosophie se destine à  la vérité c'est en ce qu'elle accepte sa propre faille à savoir le dévoilement d'un réel qui ne peut être nommé. Le Réel  est l'innommable, l'indicible, l'insaisissable, le tourbillon de Démocrite l'ancien, le hasard d'Epicure, la vacuité des Bouddhistes, le silence aphasique de Pyrrhon (le sceptique), la faille qu'aucune représentation ne peut combler adéquatement ; bref, la raison se tait devant l'éternelle mobilité du Réel, ce "il y a" qu'aucune équation ne peut formuler, qu'aucun discours rationnel ne peut contenir. Il ne reste plus que le silence et la poésie, ce recours ultime à la déroute d'un langage qui renonce à la prétention de "dire" et qui se contente de parler de manière tourbillonnaire, tel un jeu de forces antagonistes. La métaphore est une de ces mises en déroute et c'est pourquoi je te rejoins. Nietzsche l'avait bien vu : les hommes sont prisonniers de la grammaire (Crépuscule des Idoles) et de leur besoin de substances et de sens ; ils veulent, à tout prix faire exister de l'Etre quelque part, du Réel comme s'il suffisait de penser pour fonder quelque chose. Tout cela n'est que vanité, tout cela n'est qu'illusion. Alors, place à la poésie, à la contre-parole, à la métaphore sans langage et sans verbe, au refus de la syntaxe pour faire sentir, pour donner envie de goûter l'ivresse de la création et de la déroute dans l'expérience du Clinamen. Oui, mon ami, faisons vivre la métaphore !
- Si tu saisis l'impossible quête de la philosophie, ce qui revient à te dessaisir de toute prétention, c'est que tu découvres en toi l'impermanence, c'est-à-dire le  régime tragique de la nature. "/Tout passe/", selon le mot d'Héraclite le sage. Tout passe, même l'amitié, l'amour et ce qu'il y a de plus  important à nos yeux. Nous aussi nous passons comme des feuilles dans le grand vent d'ouest et pourtant, nous nous sentons importants, vivants et comme présents à l'éternité de la nature.  /Tout passe/ sauf le tout de la nature, ce /il y a/ que j'évoquais auparavant. Le tragique est la découverte de cette impermanence universelle, du régime passager de toute chose, sentiment de la mort au milieu de la vie ou plutôt le contraire, la vie, cas particulier de la mort. Cette ultime vérité défait toutes les autres puisque tout passe. La philosophie tragique procède d'un dévoilement du hasard pour seule réalité ; un impensable comme centre, un quelque chose qui défait toutes les certitudes jusqu'à son propre fondement : telle est  la philosophie tragique, une philosophie de la joie,  de la destruction et de la création, ce qui est une seule et même chose.
Concernant le mouvement, je crois que la réponse se trouve déjà dans ce développement. Ce n'est pas le mouvement qui fait problème car la flèche atteint la cible (Zénon), c'est la raison qui prive les choses de leur mouvement. (Revoir sur ce point les excellentes analyses de Bergson); Le mathématiques détruisent le mouvement car elle le nient en le spatialisant, en le reconstruisant. Il faut se défaire là encore de la rationalité délirante qui nous prive de ce contact avec la durée ou la mélodie secrète et pourtant immédiate du monde.

Porte-toi bien

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13 mars 2008

Le délire du stoïcisme (2)

