11 septembre 2007
Ceci est à moi !
Lac Chauvet, Auvergne, Août 2007, Démocrite
Une des particularités des sites auvergnats est qu'ils sont, pour la plupart, privés, tel le lac Chauvet d'origine volcanique. Les blandices parfois dénudées de ces lieux n'empêchent en rien d'étranges processus d'appropriation de ces territoires par des particuliers. Ainsi, en Auvergne, on peut s'acheter un volcan, un lac, des plateaux d'altitude ou des tourbières. Il y a là une bizarrerie que je m'explique difficilement. A qui ces braves gens ont-ils versé leur obole ? Car pour pouvoir acheter une terre, encore eut-il fallu qu'elle appartînt à quelqu'un. Mais à qui ? Certains se seraient-ils installés ici, comme dans le Discours sur l'origine de l'inégalité de Rousseau en s'écriant : "Ceci est à moi !" Ou bien l'Etat, propriétaire "naturel" des lieux aurait-il vendu les volcans d'Auvergne au plus offrant ? Existe-t-il un marché des lacs et des montagnes, des rivages et des cimes ? Car, moi, voyez-vous, j'achèterais bien le Canigou ou le Vieux Chaillol, le Mont Aiguille et le Cervin et pourquoi pas l'Everest ? Non trop haut, trop convoité, trop pollué par trop d'ambition.
J'imagine non sans étonnement la transmission de ces patrimoines : "Je cède à ma fille le Puy Pariou et à mon fils le lac Chauvet". Telles des divinités, des hommes se lèguent les puissances assoupies de la Terre, trois millions d'années de tellurisme transmis dans un acte notarié ! Je ne sais pourquoi, mais je me surprends à rêver d'éruptions féroces et de laves incandescantes, de tremblements de terre et de séismes.
Pour le moment, la belle menace est dans le ciel et ces rives millénaires que je parcours sans l'autorisation du "maître" des lieux, me procurent un sentiment d'éternité... les blandices parfois dénudées, disais-je plus haut.
11 juillet 2007
1000
Depuis un peu plus d'un mois, Clinamen fait le récit de ces atomes d'écart qui font la créativité de l'existence. Ce blog a déjà reçu plus de mille visites et plus de 6600 pages parcourues. Cela fait évidemment plaisir même si l'interactivité demeure assez limitée. Mais je ne désespère pas et vous invite tous à réagir avec l'audace de la liberté pour peu que les contenus déployés ici vous intéressent.
27 juin 2007
Arrêt d'Arrêt sur images
Comme vous le savez sans doute, l'émission de Daniel Schneidermann, Arrêt sur images, a été purement et simplement rayée des programmes de la rentrée sur France 5. La seule émission proposant une (relative) critique des médias télévisuels est donc vouée à la disparition sans aucune explication sur le fond. L'intérêt de cette émission est pourtant essentiel puisqu'elle éclaire le téléspectateur sur le fonctionnement interne des médias et sur la construction d'une image mettant à jour un certain nombre de présupposés journalistiques.
Les grandes tendances de l'époque sont à la suppression de toutes les instances critiques du système médiatico-politique. [Qu'on songe à l'excellente émission de Daniel Mermet, "La-bas si j'y suis" reprogrammée à une heure de faible écoute (15h au lieu de 17h).]
La résistance s'organise pour le maintien de cette émission ; si vous êtes sensible à cet enjeu, vous pouvez signer la pétition mise en ligne ici : http://arret-sur-images.heraut.eu/
18 juin 2007
Le caddie du citoyen
J'avais été frappé, il y a quelques semaines, de l'analyse et de la réaction de Vincent Peillon, porte-parole de Ségolène Royal, lors des fameux débats participatifs pendant la campagne présidentielle, qui dénonçait, non sans quelque véhémence compréhensible, cette nouvelle tendance des individus-citoyens cherchant à marchander les contenus des programmes politiques à partir d'intérêts délibérément corporatistes ou auto-centrés.
