CLINAMEN : le blog de Démocrite

Journal d'un prof de philo, philosophie, carnet de déroute, photos, soliloques : expression et partage d'une singularité, à un atome d'écart.

08 janvier 2008

Voeux, moi veux !

Pour tous ceux qui, en ces temps de reconquête solaire, se sentent un devoir impérieux de souhaiter une bonne année et tous les voeux coutumiers, je réponds allègrement : "Sans rancune !"

Pour les autres, je vous invite ici  (si ce n'est encore fait) pour quelques mots d'exaltation.

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07 janvier 2008

L'héritage écologique ou la haine de l'enfance !

Alors que je passais, il y a peu, la nouvelle année avec des amis, leur fille de 12 ans eut la bonne idée de me montrer un de ses cadeaux de Noël, un livre consacré à l'écologie et aux grands enjeux environnementaux qui attira mon attention. Si ce livre se révélait fort bien fait avec des explications détaillées, des photos et des cartes, des schémas mais aussi des questions de toute sorte permettant d'aiguiser la curiosité d'un jeune adolescent, [questions du genre : Sais-tu quelle masse de charbon il faut pour produire l'équivalent en énergie (chaleur) d'un cm3 d'uranium ? (si ma mémoire est bonne, je crois que la réponse est de 3 tonnes !)], c'est qu'il combinait le constat écologique et l'analyse scientifique.

Ce qui me frappa, ce furent les chapitres successifs consacrés au trou de la couche d'ozone et les risques majeurs pour la santé, à la disparition des espèces polaires, aux pollutions des océans par les hydrocarbures, aux pollutions de l'air par les rejets d'usines et de moteurs divers, à la disparition des espèces aquatiques suite aux pêches intensives et aux marées noires, au réchauffement planétaire et à ses conséquences catastrophiques, aux risques nucléaires, aux déchets radioactifs mal maîtrisés, à Tchernobyl et ses conséquences génétiques, à la disparition des ressources naturelles liée à la surexploitation des sous-sols, aux engrais chimiques, à la désertification de régions entières, à la progression des déserts de sable, à la disparition de l'eau potable et des forêts primaires d'Amazonie ou du Sud-est asiatique, et j'en passe.

Bref, après avoir parcouru ce "manuel", j'en conclus qu'il y avait là tout pour fabriquer ou entretenir la dépression collective et tout pour gangrener, dans un héritage douteux, l'esprit des nouvelles générations qui auront, si on admet l'évidence du constat effectué ici, un fardeau écrasant et mortifère à porter ! Bien sûr, on objectera qu'il est indispensable d'initier dés le plus jeune âge à la question écologique, que l'urgence planétaire n'attend pas ! On utilisera tous les arguments scientifiques pour convaincre, arguments d'ailleurs très présents dans ce livre. Oui, mais le problème n'est pas là car si la science annonce tout cela depuis plus de trente ans, les réponses apportées par les sociétés humaines capitalistes font la sourde oreille et aucune économie ne s'est essentiellement pliée aux exigences écologiques ou aux alertes des scientifiques.

Je me pose alors la question : au nom de quelles valeurs se sent-on dans l'obligation d'informer les jeunes générations du déclin terrestre supposé ? Pourquoi imposer à la jeunesse cette apparente vérité d'une destruction planétaire ? Quelque chose me dit qu'il y a là une sorte d'infamie collective qui consiste à faire peser d'abord par les discours en direction des plus jeunes d'entre-nous toute l'irresponsabilité des générations d'adultes qui les ont précédés ! Quel héritage ! Comment se projeter dans l'avenir lorsque c'est la science elle-même avec son objectivité et ses talents médiatiques, avec ses courbes et ses données expérimentales qui vient confirmer dans ses modèles et dans sa rhétorique l'inéluctable effondrement ? Ce discours de l'affectation objective ne serait-il pas le pire des discours dans un monde qui ne change rien à ses modèles économiques et que les enfants ou les adolescents doivent affronter dans leur impuissance juvénile ? Si la civilisation se définit par la transmission d'un monde de valeurs et de savoirs, mais aussi de créations et de mythes, monde que les enfants de demain auront à charge de prolonger et d'inventer, sur quelles bases pourront-ils seulement édifier le leur ? Sur la peur de la destruction ? Sur l'angoisse de nouvelles apocalypses ou de futures invasions ?

Comment demander aux plus jeunes de relever le défi de la croissance ou de la décroissance, ce qu'aucune société n'a eu le courage d'aborder de front ? Il y a là aussi un processus de destruction de la jeunesse et de fourvoiement collectif en maintenant la frénésie délirante de la consommation (il suffit d'observer l'hystérie à l'époque des fêtes ou des soldes!) tout en  passant son temps à alerter et à dire hypocritement : "c'est mauvais pour la planète !"

A l'impuissance subjective et individuelle, s'ajoute le dramatique constat opéré par le savoir légitime de la science. Que ce savoir soit dispensé aux adultes qui ont la responsabilité de ce monde, soit, mais qu'il soit transmis de la sorte aux plus jeunes pourrait bien s'avérer dangereux. Les médecins le savent : il est des vérités qui blessent, qui accablent et qui tuent. Nos enfants ne sont pas les auteurs de ce monde. Ne l'oublions pas ! Et à vouloir à tout prix les responsabiliser, on risquerait fort de produire le résultat inverse.