Seconde réponse faite à J.M. Mugliani envoyée sur le site Mezetulle

Réduire Nietzsche à une forme de réactivité contextuelle (pur produit de l'époque) me paraît fort peu convaincant et singulièrement caricatural, cette "réaction désespérée d'un esprit...soumis à la pression insupportable ...de son temps" ! Pour invalider une pensée, il suffit de la contextualiser, en en faisant le symptôme d'une époque (fin du 19è siècle) passée, argument reposant d'une part sur une "psychologisation intempestive" de l'auteur du Gai savoir et d'autre part sur une forme implicite d'historicisme réactif (hegelien ?)  puisque Nietzsche ne serait que le penseur de son temps, le penseur d'un moment donc un penseur évidemment dépassé ! Outre que cet argument puisse être appliqué à n'importe quel philosophe et en l'espèce, au stoïcisme naissant dans un contexte d'effondrement des empires, je vois dans cette rhétorique un moyen de se débarrasser de l'effort nietzschéen d'exhumation de la sagesse tragique des antésocratiques, c'est-à-dire, en réalité, un refus manifeste du tragique. Nietzsche raisonne en grec, mais en grec d'avant Socrate et Platon qui se sont chargés de nier la béance et l'irréductibilité du réel grâce à la représentation. Les stoïciens se sont engouffrés dans cette veine tout comme l'occident chrétien qui s'est empressé de cultiver la fascination pour l'autre monde, le monde de la transcendance divine et de l'au-delà mais aussi le monde bien sécurisant de l'ordre et de la nécessité universelle pour les penseurs du Portique. Si la forme change, le contenu repose sur le même déni. On comprend pourquoi les idéologies se nourrissent les unes des autres. L'antichrétien a besoin du chrétien pour fonder son ordre, mais toutes les idéologies se rejoignent en un point : l'affirmation de l'ordre et de la nécessité et le refus du hasard, c'est-à-dire du tragique. Voir les analyses fulgurantes de Clément Rosset dans La logique du pire.

Le tragique n'a rien à voir avec la représentation ! Pascal l'a d'ailleurs bien compris lui qui est pris de vertige et d'effroi devant le réel. Mais Pascal comble la faille dans le délire extatique, en ce 23 novembre 1654 quand il jette sur un papier (Mémorial) sa terreur froide qui le convertira définitivement au Christianisme. Il a senti le réel et l'impuissance de la raison mais, face à l'irreprésentable, s'est jeté dans la foi, dans la nécessité du Sauveur qui referme l'intuition et la recouvre définitivement.

Le renversement fort commun de toute idéologie (dont le stoïcisme) est de faire croire que le réel est saisissable et qu'il  suffirait de renverser la représentation. Ainsi, le tour serait joué et il n'y aurait qu'à créer l'adéquate pensée, celle qui colle au réel et le saisit dans son intimité retrouvée, celle qui recoud la faille ! Tel est le délire de la raison et de l'ordre, telle est la folie de la conscience abstraite, tel est le refus inavoué de la création et de la mort ! Quoi de plus sécurisant que le délire du fou, c'est-à-dire sa représentation ! La fonction du délire est d'abord et avant tout d'éviter l'effondrement psychique (tout comme d'ailleurs la fonction du langage et sa rationalité supposée), dernier rempart contre l'irruption du réel qu'aucune représentation ne peut contenir ni circonscrire. La cohérence formelle et rationnelle de tout délire n'est plus à démontrer.