"Je suis chasseur, alors, si je vote pour vous, qu'est-ce que allez faire pour les chasseurs, et que ferez-vous pour les artisans etc. L'un de venir avec son problème de collection de coléoptères et de réclamer de nouveaux droits pour les collectionneurs, l'autre, motard de demander ce que la gauche prévoyait pour les motards, celui-ci pour les chômeurs, celui-là pour les retraités, ect. Bref, chacun venant chercher la mesure qui le concerne lui ,dans un aspect de son existence qu'il juge central et qui est censée déterminer son orientation politique. J'avais assez apprécié la réaction de Peillon invitant les quémandeurs à formuler leur demande au bureau de l'assistance publique. Il laissait entendre par là que la politique ne se réduit pas une chambre d'enregistrement de la réclamation individuelle, fût-elle légitime, et que l'addition des désirs individuels ne constituera jamais une ligne politique et encore moins un débat citoyen.
"Il y a quelques temps, disait-il, les personnes venaient débattre avec une vision politique, une critique éclairée du capitalisme et des enjeux de société. "
C'est comme si on assistait à une profonde modification de l'activité citoyenne devenue une sorte de bureau des plaintes pour malheureux. La politique n'est plus le lieu des conquêtes et des convictions, l'espace où s'affrontent des visions du monde, mais le temps d'une opportunité centrée sur la demande et l'insupportable frustration individuelle.
Cette nouvelle "définition du citoyen" comme consommateur à la recherche du produit le plus économique placé dans le caddie de ses malheurs pose évidemment problème à la classe politique car tout le discours sur les valeurs et les ancrages idéologiques semble être parfaitement inopérant et ne plus guère rencontrer l'individu, plus soucieux de son porte-monnaie que de l'intérêt général. De quoi retourner un Rousseau dans sa tombe ! L'auteur du Contrat social définissait la citoyenneté comme l'acte par lequel l'individu, renonçant aux caprices de ses seuls désirs, se constitue librement citoyen par la recherche d'un intérêt supérieur. Le citoyen est l'homme ou la femme capable de concevoir, par l'exercice de sa raison, un intérêt général permettant l'expression d'une volonté elle-même générale. De fait, ce passage de l'individu au citoyen, cette mutation de l'état de nature à l'état civil faisait naître, pour Rousseau, une conception morale et universalisante de la politique c'est-à-dire cette chose publique, la république (res publica) distincte par principe de tout ce qui relève de la sphère privée. Où diable est passée cette volonté générale ? Où diable l'individu est-il encore capable de penser au-delà de sa propre sphère dans un horizon aussi élargi et impalpable que celui de la mondialisation ? La politique n'aurait-elle pas reculé et avec elle le citoyen retranché dans l'individualité ? La pensée n'aurait-elle pas succombé à la toute puissance des désirs constamment sollicités et suggérés par l'environnement économico-médiatique ?
Je m'interroge sur la définition du "politique". Le vote du citoyen ne serait-il qu'un acte mercantile dans l'hypermarché du paysage politique ? La république se serait-elle dissoute dans l'expression de volontés définitivement individuelles, s'additionnant au gré des campagnes publicitaires, visant à conquérir des parts de marché et à transformer le citoyen en consommateur politique ?