Mettons-nous un moment à la place d'un adolescent de 13 ou 14 ans.  Je comprendrais aisément que dans ce pessimisme généralisé, et dans cette veulerie collective, cet ado conclut avec intelligence : "Moi, je n'ai rien demandé à personne, je ne suis pas responsable de la couche d'ozone, de la disparition des ours ni du déclin des politiques, j'entends bien en profiter (c'est-à-dire consommer et jouir autant qu'il est possible) avant l'effondrement, allez vous faire voir !!!"

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14 décembre 2007

Bêtise de la communication

Il est difficile d'évaluer les bienfaits d'une entreprise comme celle de ce blog ; difficile de savoir quelle peut être la valeur pour autrui de ces témoignages ou de ces analyses que je tente de construire en ligne. Mais une chose est sûre, c'est que j'ai pris goût à cette démarche d'écriture et à cette formalisation d'un genre étrange et nouveau.

Puisque j'ai moi-même procédé régulièrement à la critique du langage, je dois aussi reconnaître le caractère dérisoire de ces écrits et leur insignifiance essentielle. Il y a, comme pour toute relation supposée, un petit quelque chose qui ne circule jamais vraiment entre soi et l'autre, comme entre soi et soi-même et qui doit résister absolument à la volonté de "communiquer". Je ne cherche pas à communiquer, j'affirme en ces lieux virtuels, une puissance d'exister, une énergie vivifiante déployée dans des pratiques, une manière d'être au monde entre route et déroute. Impossible d'évaluer l'impact ! Impossible de savoir quoi que ce soit de la réception potentielle de ces écrits. Et le nombre de lecteurs n'y changerait rien.  Car ce blog n'est ni plus ni moins qu'un "essai" à l'image de la vie, cherchant à "persévérer dans l'être" à l'image de l'esquisse et de la composition.

Rien de plus irritant que l'exigence moderne de la communication ! Rien de plus insupportable que cet impératif aussi séduisant que vide dans son contenu ! Ce désir de "mise en commun" présuppose une sociabilité initiale et la transparence d'un monde et sa translation dans un autre, magiquement confondus. Je suspecte l'ange de la communication d'être au service des plus viles divisions, et de masquer sa nature diabolique, celle d'un pouvoir exercé contre l'individu et son irréductibilité. "Qui veut faire l'ange fait la bête ! " disait Pascal. Communiquer, c'est bien de la bête dont il s'agit, de la volonté exterieure de trouver cette zone de partage qui pourrait idéalement (et illusoirement) mettre fin à l'insularité organique, à la singularité. La communication a à voir avec la bête donc avec la bêtise car son ressort est celui de l'instinct grégaire, du troupeau qui dans un mimétisme groupal, cherche, en vérité, à se rassurer collectivement dans un déni de solitude, dans un refus de l'originaire. Pour reprendre une formulation lacanienne en la transposant (puisque Lacan parle de l'amour), je dirais que communiquer "c'est donner ce qu'on n' a pas à quelqu'un qui n'en veut pas." Par conséquent, toute volonté de communication procède d'une imposture initiale, celle d'une bêtise qu'on partage dans l'illusion du partage. La communication devient un moyen formidable d'éviter l'exercice de la pensée et ce repli indispensable à l'usage critique, ce retrait qui ne vise ni le commun ni l'autre mais la seule exigence de vérité. En somme, communiquer, c'est nuire à la pensée ; "philosopher", comme disait Nietzsche, "c'est nuire à la bêtise" donc à la communication.

Ce blog devient pour moi cette sorte d'"idiotie" fondamentale et nécessaire, comme j'ai tenté de le pointer hier, "idiotie" au sens grec, qui résiste à toute mise en commun et qui atteste d'une vitalité qui pourra peut-être choquer, séduire ou attrister. Qu'importe ! Les mondes se font et se défont mais ne se mélangent pas !

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01 décembre 2007

Décroissance et lois économiques

Pour faire suite aux commentaires du soliloque "Le réalisme destructeur de droite" , je me propose d'interroger cette citation extraite de l'article mentionné par Max :

"Quand on considère les problèmes sociaux insolubles auxquels nous sommes confrontés dès que la croissance est seulement ralentie, il est évident qu'un recul annuel permanent de la production de 1% ou même de 0,5% engendrerait un véritable chaos social. Seules des dictatures effroyables pourraient l'imposer avant de s'orienter rapidement vers une autre solution: le génocide des pauvres. Après tout, s'il nous faut deux ou trois planètes pour rendre notre mode de vie soutenable, il "suffirait" de diviser la population mondiale dans les mêmes proportions! Si l'on estime que notre culture relativement démocratique nous interdit d'envisager une telle perspective, il faut se rendre à l'évidence qu'elle nous interdit aussi de promouvoir la décroissance que l'écologie radicale nous présente comme une nécessité vitale." J. Généreux, Alternatives économiques, n°206, sept 2002 publié dans l'ouvrage Sciences économiques et sociales de Terminale ES aux éditions La Découverte.