"Tu perds ton fils qui est mort à la guerre, ne te lamente pas, accepte l'ordre des choses, telle une divinité".
Que quelqu'un vienne vous voir et tienne ce discours sérieusement alors que vous venez de perdre un fils ou une fille, qu'en penserez-vous ? Cet homme est fou et son discours dans sa totale rationalité se brise lui-même sur le roc de sa certitude car son discours est inhumain et dé-réalisé. C'est le discours fermé du psychotique, clos sur lui-même, emmuré dans sa nécessité interne. Pour le stoïcien, le deuil n'a pas de dimension psychique, la relation à l'autre n'implique aucune forme d'investissement, ni aucun corps  ; il est un pur acte de raison, à l'image de la nécessité universelle. La comédie du stoïcisme nous explique Nietzsche est dans cette feinte de l'indifférence. Le sage n'aurait pas de pulsion, pas de chair, a-t-il seulement un corps qui éprouve, vit, désire et se situe sur le grand échiquier des motivations et des préférences ? Que fait-il du plaisir et de la sensation ? L'ataraxie stoïcienne est dans cette adéquation de la représentation et du réel dédoublé. Mais quoi de plus sécurisant que de dédoubler le réel (comme tout délirant d'ailleurs) sur le mode d'une exemplaire et universelle rationalité. Et c'est là la faille du stoïcisme ! C'est là aussi "l'imposture" qui fait irruption dans le discours et prétend saisir l'être ou l'essence dans un adéquation dont la perfection normative ne peut que laisser perplexe. Réduire la souffrance à sa seule représentation c'est oublier la part sombre de l'homme, les forces de destruction de l'organisme et sa vitalité cachée. C'est nier le caractère irreprésentable de la souffrance et de la mort, c'est rejeter aux oubliettes "la branloire pérenne" (Montaigne) si encombrante dans son insaisissable vacuité.
Certes, Epicure reprend aussi cette argumentation notamment en ce qui concerne le rapport à la mort et aux dieux mais sur un socle radicalement distinct, socle qui présuppose la reconnaissance du tragique et non sa négation, c'est-à-dire du réel (impermanent, mobile et hasardeux). Pas de morale ou d'éthique épicurienne sans cette physique de la matérialité passagère et du vide, de la précarité de l'ordre et du vivant : rien ne demeure. Calquer son existence sur la nécessité présuppose que la représentation puisse être à l'image du réel (ordonné, stable et intelligible), belle stratégie pour réfuter le hasard qui fait la destruction et parfois la créativité de la nature.
Le clinamen ne vise pas seulement à sauver la liberté et à faire tenir debout le système de Démocrite. Il ne s'agit pas d'une astuce pour combler un manque théorique. Le clinamen peut se comprendre comme la transposition du tourbillon démocritéen (dans un souci de transmission des thèses atomistiques), transposition du Tout de la nature, ce "il y a" dont parle Marcel Conche, à l'atome comme élémentaire condition du Tout. Voilà qui ruine d'emblée la certitude causale et la possibilité de la vérité ["La vérité est dans l'abîme" Démocrite](voir les analyses de Marcel Conche sur  la métaphysique du hasard chez Démocrite et les fragments recencés par Dumont) ["Cause et effet, insensés que nous sommes" dira Nietzsche]. C'est là une différence majeure avec le stoïcisme. Nulle finalité en effet et je vous rejoins évidemment sur ce plan mais aussi et surtout reconnaissance du hasard, de l'irreprésentable, de la béance originelle qui marquent à la fois la finitude humaine, son irréductible impuissance et son essentielle pauvreté. Et c'est de cette reconnaissance que peut naître sans doute une sagesse véritablement humaine et pas seulement théorique ou délirante.

Vivons sans espérer, oui, mais sans illusion.

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07 mars 2008

Espérance et sagesse stoicienne

Réaction à l'article de Jean-Michel Muglioni paru sur Mezetulle : Vivons sans espérer (le blog de Catherine Kintzler)

Merci pour cet article  éclairant :  cependant où voyez-vous ce monde et cette nature réglée, cette implacable nécessité universelle qui telle un destin se déploie sans faillir ? Où trouvez-vous cette belle et heureuse rationalité de la nature ? Si un tel monde était  manifeste, nous serions tous stoiciens. Aussi renoncer à l'espoir pour le remplacer par la nécessité universelle implique de la même façon un acte de foi, la foi en une immanence réglée, en un ordre définitif, séduisant certes, mais exprimant d'abord et avant tout le refus du tragique, le refus du hasard et le refus de l'homme vivant.  Et sur ce plan, rien ne sépare le stoicisme du christianisme (la sympathie de nombreux chrétiens pour le stoicisme n'est d'ailleurs pas étonnante, puisqu'on remplace une idole par une autre, l'immanence n'étant pas en soi un argument critique).  Et quoi de plus sécurisant que l'ordre, à commencer par l'ordre du cosmos ou de la nature.  Le besoin irrépressible d'ordre et de sens est de nature religieuse faisait remarquer Freud. A bien y regarder, ce désir d'ordre ne dissimulerait-il pas une secrète espérance et à creuser davantage, comme le fait Nietzsche, une vaste comédie qui cherche à "imposer à la nature la tyrannie de l'esprit "? Il n'y a plus, avec les stoiciens, qu'à  "espérer" que cette nécessité soit belle et bien le réel.
Relisons Lucrèce pour lequel, l'ordre n'est qu'un cas particulier du désordre et dans ce cas, plus d'acte de foi, plus d'espérance . Alors, le "pari stoicien" (c'est-à-dire son implicite religieux) et le besoin de sens s'effacent au profit d'une sagesse authentiquement tragique, possiblement humaine car dé-sespérée, comme l'est le réel.

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01 janvier 2008

Sagesse, dé-route et affirmation

Tels sont mes trois mots pour cette année.