Le deuxième tour des éléctions législatives, avec cette exhumation inattendue d'une gauche souffreteuse, me paraît assez révélateur de cette prolifération du consommateur-citoyen . L'argumentation qui a été celle de la gauche entre les deux tours s' est centrée sur le retour supposé de la question sociale dans le débat politique à l'occasion de la fameuse TVA sociale et des forfaits-santé visant à réduire des remboursements des soins médicaux. Il aura suffi que des mesures pouvant frapper le portefeuille des français soit annoncées pour que la droite recule dans la représentation nationale. Voilà qui est étrange ! Qu'on mette en place le bouclier fiscal, qu'on supprime l'impôt sur les droits de succession, qu'on réduise l'impôt sur le revenu, qu'on augmente les heures supplémentaires détaxées etc, tout cela est acceptable pour l'individu désirant plus (et toujours plus) car gagner plus est la revendication de l'individu désirant, pas forcément celle du citoyen réfléchissant sur les conditions et les conséquences de ce gain. Qu'on fasse payer les agents EDF ou les cheminots pour leur statut au nom de la justice va tout autant dans le sens de cette concupiscence autocentrée, mais compenser évidemment toutes ces mesures par un impôts aussi implacable et immédiat que la TVA et voilà qu'on aurait affaire à un sursaut, que dis-je une nouvelle conscience politique en marche ? Allons donc ! Je n'en crois rien. J'y vois le même logique à l'oeuvre, celle d'un profond désenchantement du citoyen retranché sur des crispations identitaires, strictement individuelles et sur l'intérêt privé ; que le gouvernement distribue des miettes à certains et de somptueux cadeaux à d'autres ne pose guère de problèmes car une miette c'est toujours mieux que rien ! Que tout le monde soit mis à contribution pour financer ces mêmes mesures et voilà que l'individu se découvre soudainement une conscience de gauche et un profond désaccord. "Plaisante justice qu'une rivière borne ! " dirait Pascal. L'universalité et la moralité, c'est toujours pour les autres !
12 juin 2007
82,6% d'intelligence
Alors que les candidats viennent de passer les épreuves de philosophie du baccalauréat, j'entends hier sur France-info le journaliste annoncer qu'on s'attend cette année à un résultat global supérieur à celui de l'année dernière (le journaliste se garde bien de préciser l'identité du "on"). En 2006, 82,6% des candidats ont été reçus malgré les grèves liées au projet CPE. Il est par conséquent sous-entendu que cette année, avec une formation supposée complète, les candidats vont pulvériser le score antérieur.
Ce que le journaliste ignore ou ne veut pas dire, c'est comment ce score est obtenu, par quelle honteuse stratégie collective le trop fameux seuil des 80% est franchi. Il faudrait, une fois pour toutes, dénoncer clairement la façon dont les jurys procèdent et les intentions cachées de l'éducation nationale. Pour être conforme à une moyenne académique supposée, les correcteurs sont tenus de remonter toutes les évaluations jugées trop basses, c'est-à-dire anormales. L'an dernier, dans mon propre jury, le professeur d'histoire-géographie, président de jury, a ainsi relevé toutes ses copies de deux points (coef. 5) indistinctement ; même chose pour le professeur d'économie : un point de plus pour tous (coéf 7) et voilà, miracle, 17 points offerts avant même toute analyse de dossier scolaire ! Dès lors, nos candidats ont obtenu le précieux diplôme avec plus de 80% de réussite ! Aucun doute, le niveau monte !
A suivre très prochainement dans le journal d'un prof de philo : les péripéties d'un correcteur ou l'art de philosopher pendant une épreuve de philosophie.
06 juin 2007
Optique
L'homme est un être essentiellement optique.
03 juin 2007
L'insoutenable disproportion de l'être
Rotondité, Alpes autrichiennes, Avril 2007
Les Alpes et leur puissance tellurique sont bien modestes vues d'en-haut mais le spectacle n'en demeure pas moins extraordinaire. L'immensité est telle que la Terre semble délivrer un peu de sa courbure comme si nous étions en limite de stratosphère. Je songe à Icare et à son rêve fou. Ne sommes-nous pas ici des extravagants, si fragiles et cependant si arrogants ?
Les paysages qui défilent à ces hautes altitudes me sidèrent ; en fait tout me sidère dans cette incroyable situation. Arrachés à la pesanteur, nous voguons au-dessus de la planète, telle une bulle qui se serait magiquement et provisoirement échappée de l'empire de la nature. Cette réalité me paraît tellement improbable qu'il me semble qu'un décor défile devant les hublots de l'avion. Pouvous-nous seulement avoir conscience du lieu dans lequel nous sommes ? Nous fendons l'atmosphère à mille kilomètres à l'heure, toîsant quelques vagues îlots de Croatie à 10 000 mètres d'altitude tandis que les ailes de l'appareil tanguent dans les courants.