Quel beau sujet de philosophie politique que cette incroyable citation !  Que de présupposés douteux ici : j'en relève six qui méritent d'être décryptés et passés au fil de la critique :

1) Présupposé logico-politique : La culture démocratique rend évidemment impossible la promotion de la décroissance : L'évidence formulée ici indique clairement que toute société démocratique ne pourrait que constater l'impasse de cette option. L'évidence de la croissance (et du libéralisme qui l'accompagne) serait assise sur un fondement démocratique donc sur un ordre politique la légitimant de plein droit. Cette corrélation supposée entre démocratie et libéralisme économique permet de rendre indiscutable la logique capitaliste en agitant le spectre de la dictature. Il faudrait expliquer cette corrélation supposée aux "démocrates" chinois qui savent conjuguer avec une incroyable expertise le libéralisme le plus sauvage avec sa croissance à deux chiffres (de quoi faire pâlir d'envie nos dirigeants démocrates) et la répression politique la plus sanglante sous la forme d'une dictature d'une rare efficacité. On oberve que plus cette croissance insolente chinoise s'impose à l'économie mondiale, plus les démocraties se taisent ou reculent sur les Droits de l'homme ou sur l'absence de démocratie en Chine. Bref, cette relation entre libéralisme et démocratie relève de la seule idéologie au service de l'économie de marché. Quand la démocratie sert de justification à un modèle économique, on peut s'interroger sur la valeur du pouvoir politique et de ses représentants.

2) Présupposé de la transgression politico-morale :  L' "évidence" évoquée plus haut débouche sur une interdiction : l'interdiction de la décroissance. On voit ici avec quelle facilité et quelle rapidité (puisque tout cela est censé être évident) la démocratie invalide la décroissance, non pas sous la forme d'une hypothèse irréaliste ou délirante mais sous la forme de l'interdit pur et simple. Sens interdit ! Mais de quel ordre est cette interdiction ? S'agit-il d'une injonction politique, morale, juridique, économique ? Et puis surtout, qui interdit ici ? Après avoir montré que la rapport entre libéralisme et démocratie allait de soi, on récupère la légitimité démocratique c'est-à-dire le Peuple pour interdire au nom de cette légitimité ce qui causerait sa ruine. Par conséquent, le présupposé devient celui ci : le Peuple comme catégorie politique se saborderait lui-même s'il transgressait l'impératif de croissance dans une logique contraire ou différente. 

3) Présupposé de la diabolisation théorique : L'interdiction ne porte pas immédiatement sur la construction d'une économie décroissante diabolisée mais d'abord sur sa seule promotion. C'est dire si la décroissance est dangereuse. La promouvoir, c'est-à-dire répandre ses idées, son contenu théorique et pratique constitue déjà une transgression de l'ordre qu'impose la légitimité démocratique soutenue par la croissance économique. Par conséquent, c'est bien en amont que se solidifie l'édifice de la croissance, non pas seulement dans les faits et les échanges marchands (dans une pratique) mais d'abord dans une théorie, dans une dogmatique qui ne saurait souffrir la diffusion d'idées contraires. L'argument démocratique n'a d'autre but ici que de détruire la contradiction soulevée par la théorie décroissante. C'est bien au nom de la démocratie qu'on tente de ruiner une économie alternative et les débats contradictoires qu'elle peut susciter.

4) Présupposé de la marginalité : La décroissance est le fait d'une écologie radicale s'opposant ici à une écologie modérée. Son radicalisme la rend immédiatement suspecte puisqu'elle prône un changement total des institutions économiques sous la forme d'une attitude potentiellement révolutionnaire. La radicalité place cette écologie à la marge d'une écologie responsable qui, elle, serait bien plus représentative (entendons fréquentable) de ce que doit être la véritable doctrine écologique. Radicaliser un mouvement ou une pensée est un formidable moyen rhétorique de le minorer en l'écartant de la scène centrale et des véritables enjeux supposés. Or, le problème n'est pas ici de savoir quelle est la place de ce mouvement dans l'ensemble des sensibilités écologiques mais quelle est la valeur écologique et économique des thèses soutenues et défendues par la décroissance. L'auteur ne se pose même pas la question de savoir s'il peut exister des décroissances relatives (comme par exemple dans les énergies etc.). Puisqu'elle est radicale, elle est intransigeante et sans nuance. Elle doit donc être rejetée sans nuance.

5) Présupposé de la superficialité : Cette écologie radicale nous présente ses enjeux. Outre que ce nous est ici magiquement unificateur puisqu'il y a eux, (ces radicaux d'en face), et nous (pronom qui intègre immédiatement le lecteur en le ramenant à la position soutenue par l'auteur, intégration encore une fois évidente), les enjeux de la décroissance sont présentés. La décroissance n'est ici pas soutenue par une analyse, par une argumentation, par une théorisation de l'impasse économique. Elle s'incarne dans une "présentation", sorte d'emballage trompeur, de papier-cadeau, comme un produit marketing qu'on chercherait à vendre sur un marché. La formulation s'attaque ici au fond de la décroissance. Il n'y a pas de fond, il n'y a qu'une enveloppe vide, cette présentation qu'on peut oublier aussi vite qu'elle disparaîtra dans un présent sans lendemain. Car présenter n'est pas démontrer ! On présente ce que l'on veut et non pas ce qui est. Il y a là le sous-entendu de l'intentionnalité suspecte qui pourrait chercher à nous alarmer et nous séduire comme un vendeur sur un marché.