Sagesse parce que sans elle, nulle existence digne de ce nom.

Dé-route car les routes tracées mènent à la mort précoce et à la dégénérescence ; la déroute n'est pas l'absence de route ni le chaos mais l'art de cultiver et de cueillir l'atome d'écart dans des trajectoires toujours imprévisibles. La dé-route est, à mon sens l'autre nom du kairos grec c'est-à-dire l'opportunité et la congruence dans le flux aléatoire du réel. Qui accepte la dé-route commence à oeuvrer pour le déploiement d'une partition inédite et singulière.

Affirmation, c'est-à-dire puissance d'agir au sens de Spinoza. L'homme conscient de sa propre puissance et de ses modes spécifiques de réalisation fait l'expérience de la joie. Cette puissance a toujours quelque chose de singulier, cette sente qu'aucune route connue ne peut réduire. Par l'affirmation, l'homme est ce qu'il peut être sans espoir ni regret aucun.

Que la sagesse, la dé-route et l'affirmation soient notre oeuvre personnelle et commune !

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29 novembre 2007

La hauteur supposée de l'auteur

Lettre à Lucillius

Salut,

Ce que tu m'écris me touche beaucoup et en même temps me "navre" un peu  (n'y vois aucun jugement moral.) :"/ce n'est pas l'envie qui me manque, mais je doute de la qualité de mes réflexions/". Mon blog, tu le sais, n'a pas pour objet de décerner un prix de justesse théorique ou une note quelconque. Ta réaction, que je comprends, est aussi celle de nombreuses personnes qui sont intéressées par Clinamen mais n'osent se lancer par peur de ne pas être à la hauteur. Il y a là quelque chose qui pose problème et qui est lié, me semble-t-il,  à la posture d'auteur.

L'auteur, croit-on, se doit d'être "à la hauteur" de son autorité supposée. Je crois que cette "hauteur" est un fantasme c'est-à-dire une production de l'imagination. La pensée n'a pas de hauteur, elle se déploie à la surface des choses et plus elle se trouve proche de cette surface plus elle parle du réel. La hauteur est le signe de la domination mise en place par les normes collectives et les pouvoirs déjà constitués pour empêcher les peuples d'accéder à leur propre autorité et de l'exercer. Le prof au-dessus de l'élève marchant sur son estrade est déjà le modèle de ce pouvoir incarné au-dessus de soi. L'intérêt du blog est qu'il échappe dans sa circulation numérique aux instruments de domination ordinaire en permettant une diffusion hors-cadres. C'est bien ce qui m'intéresse et qui, j'espère, peut inciter chacun à intervenir du moment qu'il estime avoir quelque chose à dire sur le sujet abordé. Donc, non à toute forme de censure y compris d'auto-censure.
Ta parole comme ta pensée me sont simplement précieuses. Le doute que tu exprimes est celui de tout auteur qui ne peut que s'interroger sur la valeur de son propos. Je suis, tout comme toi, pris et travaillé par ce doute car une pensée nous expose un peu mais en même temps, que dit-elle de si important ? Il est dangereux de réifier la position d'auteur ou pire de la déifier car alors, nul ne peut plus s'exprimer sans se sentir, soumis à un idéal inaccessible et terroriste. Les écrits passent comme tout le reste ; l'essentiel, me semble-t-il, demeure de se faire plaisir en partageant ou en confrontant des points de vue.
Ton doute me renvoie aussi à la fonction qui est la mienne et qui est clairement affirmée dans ce blog, celle de prof de philo. C'est un vrai poids et souvent un vrai poison que de dire à l'autre "je suis professeur de philosophie" car immédiatement, ce signifiant, "philosophie" écrase la relation, comme si celui d'en face se trouvait dans une position où il est immanquablement jugé, pour ne pas dire dévalorisé. C'est très lourd à porter (!) car nous ne sommes pas maîtres de cette représentation qui concentre la puissance fantasmée de "celui qui est censé savoir" alors même que le philosophe (ce qui n'est pas équivalent à prof de philo) est d'abord celui qui est censé savoir qu'il ne sait pas. Je me suis souvent demandé dans mes relations passagères s'il fallait dévoiler ma fonction car sa représentation perturbe malheureusement et souvent en profondeur la relation que je cherche à tisser avec autrui. Il m'est même arrivé de dire que j'étais prof de français et là, magiquement, tout va beaucoup mieux ! Etrange non ? Je pense souvent aux psychiatres qui doivent rencontrer ce genre de problèmes. Sitôt qu'ils ont lâché le mot "psychiatre", comment continuer à parler sans avoir le sentiment de se faire "psychiatriser". C'est curieux, on se sent moins en danger avec un masseur-kiné ou un charcutier et pourtant l'un comme l'autre peuvent être bien plus sages et plus riches que le premier prof de philo venu, souvent étriqué, inapte à la vie, emmuré dans les idées ou fonctionnaire zélé obsédé par les notes.
"/Le silence a aussi des vertus/" dis-tu, je te rejoins et nul n'est obligé de s'exprimer mais y renoncer serait dommage quand on en a l'envie.