Le survol de Santorin (Cyclades)
Il y a, dans la puissance de ce mouvement quelque chose d'impensable, d'inintelligible, à la limite de l'aberration. E t pourtant, tout se passe comme si l'avion était un transport comme les autres, comme si nous voyagions en bus entre Nice et Marseille ; la voix artificiellement polie et professionnelle des hôtesses nous informe sur la vente immédiate de quelques produits de luxe, les passagers dorment, discutent, consomment ce qui nous a été "offert" par la compagnie aérienne. Une étrange normalité règne dans les avions, une normalité suspecte qui humanise notre trajectoire dans l'espace en la banalisant exagérément.
Icare ? , 9000 mètres au-dessus de la Méditerranée, Avril 2007
Je m'étonne toujours de ce que les hublots ne soient pas pris d'assaut tellement le spectacle est rare et hors du commun. Alors que les hommes peuvent payer des fortunes pour visiter d'autres pays, faire la queue sous la pluie par temps froid pour voir leur ville du haut d'une grande roue, dépenser sans compter pour emprunter un téléphérique et photographier une vallée bétonnée, ici, à 10000 mètres d'altitude, entre nuages et stratosphère, courbure terrestre et "terra-insula", guère d'enthousiasme, aucun cri, pas de jubilation, aucune stupéfaction. L'enfant s'excite sur sa play-station, l'ado s'est emmuré dans son mp3, le papy fait la sieste, le quadra lit le journal, madame discute avantageusement avec ses voisines, tandis que d'autres patientent devant la porte des toilettes. Cette discrétion, cette réserve, cette trop sage abnégation face au monde d'en-bas résonnent dans leur apparente tranquillité comme un refus ; ce refus de voir l'incroyable réalité dans laquelle nous flottons et qui me semble précisément de l'ordre de l'impensable. L'impensable d'une situation "hautement" tragique tant l'avion demeure cette paradoxale bulle de vie au milieu d'une mort terrifiante et immédiate (- 60°, absence d'oxygène etc.), l'impensable topologie de l'avion défiant le sens même de la gravité et se déployant dans une dimension que notre corps ne connait pas (l'horizontalité suspendue) avec une énergie et une pression qu'aucun organisme ne peut sensiblement se représenter. Impensable car nous concentrons ce terrible paradoxe d'être comme des divinités pouvant assister au spectacle planétaire, prendre la dimension d'une mer, d'un continent ou d'un désert et sentir à ce même moment toute la fragilité de notre être, l'étendue de notre impuissance, la finitude et la petitesse de notre existence.
Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté, qu'il éloigne la vue des objets bas qui l'environnent. [..] Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptibe dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses.[..] Que l'homme étant revenu à soi considère ce qu'il est au prix de ce qui est et qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même à son juste prix. Pascal (Pensées)
Je pense à Pascal et à la disproportion de l'homme, à cette métaphore du cachot qu'il déploie dans les Pensées. Voir sa situation, c'est la révélation de l'insoutenable ; la raison triomphante blessée par la précarité du corps. A 10000 mètres, le corps triomphe et l'oeil recule. L'étonnement se tarit devant la courbure terrestre, les fenêtres se ferment et les rideaux se tirent car le monde est trop grand et l'homme trop petit. La puissance de l'avion fait aussi son impuissance car s'il tombe, c'est bien sa propre puissance qui le tuera. La beauté disparait, l'espace se vide de sa matérialité et de son étrangeté, et le signal lumineux nous invite à mettre notre ceinture de sécurité, nous redescendons vers les vivants...
Au coeur des nébulons, Descente vers Bruxelles, Avril 2007
23 mai 2007
Insignifiance
Un jour, on demanda à Bouddha:
"Qu'est-ce qui vous surprend le plus dans l'humanité? "
Il répondit:
"Les hommes qui perdent la santé pour gagner de l'argent et
qui, après, dépensent cet argent pour récupérer la santé.
A penser trop anxieusement au futur, ils en oublient le présent, à
tel point qu'ils finissent par ne vivre ni au présent ni au futur.
Ils vivent comme s'ils n'allaient jamais mourir et meurent comme
s'ils n'avaient jamais vécu".