6) Présupposé d'illégitimité  : Sur quoi porte donc la présentation ? Sur une nécessité vitale. Comment invalider rhétoriquement ce qu'il y a de plus urgent et de plus important c'est-à-dire la survie de l'espèce humaine sinon en la ramenant à cette pure forme de la présentation ? La nécessité vitale devient quasi-anecdotique dans cet environnement formel hostile. L'auteur réussit la noyade absolue. Il dilue l'argument massif et incontournable de la nécessité, ce qui ne peut pas ne pas être, au centre du discours et de l'analyse de la décroissance en sous-entendant que cette relation à la nécessité est non seulement artificielle mais aussi vide sur le fond, puisqu'interdite précédemment. La décroissance est ainsi dévitalisée formellement quels que puissent être ses arguments et ses questions, y compris celles qui interrogent les conditions propres à assurer la survie de l'homme et la satisfaction de ses besoins. La décroissance n'a dès lors pas de légitimité à penser les grands principes de la régulation planétaire. Où donc est leur sérieux ? Ces questions peuvent ainsi être récupérées par les tenants de la croissance qui auront beau jeu de dire que tout va bien dans le meilleur des mondes de la consommation sans limite.

Tant qu'on raisonne à partir du système économique mondial considéré comme allant de soi, alors toute baisse de croissance est perçue comme catastrophe sociale. A noter que le "social" sert toujours à justifier l'emprise du système économique sur les membres de la société en agitant le spectre de la pauvreté et de la faillite. Mais voilà, la décroissance telle qu'elle est envisagée dans cet article est considérée comme caduque parce qu'elle s'inscrit dans un ordre économique qui ne renonce pas à sa propre logique, si bien qu'elle apparaît immédiatement comme une menace. Or, la décroissance n'est pas une variable économique ou un paramètre parmi d'autres mais une refonte complète de la définition même de l'économie.

C'est là que ce manuel d'économie joue son rôle de propagande ! Cette propagande est d'ailleurs toujours renforcée par le choix des mots comme celui de "lois économiques". Il y aurait des lois économiques ! Ce terme, "lois" est tout sauf anodin puisqu'il permet de substantialiser les mécanismes du marché (loi de la l'offre et de la demande, de la concurrence etc.) devenant du même coup, inviolables. Ces mécanismes posés tels des "lois" ne relèvent plus des affaires humaines. Ils s'imposent aux hommes et à leur pensée comme la gravité s'impose aux corps ! Dès lors, on ne discute plus des arrières-plans, on n'interroge plus les principes ou les présupposés. La "loi" sert de garantie en naturalisant son contenu devenu sacré et nécessairement vrai.

Mais c'est oublier que si l'homme ne fait certes pas les lois de la nature, c'est lui qui se donne à lui-même ses propres lois, toujours discutables celles-là car relevant du politique donc de la décision publique.  L'économie est donc une affaire politique avec ses forts et ses faibles, ses puissants et ses opprimés, etc. Quand les démocraties reculent sur l'économie, c'est qu'elles acceptent de fait un indiscutable, une sphère privée au service des intérêts privés. Alors de nouveaux pouvoirs apparaissent et avec eux de nouvelles dictatures potentielles, de nouvelles divisions fragilisant de facto le sens de l'action politique et niant les principes fondateurs de toute démocratie.

La décroissance considérée comme une redéfinition globale de l'économie à partir de la maison-terre (oikos) ou mère est une entreprise révolutionnaire puisqu'elle sape les fondements capitalistes des sociétés occidentales à partir d'une perspective planétaire. Comme l'explique Guy, combien faudra-t-il de catastrophes pour que cette pseudo-économie libérale ne s'effondre sur elle-même ?

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25 novembre 2007

Le réalisme destructeur de droite

A n'en pas douter, nous avons toutes les peines du monde à percevoir la caducité de nos modèles économiques et l'aveuglement qui a guidé et qui guide encore le capitalisme et son corollaire extensif, le libéralisme. Nous avons cru en l'existence des ressources infinies. Nous avons cru en la possibilité d'une exploitation sans limite de la planète et en une potentielle capitalisation de la richesse sur un mode lui aussi indéfini. Le réel frappe à notre porte pour nous rappeler la condition sphérique de la Terre et par conséquent, de l'homme embarqué sur un navire aux moyens et aux possibilités limités. Personne n'imaginerait préparer un bateau pour une longue traversée en le chargeant indéfiniment. Les lois physiques de la flottaison chères à Archimède et les conditions de possiblité du transport auraient vite raison de notre appétit et de nos désirs. La frugalité s'imposerait à tous. Le calcul raisonnable et une étude précise de ce qui peut entrer (pêche, escales etc.) sur le mode de la production et ce qui va irréversiblement sortir sur le mode de la consommation feraient partie intégrante de la feuille de route pour assurer l'équilibre et la pérennité du voyage. "Calcul des plaisir et des désirs" dirait Epicure dans la perspective d'une éthique de la santé, c'est-à-dire d'une " véritable éco-nomie" au sens noble du terme.

Or, tout ce passe comme si l'embarcation était à l'image de l'univers, infinie et infiniment renouvelable. Qu'avons-nous appris des grandes découvertes astronomiques ? Qu'avons-nous appris de la biologie, des théories de l'évolution, de la génétique et de l'étude des équilibres écologiques ? Rien manifestement ! La Terre n'est décidément pas sphérique, les espèces ne sont pas interdépendantes, les ressources du sous-sol sont illimitées et la dégradation de la matière radioactive est instantanée ! Le capitalisme mondial poursuit sa quête effrénée de richesses sans le moindre souci du gaspillage et de l'épuisement. Son mot d'ordre est celui de la consommation ! Il faut consommer pour relancer la demande et produire plus ! Tel est le projet fou de nos publicitaires, de nos entreprises et de nos politiques faisant du "réalisme" de la croissance les conditions nécessaires à la production de richesses. Et sur ce plan, gauche et droite sont entièrement d'accords. Pas l'ombre d'une mésentente, de l'extrême gauche à l'extrême droite, nul ne remet en question le principe de la croissance économique.