Porte-toi bien

Amitiés

Démocrite

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18 novembre 2007

Le chiffre et la lettre

Commentaire du texte gnoti seauton sur Philopoiétique

Je remarque que pour ce qui concerne la physique des particules et à l'autre bout de la chaine, l'astrophysique, une certaine poésie s'impose au geste scientifique sitôt qu'il tente de rendre compte de ses observations. La physique quantique est tout entière dans l'épreuve de la discontinuité, en-deça des catégories de la logique binaire, constamment dépassée par le jeu de la combinatoire hasardeuse qui "déjoue" toutes les formes classiques de la rationalité. C'est à se demander si la matière n'est pas elle-même poétique, à la façon de l'atome d'Epicure et de Lucrèce, déviante et délirante, déclinante et dérivante, le clinamen. N'est-ce pas cette créativité de la nature qui s'impose à la science ? Et du côté de l'astrophysique, que n'use-t-on de la métaphore de la naissance et de la pouponnière pour embrasser les vastes mouvements cosmiques ! Essaims d'étoiles, gestations stellaires, ruches et aurores font l'histoire des galaxies et notre histoire, "poussières d'étoiles" pour l'excellent Hubert Reeves. Quand l'image s'impose au discours scientifique alors la poésie n'est plus très loin. Peut-être est-elle déjà contenue dans les plus hauts degrés de la formulation mathématique, la mélodie secrète de l'univers, chère à Trinh Xuan Thuan.
Je crois que le propre de la métaphysique est d'embrasser dans ce mouvement spécifique, celui qui, visant la totalité du réel, pointe l'unité indissoluble des contraires, comme tu le soulignes si justement avec Héraclite. Science et poésie se rejoignent peut-être dans une pantomime ou dansent le nombre et la lettre réconciliés dans la vanité dévoilée du discours , dans son insignifiance retrouvée, par conséquent, au plus près du réel.

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15 novembre 2007

Ciel, Terre et vent

Message envoyé ce jour sur Philopoiétique, le blog de Guy Karl suite à des articles consacrés à la Mythopoiétique.

Merci infiniment pour la beauté de tes écrits et la vérité dévoilée dans l'étrange résonance mythologique. Cette vérité parle encore quand le verbe se tait. Vérité de l'inconscient surgi du fond des âges, jamais le projet philopoiétique ne m'a paru plus sensible et immédiat que dans ces textes magnifiques de la mythopoiétique. Bravo !

Je lis et ma vibration sollicitée rencontre l'horizon et le ciel, la terre et ses fissures. Comment dire ?
L'horizon est la limite même du ciel qui ne peut s'emparer totalement de l'astre ; l'horizon mobile se courbe dans le mouvement chaotique des forces terrestres ployant la terre en des rocs dressés. Ici, dans mon plat pays - le septentrion chanté par Brel, mais de l'autre côté d'une frontière illusoire, défaite depuis toujours par la parenté géologique - la terre fait la modeste et le ciel victorieux pousse au rêve et au délire. Ce ciel immense ne se livre que dans l'affaissement des plis telluriques, que dans l'acceptation de la surface et le déclin des verticales ! Le vent a eu raison des vallées et des sillons tectoniques, l'érosion s'achève dans l'extrême "planitude". Nous autres les nordistes sommes voués à la contemplation de surface et à la pesanteur aérienne d'un ciel qui tisse sa continuité lumineuse d'est en ouest et du nord au sud. Hèphaistos a déserté ces contrées livrées au pouvoir des hommes et à leur esprit de conquête. L'homme a creusé ici la matière, il a cherché dans les entrailles sacrée de la terre sa lampe secrète. Là, dans les couloirs des profondeurs et tel Prométhée volant le feu du ciel à Zeus, il s'est emparé des énergies fossiles et a souillé de son empreinte morbide ce qui fut jadis une nature.