12 mai 2007
Lourdeur matutinale
Il est des jours où le réel a la pesanteur et la noirceur de nos cauchemars ; je me suis, ce matin, éveillé, comme vous sans doute, avec cette étrange impression d'avoir fait un mauvais rêve, un triste songe qu'un soleil de printemps allait évaporer dans son ardeur croissante. Mais non, ce matin, le ciel est bas, il pleut légèrement et le vent d'ouest souffle assez fort pour indiquer que l'astre majeur n'est plus à la fête.
Comment ne pas s'interroger sur cette déconfiture politique ? Par quels rouages secrets et quelle logique implicite le scénario de ces éléctions a-t-il pu se construire et se dérouler de la sorte ? Je songe évidemment à La Boétie et à son /Discours sur la servitude volontaire/, à la grande inculture des peuples, à leur penchant spontané pour les dynamiques passionnelles, pour les enthousiasmes d'un jour, pour les illusions collectives, pour les identifications régressives à l'homme providentiel ; autant de processus qui sont à la marge des débats politiques et qui pourtant, constituent le grand secret d'une élection, son mirage esssentiel !
Je me méfie dans le même temps de cette amertume matutinale qui rend la bouche pâteuse et l'esprit souffreteux, qui affecte le corps dans son déploiement coutumier. Je me méfie de mes propres tendances au ressentiment qui me pousseraient, dans une réaction assez brute, je dois le concéder, à vociférer à la manière d'un de Gaulle ou tout récemment d'un Michel Onfray : "/Les français sont des veaux !/" Il y a si peu, ( à la suite du sinistre CPE), l'action politique du gouvernement Villepin-Sarkozy était massivement vilipendée par ces derniers qui plébiscitent aujourd'hui ou presque, celui qui a attisé le feu et la braise dans les banlieues, qui à précarisé la jeunesse française, à accentué les inégalités devant la retraite, a renforcé les fractures sociales et a aidé les plus riches; celui qui a fait discours récurrent sur la haine, sur les crispations identitaires (motrices de toutes les violences), celui qui a "frontiser" ses positions en séduisant l'électorat d'extrême droite, qui a fait pression sur la presse libre pour interdire la parution d'articles mettant en cause ses pratiques, et j'en passe... Allez comprendre ! Bref, cette victoire de la droite française radicale a des relents de populisme à peine voilés et de vomissures qui rappellent les heures sombres de notre histoire que nous gommerons dans le déni de repentance !
Difficile de se sentir léger et de répondre au traditionnel "ça va ?" du matin sans se demander où se situe son interlocuteur. Une étrange lourdeur pèse sur les regards, habite les postures de mes collègues ; une lourdeur qui simule l'indifférence mais qui fracture discrètement mais réellement la population scolaire et les professeurs. Le sourire est de façade et nous nous sentons cernés par le sarkozysme, car nombreux sont ceux qui, dans les établissements privés, se reconnaissent dans les positions de la droite et revendiquent la liberté (apparente) de l'école confessionnelle, à l'instar du discours du président de l'ump. Il en est même qui soutiennent des syndicats officiellement ancrés à gauche et qui, dans le même temps, approuvent sans nuance le projet sarkosyste du dépassement et de la fin de la nouvelle lutte des classes.