Mais sur ce terrain-là, il ne fait aucun doute que la droite est bien plus réaliste que la gauche, c'est-à-dire, bien plus lucide. Car les droites ont depuis toujours compris qu'il n'y en avait pas pour tout le monde et que le partage des richesses relevait de l'utopie et du délire. Et sur ce point, il paraît difficile de leur donner tort. Qui ignore encore que si chaque terrien consommait comme un américain moyen des USA, il faudrait l'équivalent de neuf planètes Terre pour assurer la consommation de tous (et trois si on prend pour étalon la consommation moyenne des français) ? Qui ignore aujourd'hui que dans les sociétés les plus libérales qui soient, les sociétés anglo-saxonnes, les plus grandes richesses côtoient les plus grandes pauvretés et que les écarts ne cessent de se renforcer ? Il n'y en a pas pour tout le monde ! Ce principe est ancré depuis toujours aux Etats-Unis et M.Tatcher s'était chargée de l'inscrire dans le corps social britannique avec la brutalité qu'on sait, mais avec une réelle efficacité économique pour les grands groupes industriels et bancaires.

Le capitalisme mondial crée cet étrange équilibre "réaliste" sur le plan de la globalité en ce qu'il permet à une minorité de jouir des biens planétaires qu'à la seule condition qu'une majorité soit exclue du jeu de la croissance. A cette condition seulement, les équilibres seront-ils conservés. Encore une fois, il n'y en a pas pour tous ! La morale de la droite pourrait, non sans un certain cynisme, revendiquer froidement cette logique en se basant sur des arguments planétaires ou planéthiques, pour reprendre le vocable de Guy Karl (cf Philo-poiétique). Il est absurde de produire cet argument d'une consommation des riches étendue à toute l'humanité ! Aucun système libéral n'envisage sérieusement l'idée d'une répartition égale de la richesse à partir du critère le plus haut. C'est ridicule et absurde sur le plan planétaire. Le capitalisme mondial a besoin de ses pauvres, de ses exclus, de son Afrique, de ses chômeurs et de ses dettes pour permettre au marché de conquérir de nouveaux marchés qui serviront à enrichir quelques-uns et à entretenir l'illusion pour les autres d'un enrichissement ultérieur. Cet équilibre économique ne vaut que dans la nécessaire fabrique d'un déséquilibre social et dans le désaveu systématique de toute morale humanitaire et égalitariste. 

En ce sens, la gauche qui cherche à adoucir l'inégalité et prônant une répartition équitable des richesses doit d'abord éventrer le mythe de la croissance sans quoi son argumentaire ne peut que se dissoudre dans une réalité planétaire qui lui conteste cette possibilité. Aucun de nos dirigeants, situés à gauche de l'échiquer politique, n'envisage sérieusement une remise en question de la croissance. Pourtant, la croissance pour tous et à l'infini marquerait l'effondrement et la ruine du modèle dont nos politiques ne cessent de se gargariser en précipitant l'épuisement des ressources. De ce fait, le "réalisme" politique semble se situer paradoxalement à droite, dans ce renforcement lui aussi illimité des inégalités, renforcement exigé par l'appauvrissement des denrées et des énergies. 

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19 novembre 2007

Les derniers Indiens

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La Goutte d'eau, Ancienne gare de Cette-Eygun, Vallée d'Aspe, Béarn

Ce n'est pas sans une certaine nostalgie ni une vraie tristesse que j'ai retrouvé tout récemment l'ancienne gare désaffectée de Cette-Eygun, lieu dit de "la goutte d'eau", soumise aux caprices de l'intempérie, aux mauvais vents, ceux de l'oubli et de la désolation. Il y a pourtant ici une mémoire inscrite dans la pierre, sur le sol et les murs. Les arbres se souviennent encore de ceux qui, il y a 20 ans ont fait de ce lieu le symbole de la résistance contre l'E4, ce couloir à camions devant relier Zaragosse à Pau puis Bordeaux par le trop fameux et triste tunnel du Somport.

Ici vécurent les Indiens, les apaches  désireux de protéger l'une des plus belles et plus sauvages vallées des Pyrénées où jouaient encore il y a peu les derniers ours. La Goutte d'eau  était devenue l'emblème de la résistance pacifique et festive contre l'ignoble marchandisation des montagnes et de la nature. Ce lieu, loué par le réseau ferré de France s'était mué en gîte d'accueil pour une population habitée par un idéal d'espaces sauvages et préservés comme l'était jadis la vallée d'Aspe. La Goutte d'eau, c'était aussi une communauté aux principes philosophiques ancrés dans l'autogestion et une forme déjà assumée de décroissance. J'ai dormi là, à l'étage de la vieille gare pour quelques francs. J'y ai mangé une excellente omelette, bu une bière basque et discuté longuement devant le feu avec l'indien le plus célèbre, le dissident Eric Pététin (emprisonné 14 fois pour résistance aux pouvoirs publics et sabotages répétés).