L'homme, tourné vers le ciel condamne le sol et se détruit lui-même. Naufrage sans retour ! Provocation sans retour ! Profanation ! Les dieux ne répondent plus quand la surface est lisse, étale et sans cache. L'immensité du ciel fait l'obscénité de la terre du nord car nulle part, ne se dressent une montagne inviolable, un îlot protégé de la vue de tous, un rempart, abritant le singulier, une falaise inaccessible d'où se joue le risque de la chute. Tous ici travaillent à leur propre dévoration, le foie éternellement rongé par les stupides ambitions de croissance et de richesse. La danse nuptiale dont tu parles magnifiquement reste la danse des poètes, ces fous éventés épris de vérité et de musique, ces fous assis sur le vent des comètes !

Bon vent !

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20 octobre 2007

Lettre à Epicure

Démocrite à Epicure, Salut

Quelle joie pour moi de lire à travers les siècles (allusion au texte Le secret d'Epicure, édité sur Philopoiétique) la belle lumière que j'ai tenté jadis de propager depuis les murs de ma bonne cité d'Abdère jusqu'aux collines d'Athènes. Cher Epicure, c'est aussi, avec le souci entier de la vérité que je désire m'entretenir avec toi comme avec tes nombreux détracteurs qui semblent animés par les vieilles lunes d'un Platon que j'ai ridiculisé en son temps. Je m'étonne décidément de la postérité de cet homme et de ses disciples qui professèrent l'incorruptibilité des idées et le mépris du corps. Leur folie fut telle qu'ils tentèrent de mettre le feu à ma propre bibliothèque détruisant dans leur ressentiment le plus abject, nombre de mes traités (dont ceux consacrés aux astres et à la physiologie). Leur étroit dogmatisme les pousse depuis toujours à réduire mon influence et la connaissance de la nature par tous les moyens qui sont en leur possession. Leur amour des idées repose sur une haine sourde de la nature véritable et de la mobilité qui l'anime. Haine de la vie et fascination pour la mort caractérisent ces idolâtres ! Haine de l'incertitude et du hasard !Je sais que sur ce point nous nous rejoignons sans faille.

Cher Epicure, je serais tenté, à mon tour, de rire quelque peu de la position qui est la tienne. Car enfin, le grand Epicure se serait-il fait tout seul ? Serait-il ce Dieu au milieu des mortels capable de supporter le poids de la fortune sans le grand héritage que mon ami Leucippe et moi-même avons constitué patiemment dans la contemplation savante et intuitive de la physis ? Ta sagesse ne fait que reprendre ce que nous avons nous-mêmes élaboré ; et je m'en réjouis. Ton Jardin que je loue du fond des âges plonge ses racines dans mes Traités et ma Physique sans lesquels l'autonomie du sage n'est guère concevable. Je connais ton étrange théorie appelée "clinamen" ; elle me surprend par son audace même si elle me paraît quelque peu fantaisie de théoricien désireux de faire danser la matière jusque dans l'unité atomique. Belle métaphore de poète pour un homme qui méprise la poésie. Ton clinamen est à l'insécable ce que le tourbillon est au Tout, l'oeuvre indomptable d'un réel insaisissable et créateur. Qu'importe donc le mouvement de l'un, c'est le tout de la nature qui fait la rencontre, l'assemblage et la destruction. La liberté du sage me paraît donc aussi vide que la vérité est dans l'abîme ! Mais rassure-toi, Ami, je suis heureux de ton existence et me réjouis de l'importance de ton école et de l'étendue de ta sagesse.

N'oublie pas le nom de ceux qui t'ont précédé dans la Voie. Alors seulement nos idées et nos pratiques résisteront-elles quelques temps à la dégradation et pourront éclairer modestement nos successeurs.
porte-toi bien.
Démocrite le rieur.

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