Car c'est bien de cela dont il s'agit. Sarkozy a réussi ce tour de force magistral *d'inventer une nouvelle lutte des classes* ; de reprendre, ce qui, historiquement constituait une rhétorique de l'idéologie de gauche, pour l'appliquer, tout en la déplaçant, à de nouvelles catégories sociales. Ce n'est plus que la classe ouvrière, celle qui travaille, se lève tôt et se trouve peu récompensée s'oppose à la bourgeoisie et au capitalisme ! Non ! Les travailleurs s'opposent désormais aux "assistés", aux paresseux, aux "lève-tard", à tous ceux qui profitent des allocations sur leur dos (!), et qui "/jouissent sans entrave/" selon l' adage soixantehuitard. Bref, la nouvelle lutte des classes est entre les pauvres et les exclus, entre les immigrés sans papiers et ceux qui sont français et qui savent pourquoi, entre les travailleurs et les chômeurs qui abusent de leurs indemnités en refusant les offres d'emploi qui, pourtant leur correspondent, entre les délinquants et les victimes, entre les banlieues à karchériser et les honnêtes centre-villes, entre les enfants génétiquement programmés pour la délinquance, le suicide, la pédophilie, l'homosexualité et les autres, les "normaux" lesquels doivent d'urgence se protéger contre ces terribles perversions ! Cette nouvelle lutte des classes a le mérite de diviser les pauvres (et ils sont nombreux !) pour engraisser les riches (qui le sont moins), tout en canalisant l'ensemble des frustrations populaires contre les "parasites officiels" du système. Et le tour est joué ! Finie la lutte des classes entre les actionnaires, les rentiers qui ne travaillent pas (eux !) et s'enrichissent et tous ceux qui suent becs et ongles en subissant la pression accrûe du marché et de la concurrence ! Terminée la fracture économique indécente entre les grands patrons et les salariés qui gagnent jusqu'à 3000 fois moins que leur PDG ! Finis l'immoralisme et l'incivisme de ceux qui fuient la France pour échapper à l'impôt ! La fuite des "talents" est toujours une catastrophe même quand elle repose sur le mépris de la citoyenneté et de la justice sociale, sur la haine de l'esprit français et de son sens historique de la solidarité ! L'argent n'a décidément pas d'odeur et J. Halliday peut désormais, sans conteste, affirmer haut et fort son "attachement sincère à l'identité nationale" ! Les ennemis imaginaires sont toujours les plus faibles que soi, logique infaillible du ressentiment et de la haine, de l'impuissance et de la fatalité réunies dans une formule aussi vide que dangereuse : "/Tout devient possible !/"
C'est bien sûr, au coeur de cette rhétorique "diabolique" que prennent tout leur sens /la glorification du travail/ /et/ /les infatigables discours sur "la bénédiction du travail" .[...] On vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir qui tient chacun en bride et s'entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs et le goût de l'indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et à la haine. Ainsi, une société où on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et on adore aujourd'hui la sécurité comme la divinité suprême. Un tel travail constitue la meilleure des polices,/ écrivait Nietzsche (en 1880 !) dans _Aurore._ Y a-t-il seulement quelque chose à ajouter à ce triste tableau de la fin du XIXè Siècle pour lequel les français ont massivement voté ?
A l'évidence, une idéologie assumée dans ses ancrages à droite et décomplexée s'est affermie et s'est revendiquée contre une gauche au discours idéologiquement vide et insaisissable, tant dans ses contenus que dans ses positionnements, comme l'a été celui de S. Royal. Ce vote est d'abord et avant tout la victoire d'une idéologie sur un néant idéologique, non celle d'une politique procédant des conséquences réelles du dernier quinquennat. Il est la victoire d'un imaginaire collectif porté magiquement par le volontarisme populiste d'un seul. L'appareil conceptuel de la droite et l'incantation autour d'une illusoire rupture auront suffi à créer les conditions réelles d'une amnésie relative à un bilan politique catastrophique. Cette flagrante amnésie s'est constituée sur une impressionnante faculté d'oubli ou de refoulement, ce qui n'est d'ailleurs pas la même chose : si l'oubli est faculté digestive- assimilation et élaboration de nouvelles énergies - le refoulement est puissance réactive dont les éléments affectifs n'ont pas fini d'empoisonner les représentations collectives et de se décharger sur tous ceux qui sont censés incarner les causes du malheur et du déclin français. Dans cette dernière hypothèse qui me paraît dramatiquement la plus plausible, la France apaisée n'est pas pour demain.
Portons-nous bien et cultivons notre jardin, à un atome d'écart !