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Cuisine anachiste de la goutte d'eau, Béarn

Cette petite troupe aux tendances anarchistes avait réussi à constituer une sorte de jardin d'amis et d'accueil pour tous, dans un souci de partage autour de la contemplation de la nature. Certains des habitants des villages voisins y voyaient là une secte avec leur gourou illuminé, d'autres une bande d'anachorètes mal inspirés ou de baba-cools hirsutes et dépravés plongés dans quelques vapeurs moribondes. Qu'importait ! Ici vécurent pendant 14 ans ceux qui, à la marge des pouvoirs institutionnels ont oeuvré pour une cause que la modernité a balayé dans sa suffisance et son aveuglement, une cause que les hommes dans leur furie de pouvoir et de rentabilité seront contraints d'exhumer quand ils auront fini de détruire les grands équilibres écologiques.

Si le tunnel fut ouvert officiellement en 2003, Les derniers indiens furent chassés par les forces de l'ordre et les huissiers en octobre 2005 suite à une réclamation du RFF soucieux de récupérer le site. Depuis, seul le vent de Navarre et d'Aragon vient souffler aux oreilles atrophiées des bétonneurs et des politiques l'insignifiance de leur mépris et l'absurdité de leur sacrilège... no passaran... no passaran !!!

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14 novembre 2007

De la galère

En ces temps troublés par des conflits sociaux, je "m'étonne", une fois de plus, du discours mené tambours-battants par les journalistes et la subtile rhétorique qu'ils empruntent décidément au pouvoir politique. Que n'entendons-nous constamment les médias faire leurs choux-gras avec la grève de ce jour depuis une bonne semaine et annoncer systématiquement la "galère" des usagers et la paralysie voire les risques de fermeture des entreprises qui comptent sur les services publics de transport pour assurer leurs livraisons. Que cela puisse être vrai est évidemment possible. Par contre, que des journalistes se transforment en vaticinateur, en prophète de la  galère collective me laisse perplexe sur le rôle qu'ils s'attribuent pour l'occasion.

Cette nouvelle capacité d'anticipation articulée au choix des mots n'est pas anodine. La galère est la métaphore et le symbole de "la punition aux travaux forcés" qui concernent ici tous ceux qui font justement le choix d'aller travailler et non ceux qui, constatant la dégradation annoncée comme inéluctable de leurs conditions de travail, de leur contrat et des engagements historiques de l'Etat en la matière, se mettent à perdre des jours de salaire en protestant contre le traitement subi ! Etrange renversement s'il en est car la punition aux travaux forcés ne vaut dans l'esprit des journalistes (comme des politiques) que pour ceux qui travaillent ce jour et qui ont accepté le recul de leur propre droit à la retraite et l'allongement forcé de la durée du travail. De quelle galère faut-il parler ? Les autres résistent encore et utilisent pour ce faire, un des rares droits qui subsistent, le droit de grève, jugé pour l'occasion irresponsable par nos gouvernants ("chacun doit prendre ses responsabilités" martèle le gouvernement car certes la grève est constitutionnelle mais on n'a pas le droit d'empêcher les autres de se rendre sur leur lieu de travail, prenez vos responsabilités !"). Ce discours totalement contradictoire est contenu et même stimulé dans et par la métaphore de la galère. Car "la grève va être dure" proclame le gouvernement en promettant la tempête et l'enfer de la durée aux usagers, manière de dire : "voyez ce qu'ils vont vous faire subir , ces égoïstes, ces privilégiés!".

L'autre aspect de la métaphore concerne le renversement des rôles qui attribue aux gaziers, électriciens, cheminots etc celui de méchants esclavagistes prenant en otage grâce à leur immense pouvoir la totalité des salariés français. Logique implacable qui permet de prendre le peuple à témoin en le renforçant dans sa position de victime. La victime réelle (celle qui voit ses droits historiques remis en cause) devient ainsi le persécuteur d'une victime fabriquée pour l'occasion (mais victime il a 2 ans et plus, à l'occasion des autres réformes des retraites, du recul de ses propres droits) qui est devenue entre temps responsable et honnête, travailleuse et docile jusqu'à revendiquer, paraît-il, dans sa morne ( et lâche ?) acceptation une "équité" imaginaire constamment confondue avec une "égalité" des droits.

D'autre part, le fait d'annoncer la galère des usagers fait du journaliste le porte-parole d'un état anticipé, n'ayant pas encore eu lieu mais prévu donc selon cette logique,  avéré ! Cette manière d'appréhender la réalité sociale transforme le journaliste, non pas en analyste de l'actualité mais en devin, en sorcier, en astrologue et en illusionniste. A moins qu'il s'agisse d'un moyen subtil de fabriquer l'opinion publique en rencontrant son exaspération supposée, en l'incarnant et même en la devançant dans un discours permettant d'opérer magiquement une immédiate identification du sentiment et de l'état de l'usager à une galère objective et fatale, censée aller de soi ! Bref, annoncer la galère c'est évidemment y souscrire et y participer en élaborant le sentiment d'être pris en otage par des manifestants qui décidément abusent de leur élémentaire liberté. En clair, les médias participent de la formation d'un front anti-grève en nommant ce qui n'a pas encore eu lieu ! Position embarquée, si j'ose dire, position qui sert des intérêts qu'il n'est guère besoin de nommer.

Cette collusion entre le journaliste des grands médias télévisuels et radiophoniques et le pouvoir politique est dans le choix des mots mais aussi dans le traitement et la construction de l'information (voir l'incroyable florilège relevé par acrimed ) :  Qu'on songe à  France Info toujours prompte à ramener la grève à un mouvement canin, strictement réactif et stupide sous l'appellation récurrente de "grogne".

La galère s'incarne toujours dans le micro-trottoir qui la justifie avant même l'analyse des enjeux véritables toujours passés sous silence et des situations réelles des salariés visés par les réformes. La galère contamine d'emblée le débat et la compréhension en  soumettant la pensée au règne des passions collectives que le discours médiatique utilise dans des stratégies de discrédit manifeste et d'exaspération programmée.

A ce titre, le sort réservé à la "grogne étudiante" est parlant. Radio France (France Inter et Info) s'est empressée de reprendre la terminologie gouvernementale pour qualifier le mouvement étudiant baptisé pour l'occasion, mouvement "politique" puis de "mouvement d'extrême gauche", comme si c'était là le signe d'une disqualification immédiate, alors qu'il va de soi que la réforme des universités qui promet la participation des entreprises privées au financement des programmes de recherche n'est pas de nature... politique. Sans doute la politique est-elle le seul fait des spécialistes et des gouvernements, non des étudiants politisés, c'est-à-dire manipulés par des corporatismes illégitimes. Là encore, la mise en avant systématique des étudiants anti-blocage, la position de victimes (étudiants scandalisés pour n'avoir pas accès aux cours !) que les médias construisent et entretiennent s'inscrivent dans une logique de convergences d'intérêts médiatico-politiques à peine camouflés.

Quoiqu'il en soit, la galère française n'empêchera ni nos députés de profiter de leur nouvelle (et honteuse !) rétribution que les décrets parus discrètement cet été ont avantageusement modifié (voir les articles du Canard enchaîné), ni notre président de jouir de son augmentation de 204% sur le yacht de ses amis milliardaires, quelle galère !

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29 octobre 2007

L'absence fait sens

Clinamen, à un atome d'écart, revient dans dix jours ; de quoi méditer sur le sens de l'absence.

Regardez, lisez, commentez, discutez et portez-vous bien.

Démocrite

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18 octobre 2007

Cité-philo 2007 (11è édition)

Cité-Philo est une manifestation unique en Europe qui se déroule à Lille et dans la région Nord-Pas de Calais pendant près de 3 semaines, (du 08 au 26 novembre 2007). Trois semaines de conférences et de débats ouverts au public et gratuits dans les salles et amphithéâtres de la région. Ces conférences ne sont pas réservées à des spécialistes et concernent tous les domaines de la pensée (psychologie, sociologie, esthétique, sciences, droit, morale, politique etc.). Chacun est par conséquent le bienvenu.

Le programme de Cité-philo est disponible ici.

Cette année :

Questions de formes

En choisissant de réfléchir sur le sort que notre présent réserve aux différentes formes (d’objets ou de relations) qu’il modifie ou qu’il produit, qu’il consacre ou qu’il critique, Citéphilo veut rompre avec l’idée que les formes et les questions qu’elles suscitent seraient accessoires, superficielles ou… formelles. C’est qu’en effet, toute matière, toute vie organique, toute création advient et se déploie dans des formes. Mais c’est aussi en elles et par elles que s’organise et se maîtrise toute vie sociale. Ainsi, c’est dans et par les formes du droit, de l’éthique ou de la civilité qu’une société non seulement bride et régule sa violence mais aussi structure et ordonne sa reproduction et son développement. Adaptables ou rigides, plastiques ou sclérosées, résistantes au désordre ou fragiles, les formes vivent.

C’est à parcourir certains de leurs lieux ainsi qu’à rendre compte de leur dynamique que Citéphilo vous convie.

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19 septembre 2007

Le nouveau visage du pouvoir : l'obscénité de la chair

Depuis l'élection du nouveau président, le pouvoir a changé de forme.  Faut-il, comme le suggère Régis Debray, parler désormais d'obscénité démocratique dans cette volonté contamment affichée d'occuper le devant de la scène, de jouer tous les rôles politiques possibles (chef de gouvernement, ministre de l'intérieur, des affaires étrangères, de l'éducation nationale, chef des nombreuses commissions nommées hors de l'espace parlementaire, protecteur des victimes, avocat des parties civiles et procureur, défenseur du grand patronat et de la ménagère...) ? De cette surmédiatisation et de cette co-présence à l'événement naît l'idée que la fonction présidentielle est devenue celle d'un super-journaliste centrée pour ne pas dire omnicentrée sur l'actualité et devant réagir sans délai. C'est ce que le fondateur de la médiologie laissait entendre l'autre soir dans l'émission nocturne de France 3 consacrée à la question toute philosophique : "Qu'est-ce qu'un chef ?" Ce rapport à l'actualité témoigne à travers cette hyperactivité pour ne pas dire cette surexcitation présidentielle, d'une sorte de compulsion psychique qui ressemble fort à une angoisse de la disparition contre laquelle le président semble se défendre et dont la conséquence chronique s'incarne dans le désir d'être partout à la fois, dans le visible et l'invisible, sur le terrain comme dans les médias, saturés par son image et par son "vouloir récurrent et lancinant".