11 novembre 2005
Au feu
Les événements qui ont ébranlé un grand nombre de quartiers ces derniers jours ont de quoi nous questionner, par-delà leur violence apparente, sur l'état de délabrement des institutions de notre pays. Comment ne pas reconnaître dans ces comportements un scénario typiquement suicidaire ? Comme l'a très justement fait remarquer un de mes élèves de terminale détruire son quartier, son école, ses commerces de proximité constituent des formes détournées de suicide. Comment ne pas interpréter ces comportements comme des mécanismes anomiques qui parlent, à leur façon, d'une autre violence autrement ravageuse et infernale car infiltrée et distillée dans des corps désormais mutilés, celle de l'exclusion, de la stigmatisation de la jeunesse, de l'abandon des pouvoirs publics et de la pauvreté ? Comment ne pas y voir le symptôme d'une société défaillante quant à ses modèles, ses discours sur les valeurs et la réalité socio-économique vécue concrètement par des populations entières ? Qu'est-ce que la tentative de suicide d'un jeune ou d'un adolescent sinon un acte au contenu désespéré adressé à l'Autre, au grand Autre, c'est-à-dire au pouvoir institutionnel. Pouvoir dont la légitimité s'est dramatiquement délitée et qui prend ici le visage du policier, du crs, de l'ambulancier, du pompier, du conducteur de bus que l'on agresse malgré les risques encourus. Cette violence bruyante et anarchique n'en est pas moins symbolique. Elle dit quelque chose de la puissance publique dont la signification est vacillante. Elle interroge dans sa brutalité même, les zones d'ombre de l'Etat et la violence institutionnelle qui en découle.
Aussi, je m'étonne et déplore une fois de plus, qu'une certaine tendance médiatico-politique bien pensante emploie de façon réactive, un "discours psychologisant de bazar" pour décoder ces événements, en mettant en cause de façon récurrente, les familles, leur rôle d'éducateur, et leur responsabilité de tuteur. Cette rhétorique n'aurait-elle pas pour finalité, par l'affirmation d'une causalité de proximité ("/que font les parents, eux qui ont ces jeunes à charge?/") simpliste et démagogique, de dissoudre tout questionnement sur les dysfonctionnements institutionnels et de noyer le poisson en incriminant doublement ceux qui sont condamnés à survivre dans ces quartiers (certaines banlieues n'ont jamais été aussi proches de leur étymologie -la banlieue : lieu des bannis/) tout en les frappant par des sanctions économiques supplémentaires (amendes, suppression des allocations familiales...). Faut-il rappeler que l'éducation par la famille "/n'est pas un empire dans un empire/", un sanctuaire où la transmission des valeurs s'effectue magiquement (c'est-à-dire indépendamment des conditions réelles d'existence) du haut vers le bas. La famille est aussi historiquement une *institution* qui n'échappe pas plus que l'individu à des influences, à des conditionnements économiques, à des discours médiatiques et publicitaires, à des représentations collectives, à des orientations politiques et à leurs carences, autrement dit à une certaine forme de déterminisme social ou d'anomie quand ce dernier est vécu comme non structurant et désintégrateur.
Je m'inquiète enfin des tendances proprement réactionnaires qui tendent à penser la jeunesse comme une menace permanente. Quelle est donc cette jeunesse que l'on craint et que l'on flatte dans le même temps, à mesure qu'on la craint ? Si /toute génération montante est potentiellement révolutionnaire/, comme l'expliquait avec beaucoup de justesse Hannah Arendt _(La Crise de la culture_), c'est qu'elle incarne depuis toujours la nouveauté, la mobilité et l'inventivité qu'il s'agit d'inscrire dans les bornes d'un monde déjà constitué mais capable d'évolution, de transformation donc de création. La tension éducative est bien le fait de la transmission d'un monde. Tension qui, en principe, se résorbe dans la valeur et le sens que l'institution protège, initie et incarne par l'intermédiaire des Anciens.Quelle est donc la signification et la cohérence d'un "monde" qui suscite caillassage et conduites mortifères ? Il apparaît de plus en plus urgent de questionner ce qui ressemble fort à de la pathologie institutionnelle sans basculer du côté des forces réactives et de la répression stérile. En somme, les malades ne sont peut-être pas toujours ceux que l'on imagine et la délinquance peut aussi proliférer au plus haut niveau de l'Etat qui, comme le disait Weber, a toujours le monopole de la violence légitime".
Portez-vous bien