Ce n'est pas que le profil psychique de l'homme m'intéresse, par contre, il y a de quoi s'interroger sur l'évolution du pouvoir politique et ses nouvelles manifestations. Ce nouveau chef cultivant l'immédiateté à tout prix fait exister un nouveau visage du politique, visage à ce point incarné dans ses traits personnels que l'institution présidentielle en deviendrait presque secondaire voire désuète. La chair s'empare du symbole pour le dissoudre dans la volonté frénétique de l'homme. Etrange cette prédonimance de la chair pour un homme dont la racine la désigne étymologiquement (Sarx, sarkos, la chair en grec) et qui doit incessamment se montrer en propulsant cette vitalité organique à tout prix aux yeux et aux oreilles de tous ! La chair parle à la chair, elle séduit par son intentionnalité telle cette part obscure de l'homme désirant, avide de pouvoir et de maîtrise sur toute chose.  Le corps de l'homme politique est désormais un  atout, un support, le site, totalement impensable il y a seulement 20 ans, de la mise en scène de la chair au profit du politique et de son image. Sarkozi fait son jogging, joue au tennis, se baigne avec ses lunettes de soleil, bronze sur une plage américaine, se fait liffter ses bourrelets par les photographes de Paris-Match, la chair de l'homme est "icônisée" pour incarner l'homme moyen, l'ordinaire et la banalité. "Je ne suis pas un intellectuel" déclare-t-il tout sourire. Il pourrait dire : "Voyez, je suis comme vous, le président qui préside, c'est celui qui a un corps, des désirs et des tentations, il aime la même chose que vous, le luxe, la réussite, les amis (riches), l'argent, le travail, la rentabilité, l'efficacité et la sécurité et la reconnaissance." Sa force est son ordinaire, son incroyable banalité, cette image qui fait de sa chair, la chair de tous, la chair d'un peuple d'individus à laquelle il renvoie indiscutablement et qui rend possible une identification immédiate et acéphale.

Il y a là quelque chose qui n'est pas sans importance. D'ordinaire, dans la conception républicaine du pouvoir, c'est l'institution qui assure la pérennité et l'autorité de la fonction grâce à son caractère séparé et médiatisant. Le Peuple comme catégorie politique transcende la masse des individus privés dans l'émergence de la citoyenneté. Ne se réduisant jamais à la collection d'intérêts privés, la République est née de la construction d'une autorité définie comme pouvoir rationnel selon la typologie de Max Wéber et plus seulement issue de la seule tradition ou du charisme de l'homme. L'autorité républicaine suppose une rupture avec la sensibilité privée, avec la seule émotion brute et la sphère désirante de l'individu. On comprendra pourquoi, le président n'a jamais été un copain, un compagnon ou (à tort ou à raison) un citoyen comme les autres. Chirac qui aimait serrer des mains s'est toujours réfugié derrière le statut du président, fuyant autant que faire se peut la fracture sociale qu'il devait réduire. Le pouvoir politique né de la Révolution s'est constitué sur le recul de l'individualité stricte et de ses penchants auto-centrés. Or, avec Sarkozi, c'est la chair qui fait autorité, l'immédiateté de ses désirs, de ses sourires complices et de ses vacances de milliardaire. Une nouvelle figure de l'autorité, une nouvelle catégorie est peut-être en train de naître sous nos yeux. La force qui émane d'une image construite par d'autres, d'un discours réactif compatissant à l'égard de certaines catégories noyés dans la surcharge et la débauche de moyens médiatiques à sa solde, puise sa persuasion et son efficace dans une sorte d'effet miroir. Sarkozi, c'est le petit français qui a réussi, qui a levé tous les obstacles, surmonté toutes les guerres fratricides, fait fortune en usant de ses multiples relations. Il est l'homme qui inscrit sa propre possibilité dans le reél mais un réel constamment mis en scène, surexploité, rendu obscène par le jeu médiatique qui l'accompagne et le sert sur le mode d'un misérable psittacisme.

Son autorité est dans une certaine incarnation de l'esprit français, cet esprit réactif et si souvent réactionnaire qui aime la réactivité de la loi face au fait divers, son durcissement spontané sans discussion, sans débat contradictoire, histoire de coller à la réalité populaire et de ne jamais la perdre de vue. Pas le temps pour la pensée et l'intelligence de détour quand on fait du pragmatisme une valeur. Tout doit aller vite ! La vitesse est l'auxiliaire de ce nouveau pouvoir panoptique, multipolaire et partout déployé. Pouvoir à ce point présent qu'il en devient insaisissable de mobilité et d'empressement. Je comprend cette sorte de panique qui doit aujourd'hui habiter les militants syndicaux, les associatifs, les juristes et constitutionalistes et tous ceux qui restent attachés à une certaine éthique de la loi et du monde du travail. Les messages gouvernementaux arrivent par milliers, les décrets passés silencieusement pendant la période estivale, détruisant 150 ans de droit du travail avec l'incroyable complicité des journalistes, dévoilent peu à peu leur nauséabonde toxicité. Le discours de la méthode a laissé la place au discours de la réforme dont certains syndicats acceptent d'emblée le principe pourvu que formellement les discussion soient sauves. Mais déjà, derrière la mise en scène charnelle du pouvoir se profilent de terrifiants sarcoptes (1) prêts à ronger les résistances des corps intermédiaires ; des sarcomes (2) envahissants infectent l'idée républicaine telle une plaie sournoise et rampante. Le nouveau visage du politique ne serait-il pas cette obsession de la chair, maladie de la chair : la sarkohiddose (3)  ?

(1) sarcopte : acarien, parasite de l'homme, qui creuse des galeries sous la peau.

(2) sarcome : Tumeur maligne qui se développe aux dépens du tissu conjonctif

(3) sarkohiddose : maladie musculo-squelettique évolutive

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Posté par Democrite à 19:30 - Soliloques - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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